6 juin 1994

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François Mitterrand et l’école Saint-Paul d’Angoulême


Point de vue | par Jacques Baudet le 26 mars 2012

Thématiques

François Mitterrand est né le 26 octobre 1916 dans une famille catholique à Jarnac en Charente. Il était le cinquième d’une famille de huit enfants. En 1926, à l’âge de 10 ans, il est entré comme petit pensionnaire en classe de 6e à l’Ecole Saint-Paul d’Angoulême, aujourd’hui collège et lycée d’enseignement privé catholique sous contrat d’association avec l’Education Nationale. Il a été élève jusqu’en 1934, avec ses frères Jacques, Robert et Philippe dans ce pensionnat catholique tenu par des prêtres diocésains. Ses sœurs ont été pensionnaires chez les Ursulines de Sainte-Marie de Chavagnes, rue de Paris, à l’Houmeau, à Angoulême.

Il a donc fait ses études secondaires de la classe de 6e à la classe de Terminale, en classe de philosophie. Il a quitté Angoulême et la Charente en octobre 1934 pour rejoindre Paris où il a été logé dans un foyer d’étudiants tenu par les Frères Maristes au 104, rue de Vaugirard, sur les conseils et la recommandation de l’écrivain et romancier François Mauriac, ami de la famille Mitterrand et lui-même ancien élève du collège Grand-Lebrun à Bordeaux dirigé par les Frères Maristes.

Des biographes de François Mitterrand, dont Catherine Nay dans son livre Le noir et le rouge, ont écrit, à propos de ses années d’études à l’Ecole Saint-Paul d’Angoulême, qu’il en était resté une « empreinte  » pour le reste de sa vie. Cette expression paraît bien fondée si on se réfère d’abord à ce qu’il a écrit lui-même.

La Bible a nourri mon enfance. Huit ans d’internat dans une école libre à Saint-Paul d’Angoulême m’ont formé aux disciplines de l’esprit. Je ne m’en suis pas dépris. J’ai gardé mes attaches, mes goûts et le souvenir de mes maîtres bienveillants et paisibles. Nul ne m’a lavé le cerveau. Je suis sorti assez libre pour user de ma liberté. Comment après un tel apprentissage et quelque distance que j’ai prise avec lui, n’aurai-je pas été apte à comprendre qu’un socialiste avait le droit de croire en Dieu.  [1]
Une autre fois, alors qu’il était député et qu’il s’ennuyait sur les bancs de l’Assemblée Nationale en écoutant la lecture d’un texte émanant du ministère de l’Education Nationale sur les programmes de mathématiques pour les classes de 4e et 3e, il lui est alors revenu ses souvenirs d’écolier plutôt littéraire et bien peu intéressé par les mathématiques. On était alors en plein débat sur les « mathématiques modernes » avec un jargon particulier à cette discipline…

Ecolier, j’étais déjà piètre matheux. Le professeur de mes petites classes, qui avait le nom symbolique de Trinques, m’avait abandonné au bout de deux trimestres à ce qu’il appelait mes songeries. J’ai quand même retenu de cette époque le calcul des quatre opérations, non sans failles pour les deux dernières. Je ne pose donc pas à l’expert. La géométrie garde beaucoup de secrets pour moi. Je ne suis pas sûr, par exemple, d’avoir interprété comme il convenait cette définition que l’on nous enseignait : « la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. » M’y retrouverais-je mieux aujourd’hui ? La lecture d’un texte proposé par la commission ministérielle pour les programmes de 4e et 3e (enfants de douze à quatorze ans), publié par la circulaire n°71370 du ministère de l’Education nationale, ne m’autorise pas à le prétendre.

Ce texte le voici : « On appelle droite un ensemble D d’éléments dits points, muni d’une bijection g de D sur IR , et de toutes celles f qui s’en déduisent de la manière suivante : a étant un nombre réel arbitraire on a : soit f(M)= g(M) + a, soit f (M) = - g(M) + a. La famille des bijections f s’appelle une structure euclidienne. Si M,M’ sont deux points de D , le nombre positif d (MM’)= / f (M’-f(M)/ ne dépend pas du choix de f et par suite ne dépend que de la structure euclidienne de D  : d (M, M’) est la distance des deux points M et M’ . Pour une bijection f soit A et B , les points d’images respectives 0 et 1 (f(A)= 0, f(B)= 1), on a : d (A, B) = 1 … » Ce n’est pas tout à fait fini. Restent quelques bijections, un repère normé et une abscisse à insérer dans le raisonnement. Chère ligne droite !

Paul Fort, ce vrai poète que l’histoire littéraire, si elle a bon goût, récupérera, je l’espère, après l’avoir injustement jeté aux oubliettes, avait une autre façon d’en parler : « Le plus court chemin d’un point à un autre, disait-il, c’est le bonheur d’une journée. » Depuis toujours poésie et mathématiques étaient sœurs. Sont-elles brouillées ? [2]

Cette pirouette poétique de Paul Fort que François Mitterrand reprend à l’occasion de ce texte ministériel à l’évidence bien peu littéraire, pour tromper son ennui de député obligé d’écouter de longs développements législatifs, montre bien que François Mitterrand a préféré durant toute sa scolarité à Saint-Paul la littérature aux mathématiques. Prenant à Jarnac le lundi matin le train venant de Saintes, pour rejoindre son pensionnat à Angoulême, il aimait retrouver Claude Roy, devenu plus tard romancier, poète et journaliste, alors élève au lycée d’Etat devenu aujourd’hui le lycée Guez de Balzac, qui montait à la gare de Châteauneuf. Tous les deux parlaient passionnément de littérature, jusqu’à Angoulême et à leurs lycées respectifs voisins, séparés par la rue de Beaulieu.

Les mathématiques semblent n’avoir pas été son seul tourment d’écolier. Il aurait eu aussi des ennuis avec la langue anglaise ce qui aurait contribué à son redoublement en première, à une époque où il y avait un premier examen du baccalauréat en fin de classe de première. C’est qu’en effet l’enseignement de la langue anglaise donné à Saint-Paul par le Père Roux, surnommé « Father Roux  », devait ressembler plutôt à l’enseignement du latin, ce qui devait nécessairement handicaper les élèves en matière de conversation courante. Est-ce pour autant que, plus tard, il a privilégié la compagnie de l’Allemand Helmut Kohl à celle de la Britannique Margaret Thatcher ?… Le caractère âpre de la « Dame de Fer » comme leurs divergences de vue ne devaient guère l’encourager à apprécier la langue de Shakespeare qui lui avait déjà laissé quelques souvenirs amers !

En classe de philosophie, il a beaucoup apprécié le Père Jobit avec lequel il a longtemps entretenu une correspondance bien après qu’il ait quitté Saint-Paul, quand il était étudiant à Paris et même plus tard quand il était un jeune ministre. Au point qu’il aurait aidé financièrement, en 1947, son ancien professeur de philosophie à installer sa chaire des études ibériques à l’Institut catholique de Paris, comme semblent le suggérer les archives de Mgr Jobit, aujourd’hui conservées aux archives diocésaines d’Angoulême. Un extrait d’une lettre de François Mitterrand à l’abbé Jobit, retenu dans le bulletin de liaison des anciens élèves de Saint-Paul, Notre Ecole, révèle que François, en 1935, alors étudiant à Paris, voulait « évangéliser la banlieue rouge »… ne se doutant pas que plus tard il lui faudrait composer avec le Parti Communiste pour établir le Programme Commun de La Gauche ! C’est qu’entre temps, avec la guerre, le séjour en camp de prisonniers puis la Résistance, il a été amené à rencontrer d’autres réalités, d’autres courants de pensée et prendre ainsi quelque distance avec cette culture religieuse reçue à Saint-Paul. Ce qui ne l’a pas empêché pour autant de proclamer publiquement dans une émission de télévision en 1995 qu’il croyait « aux forces de l’esprit  ». N’était-ce pas un reste de cette éducation reçue en famille et à Saint-Paul ?

En 1947, François Mitterrand, alors ministre des anciens combattants, est venu présider l’assemblée générale des anciens élèves de Saint-Paul et l’inauguration des plaques comportant les noms des anciens élèves morts pendant la guerre 1939-1945. A son ancien professeur l’abbé Périnaud, qui lui avait demandé pourquoi il avait adhéré à l’UDSR, il lui avait répondu en plaisantant que c’était le seul parti « le plus à droite » qu’il avait trouvé ! Il avait aussi tenu à monter au deuxième étage de l’un des bâtiments de l’école, occupé par un dortoir, afin de pouvoir contempler par les fenêtres le paysage de la vieille ville d’Angoulême dont les maisons aux toits de tuiles rouges sont dominées par le campanile et le dôme de la cathédrale. Il semble que ce soit la dernière fois qu’il soit venu officiellement au lycée Saint-Paul. Son frère, le général Jacques Mitterrand est venu à son tour en 1972 à Saint-Paul présider l’assemblée générale des anciens élèves. Certains biographes, Geneviève Moll entre autres, prétendent que François Mitterrand serait venu à plusieurs reprises pendant les vacances d’été pour y rencontrer très discrètement le chanoine Coudreau, supérieur (proviseur) du lycée Saint-Paul de 1941 à 1977. Il est certain qu’il y a eu très tôt une estime réciproque entre les deux hommes. Le chanoine Clovis Coudreau, bien que toujours revêtu d’une soutane, n’était pas pour autant un conservateur et il a été considéré comme une sorte d’électron libre dans le clergé charentais. Philosophe de formation, c’était un homme de grande culture et d’une très large ouverture d’esprit, aux idées assez avancées, ce qu’a dû apprécier François Mitterrand qui le rencontrait parfois à Saint-Simon chez son frère Philippe, lors de ses séjours en Charente.
Il n’y rien d’étonnant si, au lendemain du 10 mai 1981 et du succès de François Mitterrand aux élections présidentielles, le chanoine Coudreau s’est empressé d’envoyer ses félicitations à « François  », ait publié un article enthousiaste dans le bulletin de liaison des anciens élèves de Saint-Paul, « Notre Ecole  » et ait encouragé le président de l’association des anciens élèves, Marcel Lhomme, industriel et chef d’entreprise, à envoyer aussi ses félicitations au nom de ladite association. « Une rose brodée, inerte symbole, ornait jadis l’uniforme de l’Ecole. Le jour vint où elle s’est animée. Des mains ardentes l’ont saisie pour un long parcours. A l’Elysée maintenant elle s’offre au regard, toujours inspiratrice. » Le chanoine Coudreau n’a pas manqué de faire le rapprochement entre la « rose au poing », emblème du Parti Socialiste, et les roses qui se trouvaient dans le blason de l’établissement scolaire et sur les revers des vestes des élèves de Saint-Paul. L’occasion était trop belle pour ne pas la saisir.
Dans une lettre datée du 5 juin 1981, François Mitterrand a répondu à la lettre de Marcel Lhomme et aux anciens élèves de Saint-Paul : « Monsieur le Président, j’ai été très sensible au message de félicitations et de vœux qu’au nom des anciens élèves de l’école Saint-Paul d’Angoulême vous avez bien voulu m’adresser et je tiens à vous en remercier. Le temps qui passe et la diversité des chemins parcourus par les uns et les autres ne peuvent dissiper le souvenir des années passées ensemble à Angoulême ni briser les liens qui nous rattachent à notre institution. Vous pouvez être assuré – nul n’en ignore d’ailleurs qu’il ne saurait être question de remettre en cause le principe qui vous est cher de la liberté de l’enseignement. Si des évolutions sont nécessaires, je veillerai à ce qu’elles soient conduites dans le respect des intérêts et des opinions en présence et après un débat approfondi. Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, à l’assurance de ma considération distinguée et de transmettre à tous les anciens mes amicales salutations ». Bien évidemment, François Mitterrand a répondu, non seulement aux félicitations mais aussi à l’inquiétude manifestée par Marcel Lhomme quant à l’idée retenue dans le Programme Commun de la Gauche d’unifier l’enseignement privé sous contrat à l’enseignement public, une question qui a rejailli en 1984, suscitant bien des manifestations encouragées par la droite, pour être abandonnée ensuite.
Cet enthousiasme et cette amitié manifestés par le chanoine Coudreau peuvent expliquer ensuite pourquoi François Mitterrand a tenu honorer cet ami de la Légion d’honneur par décret du 5 juillet 1982, puis à lui remettre lui-même à Saint-Simon, chez son frère Philippe, le 25 septembre 1987, les insignes d’officier de l’Ordre National du Mérite, au titre de L’Education Nationale, à « un homme qui mérite le respect, la considération et l’amitié » selon les mots employés par le Président de la République lors de la remise de cette distinction.
Le mardi 25 novembre 1987, François Mitterrand a accepté que des élèves de deux classes de troisième, l’une du collège Saint-Paul, l’autre du collège Guez de Balzac, puissent venir visiter le palais de l’Elysée, insigne honneur à une époque où le palais de l’Elysée ne se visitait pas, même pour les journées du Patrimoine... S’apprêtant à les rencontrer dans la grande salle de réunion, il n’a pu le faire personnellement se trouvant en retard dans son programme d’activités et ayant à recevoir le prince Norodom Sihanouk. Les élèves un peu déçus de n’avoir pu rencontrer le président lui ont écrit ensuite pour le remercier d’avoir permis cette visite et lui exprimer leur désappointement de n’avoir pu parler avec lui. Il leur a immédiatement répondu : « Désolé de n’avoir pu vous recevoir mais croyez bien que c’est partie remise ». Ce qui fut fait en effet le 5 décembre 1988 pour un déjeuner au palais de l’Elysée autour du président de la République, mais seulement avec les professeurs accompagnateurs auxquels s’étaient joints le chanoine Coudreau et M. Jean-Pierre Foulounoux, proviseur du collège et lycée Saint-Paul.
En 1991, dans le cadre des manifestations pour le deuxième centenaire de la mort de Wolfgang Amadeus Mozart, le lycée Saint-Paul avait organisé un concert à la cathédrale d’Angoulême, pour y faire interpréter le fameux Requiem, la dernière grande œuvre de Mozart en 1791, par l’orchestre philharmonique de Strasbourg et quatre solistes anglais sous la direction du chef d’orchestre Théodore Guschlbauer, au profit des œuvres de l’Ordre de Malte. Sollicité par les dirigeants dont le grand bailli de France de l’Ordre de Malte pour une aide financière, François Mitterrand a accepté de participer à la réussite de ce concert en faisant accorder une subvention au titre des affaires culturelles, mais de fait pour aider indirectement son ancienne école. Le bénéfice du concert a permis ensuite à l’Ordre de Malte de verser une somme assez importante à un hôpital de l’Ordre de Malte à Bucarest.
Cette discrète fidélité à Saint-Paul s’est retrouvée aussi par des remises de distinctions telles que celles de chevalier de la Légion d’Honneur à d’anciens camarades de collège comme le commandant Pierre Chiron et son frère Roland Chiron qui fut maire d’Angoulême et qui, malgré leurs divergences politiques, étant plutôt de droite, étaient restés liés d’amitié avec le Président de la République. Bernard Forgeron, ancien conseiller municipal dans l’équipe de Roland Chiron, a bénéficié aussi de la faveur présidentielle en recevant la distinction de chevalier dans l’Ordre National du Mérite : sa qualité de secrétaire de l’association des anciens élèves de Saint-Paul et, au-delà, l’attachement du Président de la République à son ancienne école et à tous ceux qu’il y avait rencontrés y ont été pour quelque chose. Une des grandes qualités de François Mitterrand a été en effet d’être fidèle en amitié. «  Le temps qui passe et la diversité des chemins parcourus par les uns et les autres ne peuvent dissiper les années passées ensemble à Angoulême ni briser les liens qui nous rattachent à notre institution ». C’est ce qu’il avait écrit en juin 1981 et il s’y est tenu.

[1Extrait de Ici et maintenant, conversation avec Guy Claisse. Editions Fayard (livre de poche). 1981. 308 pages. p.16.

[2Extrait de La paille et le grain. Editions Flammarion. 1976. 281 pages. p. 98-99 : Samedi 3 juin 1972.


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