28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.


Mitterrand et l’Allemagne : la véritable histoire


par Hubert Védrine,Jean-Louis Bianco

Une exposition à Château-Chinon


par François Martin

Le gouvernement de la gauche face aux difficultés économiques


par Vincent DUCHAUSSOY,Floriane GALEAZZI

10 mai 1981 : retours sur une victoire


par Hubert Védrine,Pierre Mauroy,Gérard Grunberg,Jérôme Jaffré,François Miquet-Marty

Quel fut l’impact de la « relance » sur nos comptes extérieurs ?


Point de vue | par Alain Boublil le 14 septembre 2011

À l’occasion du trentième anniversaire du 10 mai 1981, la Fondation Jean Jaurès et l’Institut François Mitterrand ont organisé une série de tables rondes scientifiques dont il a été rendu compte dans la Lettre. Alain Boublil, l’un des principaux conseillers économiques de François Mitterrand au cours du premier septennat, souhaite revenir sur plusieurs points développés à cette occasion. En effet, le débat universitaire autour de la notion de « tournant », en 1983, n’est pas clos, le témoignage et l’analyse d’Alain Boublil étant une pièce importante à livrer.

Dans le compte rendu de la table-ronde du 23 mars 2011 publié par la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut François Mitterrand, mon témoignage est cité à plusieurs reprises, s’appuyant d’ailleurs sur une note que j’avais rédigée à cette occasion. Ce compte rendu comprend toutefois plusieurs inexactitudes factuelles qu’il me semble utile de corriger.

Premièrement, la France est alors le 4e exportateur mondial et non le 6e (p. 2). Deuxièmement, affirmer que la France n’est « ni une puissance industrielle ni une grande puissance agro-alimentaire » (nous sommes le 2ème exportateur mondial de produits agro-alimentaires !) est excessif. Troisièmement, attribuer aux autorités allemandes une inquiétude sur l’évolution de notre situation budgétaire n’est pas crédible : les déficits allemands en 1981 et 1982 sont plus importants que les nôtres. Il ne s’agit là que du point de vue personnel de Patrick Mordacq, barriste convaincu, alors en poste à Bonn. En revanche, quatrième point, la stigmatisation du différentiel d’inflation entre l’Allemagne de l’Ouest et la France est parfaitement légitime à condition qu’on l’impute aux gouvernements précédents. En effet, cet écart ne naît pas en 1981 mais pendant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing ; il ne cessera de se réduire jusqu’en 1986 pour s’annuler dans les années 90 grâce à l’action de la gauche.
Enfin, je crois utile de rappeler que la question de la réduction de la part des importations dans le Produit intérieur brut à hauteur de 20 % était, certes, inscrit dans le programme socialiste, mais en tant qu’objectif à long terme : un objectif qui ne pouvait être tenu dans les années 80 compte tenu des mouvements qui allaient intervenir sur le dollar. De fait, cet objectif ne fut pas repris par le gouvernement Mauroy.

Mais, pour moi, l’essentiel n’est pas là. L’étude publiée pose en effet une question sur laquelle il faut revenir : la relance de la consommation – menée par la gauche lorsqu’elle arrive au pouvoir – a-t-elle été à l’origine du gonflement du déficit extérieur de la France en 1981 et 1982, puis des trois réalignements monétaires de 1981, 1982 et 1983 et enfin du plan de rigueur de mars 1983, le fameux « tournant de la rigueur » ?

Or, la réponse donnée à cette question me semble biaisée. En effet, le « schéma narratif dominant » quant à la politique économique menée à cette époque – partiellement, mais à mes yeux pas suffisamment, remis en cause dans ce compte rendu – est que la politique économique socialiste mise en place en 1981 s’est fracassée sur le mur de la contrainte extérieure ce qui a conduit la gauche au « tournant » – disent les uns – ou au « reniement » – disent les autres – de 1983.

Si le compte-rendu de la table-ronde décrit bien ce qui a été dit sur la politique suivie – son évolution en 1982, la nature des décisions de mars 1983, etc. –, il est en revanche trop imprécis sur l’origine des difficultés économiques rencontrées par le gouvernement. Écrire (p. 2) que « la facture énergétique ne peut expliquer à elle seule le déficit record de 1982 » est une contre-vérité. Elle représente à elle seule, cette année-là, le double du déficit commercial !

Plus fondamentalement, ce qui est en cause, c’est le lien entre la politique économique menée depuis l’élection de François Mitterrand et l’évolution du déficit extérieur. Évolution qui, à tort ou à raison, sera à l’origine des vagues spéculatives qui déclencheront les réalignements monétaires. Sur ce point, les données statistiques sont sans ambiguïté. Le tableau suivant donne, en milliards d’euros courants, l’évolution des échanges de biens et de services et du solde ainsi que l’évolution de la consommation des ménages de 1980 à 1983.

Milliards Euros (courants) 1980 1981 1982 1983
Exportations 95 112 126 146
Importations 102 120 140 148
Solde des biens et services 7 8 14 2
Facture énergétique 20 24 27 28,5
Consommation des ménages 246 285 328 363

Source : Banque de données macroéconomiques (BDM), http://www.bdm.insee.fr.
Les séries de l’INSEE ont été converties en euros.

À cet égard, trois observations.

1. Entre 1980 et 1982, le solde des échanges extérieurs de biens et de services évolue d’un déficit de 7 milliards à un déficit de 14. Il se creuse donc de 7 milliards. Or, sur la même période, la facture énergétique – c’est-à-dire le coût de nos besoins extérieurs en énergies – augmente elle aussi de 7 milliards (de 20 à 27). En d’autres termes, entre 1980 et 1982, c’est-à-dire pendant la période durant laquelle a été concentrée la « relance de la consommation », la dégradation du solde des échanges de biens et de services est rigoureusement égale à la dégradation du solde énergétique.

2. La croissance des exportations durant cette période – malgré la récession mondiale – est égale à la croissance de la consommation des ménages français : +33 % environ sur les deux années. Elle n’est donc affectée ni par la dégradation de l’environnement international – même si elle se ralentit – ni par la hausse de la consommation des ménages. Les capacités de production sont capables de satisfaire la demande.

3. La croissance des importations n’est donc due qu’à la hausse des coûts de l’énergie, et non à un surcroît de la demande intérieure que la production nationale n’aurait pas été en mesure de satisfaire.

Si l’on veut comprendre les évolutions économiques de l’époque, il faut donc insister sur la question énergétique. Notre solde énergétique a ainsi été affectée par plusieurs mouvements. En premier lieu, un mouvement de stockage jusqu’à l’été 1982 et de déstockage ensuite [1]. Le prix du baril de pétrole passe par un pic d’environ 35 $ en 1980 et 1981 pour redescendre régulièrement jusqu’à 28 $ en 1983. Mais ce mouvement est contrebalancé par la hausse du dollar contre le franc, qui résulte principalement de la politique monétaire menée par la Fed pour lutter contre l’inflation. Le franc se déprécie de 29,5 % en 1981 contre le dollar – contre seulement 8,5% contre le deutschemark. Dans la mesure où nos importations d’énergie sont libellées en dollar, le solde énergétique se dégrade d’autant. Même constat pour l’année 1982 : le dollar s’apprécie encore de 18 % alors que le franc se déprécie face au deutschemark de 10 % au mois de juin soit en moyenne de 5 % sur l’année, variation que l’on retrouve sensiblement sur la facture énergétique, si on la corrige des mouvements sur les stocks. Au total, entre 1980 et 1985, le prix moyen de la tonne de pétrole importé passera de 1019 FF à 1842 FF [2].

On mesure ainsi la pression qui s’exerce sur nos échanges extérieurs, pression sans commune mesure avec un éventuel surcroît d’importations résultant de la politique de relance menée en 1981 et 1982. En vérité, et contrairement aux idées reçues et au schéma narratif dominant, la politique de relance socialiste n’a eu qu’un effet marginal sur nos équilibres extérieurs. Au contraire, leur évolution était principalement guidée par une donnée totalement exogène, à savoir le cours du dollar, et une réalité incontournable, notre dépendance énergétique.

Ce qui est exact en revanche, c’est que la gauche, dès son arrivée au pouvoir en mai 1981 n’a pas commencé à lutter contre les déséquilibres monétaires (inflation, taux de change) et commerciaux (échanges extérieurs, compétitivité industrielle) dont elle héritait. Elle a préféré tenir ses engagements électoraux avant de solder les errements de ses prédécesseurs. Ce n’est donc qu’au premier semestre 1982 qu’elle engagera les réformes de structures : d’abord la modernisation industrielle du pays et la lutte contre l’inflation, puis à partir de 1984 la politique de désinflation compétitive, l’introduction progressive de la concurrence et la libération des prix. Cela permettra, en moins de dix ans, de rétablir la situation extérieure de la France et d’en faire un pays durablement (jusqu’en 2006) excédentaire, du jamais vu depuis 1914.

Il faut se méfier du « déterminisme rétrospectif », comme aurait pu le dire Bergson, et de la reconstruction théorique a posteriori des événements afin de leur donner une certaine cohérence. À partir du moment où il est établi que ce sont bien des facteurs exogènes (prix du pétrole et cours du dollar) qui sont à l’origine de la dégradation de nos échanges extérieurs entre 1980 et 1982, il est intellectuellement malhonnête, si l’on veut se placer sur le terrain scientifique et non politique, de l’imputer à la politique économique suivie.

Plutôt que de critiquer François Mitterrand sur d’éventuelles erreurs ou des voltes-faces en forme de reniements, il serait plus rigoureux de rappeler la situation réelle de l’économie française en 1981 et de mesurer le chemin parcouru entre 1981 et 1993 pour rétablir nos équilibres extérieurs et moderniser notre appareil de production.

[1Cf. INSEE-BDM.

[2Sources : Observatoire de l’énergie, cité dans INSEE Première, novembre 1998.


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