28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.

François Mitterrand à Paris : le marcheur


Témoignage | le 3 novembre 2003

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Que représentait Paris pour François Mitterrand ? De la rue Guynemer à la rue de Bièvre, du pont Alexandre III au boulevard Saint-Germain, il aimait goûter l’intimité secrète de la ville. Témoignages d’amis et de collaborateurs sur cette passion capitale.

Il y a François Mitterrand le marcheur. S’il a su faire aimer Paris, c’est qu’il l’a tant aimé. Pour comprendre l’attachement de ce provincial à la capitale, ce provincial qui n’oubliait rien de ses racines, il faut penser au jeune homme de 1934, montant à Paris, s’installant à la pension du 104 rue de Vaugirard où il se créera des compagnonnages durables, et réservant une de ses premières visites à François Mauriac, son « compatriote » du Sud-Ouest, et un des grands auteurs de son panthéon littéraire.Il avait, et cultivait pour lui-même, une double géographie, une double pratique de Paris. Le Paris de l’homme d’État : l’Élysée, Marigny, les Champs-Élysées du 11 novembre et du 14 juillet, la place de la Concorde du Bicentenaire, le Louvre et le Panthéon. Et le Paris du marcheur : entre Seine et Montparnasse, le Paris des écrivains, des libraires, des artisans et des galeries, le Paris de celui qui savait si bien tisser des moments de liberté dans l’habit du Président. Dans ces moments-là, il goûtait intimement la capitale. Il savait que, autour de ses grands monuments, Paris respirait dans ses lieux plus modestes, plus secrets, plus faciles à partager avec les humbles, ses petites rues, ses boutiques, ses librairies qu’il affectionnait particulièrement, et où il venait assidûment puiser son énergie.
En cette fin de XXe siècle, François Mitterrand a inscrit dans la ville un nouveau parcours que tous peuvent partager, et, dont les marcheurs du XXIe siècle lui sauront gré. L’inauguration du quai François Mitterrand est aussi un hommage à ce marcheur infatigable, épris de la capitale.

Témoignage de Georges Beauchamp. Ancien premier vice-président du Conseil économique et social.

C’était le 25 novembre 1959, un mercredi, c’està- dire le jour où je devais faire le journal « Courrier de la Nièvre », hebdomadaire dont François Mitterrand rédigeait l’éditorial, dont je remplissais les colonnes et faisais la mise en page. Ces jours-là il m’arrivait de déjeuner rue Guyemer et ce mercredi ce fut le cas.
Les participants au repas étaient passablement tendus car, à la séance de l’après-midi au Sénat, devait être évoquée la levée de l’immunité parlementaire de François Mitterrand, dans le cadre de l’affaire de l’Observatoire. Seul l’intéressé affichait une certaine sérénité dont nous pensions qu’elle pouvait masquer son appréhension.
Au milieu du déjeuner il demanda qu’on lui passa un numéro de téléphone. Il était évident que cet appel ne pouvait que correspondre au débat de l’après-midi où se jouait toute la carrière politique de notre ami. Mais, à notre grande surprise, nous entendîmes d’étranges propos : des noms de fleuves, d’arbustes venaient dans la conversation.

Il est vrai, comme l’affirme le dicton qu’à la « Sainte- Catherine tout prend racine », (je rappelle que nous étions le 25 novembre), et pour François Mitterrand alors quel souci pouvait le préoccuper davantage en ces heures pourtant intensément préoccupantes... Quand il a raccroché, il indiqua à Danielle les dispositions qu’il venait de prendre avec le jardinier d’Hossegor. J’étais, une fois de plus, médusé devant une telle maîtrise de soi dans de pareilles circonstances. En tauromachie, cette maîtrise dans le combat s’appelle le « dominio ».

Témoignage de Jacques Marot.

M.Jacques Marot a connu François Mitterrand vers 1935 au foyer d’étudiants du 104 de la rue de Vaugirard. Il nous livre ces souvenirs de jeunesse dans le Paris de l’époque.

Dès cette époque, un garçon déjà mûr, avec quelque chose de romantique, d’intelligent et de cultivé, dont on voyait facilement qu’il prendrait l’ascendant sur ses amis. L’amitié qu’il donnait, correspondait évidemment à des goûts communs, mais pouvait être sentimentale. Elle était de toutes façons solide, comme l’avenir devait le confirmer.

Il lisait beaucoup. Il écrivait lentement, cherchant exactement le verbe correspondant exactement à sa pensée. Parfois, Claude Roy venait le consulter ; parfois Claude Roy venait lui soumettre ses écrits. Je me rappelle avoir vu avec lui la « Guerre de Troie n’aura pas lieu », et « Electre », avec le merveilleux Jouvet. Il nous est arrivé, au sortir de la faculté de droit, d’aller déguster, à défaut d’huîtres dont il raffolait, des bigorneaux, plus faciles à manger, à l’angle de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel.

Bon joueur de ping-pong, même si la table du « 104 » n’était pas réglementaire. Du reste, quel que soit le jeu auquel il se livrait, il n’aimait pas perdre. Il était gai, et selon l’expression consacrée mais évidemment fausse, je l’ai vu « rire aux larmes ». Certains parmi nous entrevoyaient l’homme politique. Il serait évidemment un jour président du conseil. Nous étions sous le IIIème République.

Témoignage de Marcelle Padovani. Ecrivain et journaliste au Nouvel Observateur.

La statue de Pompidou
Comme nombre de ses amis et connaissances, il m’est arrivé à moi aussi de me promener dans Paris en compagnie de François Mitterrand : c’est un exercice qu’il aimait et pratiquait avec talent. Mitterrand connaissait la capitale comme s’il se fut agi d’un village. Il en goûtait, et en faisait goûter, l’histoire et les histoires, il en savait les moindres détails. Il avait ses lieux de rendez-vous favoris, disséminés à travers les arrondissements : librairies, bibliothèques, antiquaires, pâtissiers, marchands en tous genres. Et s’arrangeait pour raconter à chaque fois, une anecdote les concernant. Il avait passé au crible de sa mémoire les innombrables livres écrits sur Paris, ou qui se déroulaient à Paris, et en citait volontiers des passages : Hugo, Zola, Benjamin... Il était généralement intarissable. Sa curiosité le poussait aussi à se mêler de la vie des Parisiens, qu’il tutoyait dans son imaginaire, comme les habitants d’une petite planète.

Une des dernières promenades que nous avons faites : entre les jardins de l’Élysée et la place de la Concorde. Tout à coup, au milieu des feuillages touffus, j’aperçois une immense statue de bronze : « Qui est ce ? », « Un buste de Pompidou », me répond Mitterrand. « Quelle idée saugrenue ici, au milieu des arbres », fut ma réplique. François Mitterrand n’a rien dit. Comme cela m’arrivait quelquefois, je venais donc de commettre une gaffe : « Notre Président » caressait l’idée d’avoir lui aussi son bronze dans ces célèbres allées de Paris...

Témoignage de Danièle Burguburu. Conseillère d’État

Rue de Bièvre
Au début des années 1970, François Mitterrand changeait tant de résidence principale à Paris que de résidence secondaire à Hossegor. À Château-Chinon, ville dont il était maire, il n’était que « locataire à l’année » à l’hôtel du Vieux-Morvan. Dans les Landes, il quitte sa villa d’Hossegor, située non loin du lac, avenue des Bergeronnettes, pour Latché, lieu-dit sur la commune de Soustons, une douzaine de kilomètres au nord de la station landaise également fréquentée par
d’autres hommes politiques (Pierre Bérégovoy, Claude Cheysson, Robert Fabre et, aujourd’hui encore, Alain Juppé).

À Paris, c’est la bourgeoise rue Guynemer, proche de Saint-Germain des Prés et de la brasserie Lipp, et où habitent toujours certains de ses anciens ministres (Robert Badinter et Bernard Kouchner), que celui qui n’est pas encore président quitte pour la rue de Bièvre. Le changement est radical : de locataire d’un appartement très conventionnel loué à la société immobilière du Vatican, il devient copropriétaire, avec l’un de ses très proches amis, avocat à Grenoble, de l’immeuble du 22, rue de Bièvre.

Il faut imaginer la rue de Bièvre à cette époque. Première rue à gauche (!) sur le boulevard Saint- Germain, après la place Maubert, très courte et très étroite, elle ne payait pas de mine. Elle n’avait ni la notoriété de la rue Maître-Albert (en aval) au bout de laquelle, côté quai, s’était installée toute la famille de Jacques Duhamel, ni l’animation de la rue des Bernardins (en amont) et n’a échappé que de justesse à la hargne des démolisseurs et des spéculateurs immobiliers de ce quartier auparavant insalubre, habité par une population d’origine nord-africaine dont témoigne encore la présence de trois restaurantscouscous dont l’un était souvent fréquenté par le Président, notamment le 17 mai 1995, jour où il a pris congé du palais de l’Élysée. En réalité, il n’était pas recommandé, disait-on alors, de s’aventurer dans cette rue où l’une des soeurs du baron Ernest-Antoine Seillière et son mari avaient toutefois déjà élu domicile ainsi qu’un neveu de MmeGiscard d’Estaing et l’écrivain Max-Pol Fouchet.

C’est donc au 22, ancien relais de poste au très bel escalier en fer forgé, que François Mitterrand s’installe avec Danielle et leurs deux fils Jean-Christophe et Gilbert ; le premier secrétaire du parti socialiste y dispose d’un bureau personnel, tout en haut, avec à côté, celui de sa fidèle et infatigable collaboratrice Marie-Claire Papegay. Une lourde porte sépare la rue de la petite cour pavée de l’immeuble ; elle permet d’être presque chez soi et l’on ne compte plus les photographies du Président entrant ou sortant de chez lui seul ou accompagné de personnalités françaises ou étrangères venues le rencontrer. Beaucoup a été dit sur le sort de cette rue après le 10 mai 1981. Il faut d’abord rappeler que la rue de Bièvre avait connu la campagne de 1974... Le candidat avait alors ses habitudes au restaurant Dodin Bouffant, au coin de la rue Maître-Albert, devenu aujourd’hui un pub sportif : à cette époque, la rue était vraiment inconnue du public... et même des chauffeurs de taxi.

Tout change-t-il en 1981 ? Le Président nouvellement élu tenait essentiellement à ne pas déranger les riverains, ses voisins, parmi lesquels il y avait notamment, outre ma famille, deux de ses futurs ministres (Roland Dumas et Jean- Noël Jeanneney). Mais les impératifs de sécurité ont entraîné quelques changements dans la vie quotidienne
du quartier.

Rue piétonne
Le plus important a été tout simplement l’inversion du sens unique de la rue pour aller du boulevard Saint- Germain au quai de la Tournelle, ce qui facilitait le trajet pour aller vers le centre de Paris et pas seulement à l’Élysée... La rue est, par ailleurs, devenue piétonne et donc plus paisible pour les riverains qui, connus des policiers affectés à la surveillance présidentielle, avaient bien sûr, et sauf circonstances particulières, la possibilité d’y circuler selon leurs habitudes. Pour le reste, les fameuses « barrières mobiles » n’ont été mises en place qu’après l’attentat au camion piégé contre l’immeuble du Drakkar des troupes françaises au Liban.

Depuis le 8 janvier 1996, jour où elle était rouge de roses, la rue est sillonnée par des touristes français et étrangers qui marquent toujours un temps d’arrêt devant la demeure où réside encore, sans surveillance policière, Danielle Mitterrand.

Encore un mot : au centre de la rue, jouxtant l’immeuble du Président François Mitterrand, se trouve un petit square qui s’appelle le jardin de la rue de Bièvre ; la Mairie de Paris ne serait-elle pas bien inspirée de lui donner le nom qui lui irait si bien ?

Témoignage de Kathleen Evin. Journaliste

S’en doutait-il ? Peut-être l’a-t-il parfois secrètement espéré, lui qui nous a dit, un soir, « croire aux forces de l’esprit ». En tout cas, c’est ainsi : nous sommes un certain nombre à ne plus savoir nous promener seuls dans Paris. Humer l’air presque maritime du fleuve un jour de brouillard envahi de mouettes criardes ; s’arrêter un matin de printemps sur le pont Alexandre III pour s’emplir l’âme de beauté et de lumière ; remonter la rue des Saint-Pères depuis le quai en cherchant l’objet qui nous attend dans une vitrine d’antiquaire ; pousser la porte carillonnante de Clavreuil, rue St André des Arts, derrière laquelle les plus beaux voyages sont sagement rangés dans leurs reliures de vieux cuir odorant ; descendre la rue Saint Georges après avoir salué la place Blanche et la cité Véron en regrettant de n’avoir personne à qui parler de Breton et d’Aragon ; flâner boulevard Montparnasse en se demandant s’il est bien raisonnable de succomber une fois encore au banc d’huîtres du Dôme ; pousser, un soir de cafard, jusqu’à l’extrême pointe du boulevard Saint Germain pour voir la dentelle de l’Institut du Monde Arabe s’illuminer doucement ; affronter le regard peu amène des cerbères qui veillent, au fond de la librairie Gallimard, boulevard Raspail, sur le précieux fond de la collection blanche, pour oser demander un titre qu’ils n’auront bien sûr pas ; et changer de trottoir rue de Castiglione pour ne pas voir la boutique chic qui a remplacé, après sa disparition, l’île aux trésors du cher Monsieur Grandmaison qui lui trouvait toujours des éditions rares... Impossible désormais d’habiter comme il nous a appris à le faire ce Paris des livres, des amitiés, des conversations légères ou passionnées, de la politique et de la gourmandise, sans éprouver ce sentiment étrange qui mêle la douleur du manque et le bonheur d’avoir connu cela. Comment dire cette absence plus vivante, plus proche, plus exigeante que tant de présences importunes ? Remettre aujourd’hui nos pas dans les pas d’autrefois ce n’est évidemment pas ressasser une nostalgie stérile. C’est surtout reprendre le dialogue interrompu, tenter de trouver dans cet écho ce qu’il aurait pu penser et nous dire de ces temps arides qui sont aujourd’hui les nôtres. Sur les quais de la Seine, parfois, certains d’entre nous, c’est sûr, finissent par croire, eux aussi, à ces fameuses forces de l’esprit.


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