Le colloque « François Mitterrand, 1981-1995 : inscrire la gauche dans l’exercice du pouvoir sous la Ve République » – organisé par l’Institut François Mitterrand et le Groupe Socialiste, Écologiste et Républicain du Sénat – s’est tenu le 25 juin au Palais du Luxembourg. Le président du Groupe Patrick Kanner a brossé, en exergue, un tableau des diverses avancées notables au fil des deux septennats de François Mitterrand dans les domaines suivants : les droits, les libertés et les collectivités territoriales notamment. « Cet héritage, a-t-il précisé, nous oblige. » Les réflexions nourries par la présence d’anciens ministres, de collaborateurs et d’universitaires ont permis d’interroger l’héritage de François Mitterrand afin de mieux appréhender l’avenir : quelles réponses les socialistes doivent-ils aujourd’hui apporter ? « Cet après-midi, a rappelé Patrick Kanner, n’est pas un simple moment de nostalgie ; c’est un moment d’inventaire politique. » Jean Glavany a quant à lui souligné l’impétueuse nécessité de « tirer les leçons de l’histoire » et de cette expérience acquise au gré de l’exercice du pouvoir. Enfin, Rachid Temal a effectué une présentation de cette première grande réflexion qui inaugure un cycle de rencontres – dont il est le coordinateur – consacrées à « La Gauche au pouvoir. »



Hubert Védrine – ancien ministre des Affaires étrangères, ancien secrétaire général à l’Élysée –, Jean Musitelli – ancien conseiller diplomatique de l’Élysée – et Pierre Buhler – ancien diplomate – ont partagé leur expérience et articulé les réflexions impulsées par François Mitterrand à celles du temps présent au cours d’une première table ronde consacrée à la politique internationale : « Inventer une géopolitique de gauche : porter la voix de la France en Europe et dans le monde. » Quelle posture la France doit-elle adopter dans un contexte géopolitique bouleversé ? Quel rôle incombe, en ce sens, à la gauche ? Face à la perte de l’influence de la France sur l’échiquier international, Jean Musitelli a préconisé d’adopter une posture « réaliste » et « volontariste » : il a alors énuméré plusieurs axes stratégiques adoptés par François Mitterrand lui-même : le réveil de l’Europe, un travail prolongé de persuasion, de négociation, un soutien sans cesse réitéré aux organisations humanitaires, le retour à un cadre « onusien », la primauté accordée à l’influence culturelle. Face à la « torpeur européenne », Jean Musitelli a suggéré de ne pas négliger la relation de la France avec le Sud global. « Plus le monde est incertain et imprévisible, plus la politique de la France doit être claire et ferme », a-t-il conclu, non sans rappeler la principale « source d’inspiration » qui doit orienter, guider et concrétiser les pistes énumérées, à savoir François Mitterrand lui-même. L’ancien diplomate Pierre Bruhler a élargi le spectre de la réflexion par le biais d’une esquisse sur l’histoire longue de la gauche émaillée d’événements clés. Ces considérations ont conduit la réflexion jusqu’à l’attitude qu’elle doit embrasser dans le temps présent : « Plutôt que de se construire dans l’opposition, une pensée de gauche progressiste ne doit-elle pas plutôt être constructive ? », s’est-il demandé. Face à la résurgence du nationalisme, ce dernier s’est appuyé sur la mise en garde de François Mitterrand devant le Parlement européen, le 17 janvier 1995. Hubert Védrine a énoncé les signaux d’alerte et les origines qui ne peuvent être négligés dans le cadre d’une réflexion plus large sur le rôle de la France à l’échelle internationale : le temps de l’immédiateté ne peut s’envisager sans une fine connaissance des ressorts de la décision politique et de la réaction des peuples.

La deuxième table ronde – « Changer la vie : produire des politiques publiques de progrès social » – a donné l’opportunité aux intervenants de partager leur expérience du pouvoir et leur rôle au fil des diverses réformes engagées dans les domaines des droits et des libertés. Edwige Avice, ancienne ministre déléguée au Temps libre, a souligné l’effervescence qui régnait au sein du cénacle de la gauche au lendemain de l’accession de François Mitterrand à la présidence de la République. Il s’agissait d’ « agir vite » et d’ « accorder les actes à la parole. » Edwige Avice a ainsi énuméré les avancées engagées avec le slogan « Changer la vie » : la décentralisation, l’importance accordée au pouvoir local, le rôle plus prégnant des femmes dans la vie politique française, la lutte contre le racisme, les mesures initiées par le ministre de la Culture Jack Lang – à l’image du prix unique du livre –, entre autres. Comment les Français envisagent-ils, aujourd’hui, de « changer leur vie » ? La désindustrialisation, la fracture numérique et la place des territoires situés dans la « diagonale du vide » ont été abordées. L’ancienne ministre a cité, en conclusion, le président américain John Fitzgerald Kennedy – « Le changement est la loi de la vie. Et ceux qui ne regardent que le passé sont certains de rater l’avenir » – et l’écrivain Elsa Triolet – « L’avenir n’est pas une amélioration du présent » – afin d’appuyer sa démonstration sur les nouveaux défis à venir. L’ancien ministre du Travail Jean Auroux a ensuite pris la parole au fil d’un exposé traversé par les souvenirs intacts de son expérience auprès de François Mitterrand, de sa nomination à la tête du ministère du Travail jusqu’aux avancées dans le domaine des droits des travailleurs – retraite à 60 ans, droit d’expression, lois Auroux – tandis que l’ancien conseiller au cabinet du ministre de la Santé, Jean-Martin Cohen Solal, a caractérisé les deux septennats de « temps du temps libéré ». Comment en tirer les leçons ? Il faut, a-t-il affirmé, faire preuve de pragmatisme, de réalisme et s’adapter à l’époque actuelle. Il a également souligné « la capacité de François Mitterrand d’anticiper les besoins face au conservatisme », à l’image des dix propositions sur la santé. La gauche au pouvoir a « recréé des libertés » et a « planté ses graines » sur le temps long, dans l’élargissement des libertés, à commencer par l’acceptation des différences. Laurent Warlouzet, historien, Professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, a enfin rappelé quelques évidences : qu’est-ce qui différencie les politiques de gauche et de droite ? Le premier axe concerne les politiques redistributives : diminution du temps de travail, le RMI, les lois Auroux. La gauche de gouvernement, a-t-il précisé, a cherché à associer ces réformes redistributives à une rigueur budgétaire afin de pouvoir durer et « ancrer toutes ces réformes dans le marbre ».

La dernière table ronde a pris la forme d’un dialogue entre Jean Glavany et Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’Université Panthéon-Assas, et ce à la suite d’un exposé introductif de ce dernier relatif à l’État de droit – « Il n’y a pas de démocratie sans liberté d’opinion, sans liberté de la presse », a-t-il rappelé –, à l’association entre les droits et les libertés, aux diverses réformes engagées telles que l’abolition de certaines juridictions d’exception, « l’une des caractéristiques de l’État de droit ». Jean Glavany a mobilisé l’un des ouvrages clés de François Mitterrand, Le Coup d’État permanent, afin d’engager une réflexion érudite sur les institutions, ce qui a fait dire à Benjamin Morel : « François Mitterrand a tout compris à ce qu’est la Ve République. » La remarque de Jean Glavany lui a donné l’opportunité de livrer une analyse des pouvoirs réels accordés au président de la République – à travers l’exercice du pouvoir du général de Gaulle et sa perception des institutions – et de son usage au fil des enjeux politiques. La réforme de 1962 – par le biais de l’analyse de Pierre Mazeaud, cité par Jean Glavany – était également au cœur des discussions. « L’élection conditionne la légitimité mais pas le pouvoir », a précisé Benjamin Morel avant d’évoquer les prochaines échéances électorales et l’importance indéniable des élections législatives qui conditionneront la manière même de gouverner.

La réflexion engagée par François Mitterrand ne peut, dans ce contexte, être ignorée : « Les institutions sont dangereuses, elles l’étaient avant moi, elles le seront après moi… » Les mots du président de la République invitent à interroger constamment la pratique des institutions dans un contexte où l’incertitude et l’absence de majorité nette, des logiques qui prévalaient naguère s’imposent.