4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

Le « tournant de la rigueur » vu par les socialistes d’Ille-et-Vilaine et de Haute-Normandie


Point de vue | par Gabrielle Siry le 10 mai 2014

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Congrès de Bourg-en Bresse du Ps
L’Unité n°531 (Octobre 1983) et les Le poing et la rose n°101, 102 et 103 (juin 1983). DR/C.Rosé-IFM

Alors que plan de rigueur annoncé par le gouvernement début avril 1983 suscitait au niveau national les critiques tant du CERES que de personnalités telles que le Président du groupe PS à l’Assemblée M. Christian Goux, les réactions au sein du PS paraissaient plus effacées au niveau local, du moins dans les fédérations étudiées.
Interroger la façon dont la période dite du « tournant » de la rigueur - amorcée en juin 1982 puis confirmée par le « plan Delors » de mars 1983 - fut vécue localement présente deux intérêts principaux. Il ne s’agit pas ici de déterminer s’il y eut véritablement un tournant dans la politique économique gouvernementale mais, d’une part, d’identifier la façon dont peut être ressentie une période particulière au niveau d’une fédération départementale, où les logiques électorales et les spécificités locales se superposent aux débats et clivages nationaux. D’autre part, une telle démarche peut aider à comprendre ce qui a été analysé comme l’acceptation de ce tournant par le parti socialiste.

Dans cette entreprise, le caractère sporadique des sources constitue la principale difficulté. Pour l’Ille-et-Vilaine, l’essentiel de celles-ci est constitué par les contributions de sections rédigées autour du mois de mars 1983 en vue du congrès de Bourg-en-Bresse, les motions rédigées autour du mois de septembre [1] et les interviews de militants et responsables présents à l’époque. Pour la Haute-Normandie, Antoine Rensonnet a également travaillé sur des textes rédigés par les sections à cette époque et des interviews de responsables.

Cet article vise donc à comparer les réactions militantes à la politique de « rigueur » en Ille-et-Vilaine d’une part, en Seine-Maritime et dans l’Eure d’autre part. Ces fédérations sont, en 1983, différentes du point de vue de leur composition sociologique mais présentent aussi certaines similitudes, notamment la présence au niveau local de membres du gouvernement (Laurent Fabius pour l’Eure et Edmond Hervé pour l’Ille-et-Vilaine). À l’issue de cette étude, on note dans les réactions des militants plus de points communs que de différences entre les deux régions.

La comparaison appelle trois remarques. D’abord, un écart apparaît entre les réactions des responsables socialistes (élus, responsables fédéraux) et les simples militants. Ensuite, bien que d’après les archives et les témoignages le débat autour du bien-fondé de la politique de rigueur a été relativement limité au sein du PS dans ces trois départements, les critiques formulées semblent avoir été plus virulentes en Haute-Normandie. Enfin, que ce soit en Ille-et-Vilaine ou en Haute-Normandie, il apparaît que le point qui a le plus focalisé l’attention des militants à cette époque a été la communication du gouvernement autour de sa politique, plus que la politique de rigueur elle-même.

Contributions fédérales et contributions militantes

Les contributions fédérales : la nécessité de la rigueur

L’édition du Poing et la Rose de juin 1983 présentait plusieurs contributions fédérales, signées par les responsables socialistes locaux (responsables fédéraux et de section). Aucune contribution fédérale ne remet clairement en cause la politique de rigueur du gouvernement de Pierre Mauroy, jugée inévitable [2]. De nombreuses contributions notent l’activisme du gouvernement en début de septennat et la réalisation rapide de plusieurs des 110 propositions. Une inquiétude quant au maintien de l’emploi est perceptible chez certaines - notamment en raison des spécificités de la région (comme le Haut-Rhin, bassin industriel) - mais toutes estiment que les mesures prises étaient sans doute nécessaires.
Il en était ainsi en Ille-et-Vilaine et en Haute-Normandie. Ainsi, Antoine Rensonnet cite Alfred Recours, alors premier secrétaire fédéral du département de l’Eure, qui dit concevoir la politique de rigueur comme une « nécessité » [3] et Jean-Claude Bateux, alors député de Seine-Maritime, qui voit dans cette orientation un « passage obligé » [4] ou encore Bernard Amsalem, alors maire de Val-de-Reuil, qui l’accepte par « réalisme » [5].

Les contributions militantes : l’impression d’un « renoncement dans la progression sociale »

Si Lionel Jospin considère qu’il n’y eut pas de « désarroi » chez les militants [6], la lecture de certaines contributions émanant de sections d’Ille-et-Vilaine ou de Haute-Normandie amène à nuancer son propos.
En Ille-et-Vilaine, l’incompréhension dominait, malgré le sentiment général bien résumé par la contribution de la section de Sel-de-Bretagne selon lequel le plan Delors constituait « une concession à la réalité extérieure » [7]. La section de Liffré [8] pointait une « urgence de communication avec le parti » du fait de « militants désorientés ». La superposition d’objectifs en contradiction les uns avec les autres, au moins à court terme (ceux d’équilibre des comptes publics et d’emploi notamment), troublait les militants. Une contribution de six militants rennais pointait ainsi « des décisions (…) contradictoires avec la politique générale désirée » [9]. La contribution de la section de Sel-de-Bretagne datant de juin 1983 affirmait que bien que le PS fût devenu un parti de gouvernement, il était toujours de son devoir d’« écouter sa base » pour « dissiper les sentiments d’incompréhension » [10].

La contribution de la commune de Monfort, publiée dans l’Unité 35 de juin 1983, dénonçait un « renoncement dans la progression sociale » et demandait, tout comme la section de Chateaugiron, à ce que le gouvernement présentât un « projet à long terme ». Cette dernière contribution, qui demandait à ce que la « politique de gestion rigoureuse » s’intègre dans un « projet ambitieux de société » résumait : « La réussite de la gauche ne se mesure pas seulement à sa capacité à gérer la crise économique » [11].

De même, en Haute-Normandie, de nombreux militants s’inquiétaient de ce que l’impératif de « changement » fût délaissé au profit des nouvelles priorités gouvernementales. Déjà en avril 1982, les militants de la section de Neufchâtel-en-Bray (Seine-maritime) écrivaient [12] :

« s’occuper enfin des couches qui ont cru que le 10 mai allait changer leur vie et en particulier des couches un peu marginales :
– petits agriculteurs (promouvoir enfin une nouvelle politique agricole ; ne pas hésiter devant les gros agriculteurs qui ne votent jamais pour nous)
– petits commerçants (aller jusqu’au bout de nos promesses)
– jeunes (service militaire, nucléaire,…) »

Les militants de la même section, en avril 1983, continuent à réclamer que le cap du changement soit tenu [13], en posant les exigences suivantes :

« Le gouvernement doit prendre de l’argent sur les grosses fortunes :

  • Revoir le plafond d’imposition ; le ramener aux 300 millions prévus.
  • Revoir les modalités de déclaration sur la fortune.
  • Taxer les œuvres d’art. » [14]

Jean-Pierre Leborgne, alors permanent de la fédération d’Ille-et-Vilaine, confirme pour l’Ille-et-Vilaine : « les critiques portaient sur le fait qu’on n’avançait pas assez vite sur les 110 propositions » [15].

Des critiques plus contenues en Ille-et-Vilaine qu’en Haute-Normandie, fédérations qui présentent une différence notable en termes de composition sociologique

En Ille-et-Vilaine, les critiques portaient principalement sur le manque d’information des militants

Face au désarroi ressenti, les militants d’Ille-et-Vilaine demandaient à disposer d’outils d’information supplémentaires. Ainsi les sections de Montfort et celle de St Aubin du Cormier suggéraient-elles la rédaction au niveau national de fiches de synthèse avec les explications des décisions prises ainsi que le « contexte de la décision  » et le « plan d’ensemble » dans lequel elles s’inscrivaient. La section de Montfort aurait souhaité une information en amont du plan de rigueur, ou à défaut au moins après, et demandait à ce que les informations « circulent dans les deux sens » [16].

La section de Cesson-Sévigné demandait quant à elle l’élargissement de la diffusion du journal destiné aux responsables (secrétaires de sections, élus...) à tous les militants. On constate en effet, dans la presse destinée aux militants, une absence frappante d’informations concernant la politique économique du gouvernement. Ainsi, ce n’est que dans l’édition d’avril 1983 de l’Unité - soit le mois suivant l’annonce du plan de rigueur - que seront publiés deux articles (sur cent) portant sur la politique de rigueur, dont les premières manifestions saillantes remontent pourtant à juin 1982 (blocage des prix et des revenus). Les responsables socialistes se trouvaient dans une situation quelque peu différente puisqu’ils recevaient de la part du national un journal spécial, Le poing et la rose, spécial responsables, comportant régulièrement des dossiers économiques.

En définitive, cette demande d’informations révèle que les militants d’Ille-et-Vilaine dénonçaient avant tout le manque d’explication de la nouvelle orientation prise, plus que la nature même de celle-ci. Une contribution signée par six militants rennais, dont le futur maire de Rennes Daniel Delaveau, estime ainsi que la première des obligations des militants est « une solidarité sans faille à l’action gouvernementale » [17].

Effectivement, parmi les six militants d’Ille-et-Vilaine présents en 1983 interrogés, cinq se sont dit s’être senti « parfois déçu, voire trompés » au regard des objectifs du Projet socialiste et des 110 propositions, mais tous disent avoir soutenu le gouvernement – deux déclarent l’avoir « toujours » soutenu et deux déclarent en être restés solidaires malgré leurs doutes.

Certes, des mesures jugées « injustes » - le prélèvement de 1% sur les revenus décidé en mars 1983 est cité en exemple - sont bien mentionnées par la contribution de la section de Sel-de-Bretagne, ainsi qu’une politique jugée « trop libérale » par la section d’Acigné mais, d’après les archives, nulle part en Ille-et-Vilaine ces dénonciations ne se sont faites avec la même virulence qu’en Haute-Normandie.
Une période mal vécue par les militants en Haute-Normandie
En Seine-Maritime et dans l’Eure, des réactions plus sévères contestant la nature même de la politique économique gouvernementale ont eu lieu. Antoine Rensonnet note toutefois, au vu des archives de la fédération socialiste de Haute-Normandie, un silence relatif des militants à ce sujet, attribué notamment à l’absence de sentiment d’un véritable « tournant » à cette époque. Néanmoins, s’il a sans doute été « peu vécu », ce « non-tournant » a aussi été « mal vécu » d’après Antoine Rensonnet [18]. Ainsi, une motion de la section de Broglie (Eure), rédigée en septembre 1983, affirme :

« Ces mêmes salariés qui, dans leur très grande majorité, ont contribué puissamment à porter la gauche au pouvoir, s’ils sont conscients de la fatalité de la rigueur, s’insurgent et deviennent aigris et teigneux parce qu’ils constatent que les ponctions sociales sont scandaleusement injustes : de nombreuses catégories de nantis, par ailleurs piliers de la droite, sont et restent insupportablement écartés de l’effort national de solidarité, soit parce qu’ils restent les ricanant bénéficiaires d’avantages exorbitants (le taux de l’impôt sur les grandes fortunes demeure inexplicablement dérisoire), soit parce qu’ils fraudent d’une façon inouïe et cynique » [19]

Cette même motion conclue de la manière suivante :

« Oui ou ZUT, nos gouvernants vont-ils appliquer, dans le domaine fiscal, une vraie politique de gauche pour laquelle ils ont été triomphalement élus et mandatés, et non un « BARRISME » à l’eau de rose socialiste ? » (…)

Un autre reproche émanant des sections adressé au gouvernement était celui d’une forme de complaisance vis-à-vis de la droite. La section de Neufchâtel-en-Bray écrivait ainsi en avril 1982 :

« Le pouvoir donne l’impression de ne pas oser assumer son pouvoir. Il semble trop sensible aux arguments de la droite alors qu’il est normal d’entendre un patron se plaindre d’être écrasé par les charges. Il est normal d’entendre les riches condamner l’impôt sur la fortune… »

La section de Broglie écrivait à la même époque que « la rancœur, à la base, est grande » et dénonçait « les ronds de jambes faits aux patrons et aux puissants » [20]. En Ille-et-Vilaine, la section de Monfort notait en 1983 dans sa contribution pour le congrès de Bourg-en-Bresse un « désir de ne déplaire à personne » de la part des dirigeants du gouvernement et du parti. [21]
Il est à noter que même parmi les responsables socialistes, des réactions peu enthousiastes à la politique économique du gouvernement furent observées en Haute-Normandie. Ainsi de l’éditorial du mitterrandien et premier secrétaire fédéral de l’Eure Alfred Recours dans l’Unité 27 du mois d’avril 1983, intitulé « Morosité, quand tu nous tiens ».

On peut poser l’hypothèse selon laquelle les compositions sociologiques respectives de la fédération d’Ille-et-Vilaine et de celles de l’Eure et de Seine-Maritime sont un élément explicatif des différences de réactions des militants - les responsables socialistes dans les trois fédérations ayant eu quant à eux un discours similaire centré sur la nécessité de la politique de rigueur.

La différence de composition sociologique des fédérations d’Ille-et-Vilaine, de la Seine-Maritime et de l’Eure et l’absence d’industries menacées en Ille-et-Vilaine

Jean-Pierre Leborgne explique que comme au niveau national, la fédération d’Ille-et-Vilaine était et est toujours une fédération où les ouvriers sont minoritaires, les effectifs étant majoritairement composée d’enseignants et de cadres de la fonction publique - une fédération « intellectuelle » selon les mots de Marcel Rogemont, adjoint au maire de Rennes en 1983 [22]. Cette donnée sociologique contribue sans doute à expliquer l’absence de ressentiment envers le gouvernement sur la période étudiée, notamment au moment du plan acier, qui frappa les ouvriers de plein fouet. La fédération du Haut-Rhin par exemple, exprima au contraire rapidement (au moins dès mai 1983 dans la contribution pour le congrès de Bourg-en-Bresse) son inquiétude quant au coût social qu’aurait « l’abandon en route » de certaines entreprises sidérurgiques. En Ille-et-Vilaine, du fait de l’absence de secteurs industriels importants menacés par les projets de « modernisation industrielle » engagés par le gouvernement à partir de 1983, ce ne fût pas le cas. « On n’avait pas d’aciérie, on n’avait pas de charbon. Ce phénomène-là n’était pas vivace pour nous », affirme ainsi Jean-Pierre Leborgne [23].

À l’inverse, la fédération de Haute-Normandie, région industrielle fortement touchée par la crise, était composée majoritairement d’ouvriers. Selon les circonscriptions, ceux-ci représentaient entre 20,4 et 32,9% en Seine-Maritime et entre 24,8 et 30,3% dans l’Eure en 1975 [24]. Les cadres (cadres moyens et supérieurs confondus et professions libérales) comptaient quant à eux pour entre 5 et 14,7% en Seine-Maritime et entre 6,5 et 10,9% dans l’Eure la même année [25].

L’attitude des responsables socialistes locaux comme facteur explicatif supplémentaire de la relative faiblesse du débat au niveau local

Que ce soit en Haute-Normandie ou en Ille-et-Vilaine, les responsables socialistes ne semblent pas avoir été enclins à organiser dans leurs fédérations respectives de discussions autour de la politique économique du gouvernement, comme en témoigne la relative absence de traces de débat dans la presse du parti ou les comptes rendus de réunion, que ce soit en Ille-et-Vilaine ou en Haute-Normandie [26]. Marcel Rogemont suggère même que le rôle de relai vers les militants des informations obtenues du national (par la presse destinée aux responsables notamment) n’aurait pas toujours été joué à plein à cette époque [27].

Le manque de popularité de cette politique parmi les militants en est sans doute un élément explicatif, mais les interviews de responsables socialistes de l’époque révèlent un autre facteur, du moins pour l’Ille-et-Vilaine. En effet, comme l’explique Marcel Rogemont, la priorité des élus et responsables locaux à l’époque n’était pas d’animer un débat de dimension nationale voire internationale, créateur de dissensions, à un moment où les enjeux locaux étaient eux-mêmes très forts et dans un territoire où l’implantation du PS était encore fragile. Interrogé sur l’apparente absence de discussions autour de l’orientation économique prise par le gouvernement dès juin 1982, Marcel Rogemont explique : « Il y en avait… En Conseil fédéral, il y avait des débats mais tout ça était intériorisé dans une dynamique de conquête en terre ennemie ».

En effet, l’année 1983 est marquée en Ille-et-Vilaine par la campagne pour la première réélection d’Edmond Hervé à la mairie de Rennes. Ce dernier affirme que des cinq élections qui l’ont porté à la tête de la mairie, il s’est agi de la plus difficile. « C’était lié à l’ambiance économique, c’est incontestable [28] », témoigne-t-il. On évita ainsi en Ille-et-Vilaine d’exacerber un débat susceptible de compromettre la dynamique unitaire qui avait porté Edmond Hervé à la mairie de Rennes six ans auparavant.

Ainsi, c’est seulement lors de la réunion de district du 4 octobre 1983 que l’idée d’un débat autour de la politique économique du gouvernement émergeait pour la première fois, soit six mois après les municipales et un mois avant le congrès de Bourg-en-Bresse. « Il va falloir qu’on organise ce débat intéressant  », disait le Premier secrétaire fédéral adjoint, Jean-Claude du Chalard (CERES), avant d’ajouter immédiatement « sans qu’il donne lieu à aucun dérèglement  » [29]. Ce débat aurait lieu le 16 octobre à Bruz, c’est à dire quelques jours avant le congrès de Bourg-en-Bresse, et surtout après le vote des motions.
Peut-être ce phénomène a-t-il également joué un rôle en Haute-Normandie, où, selon Antoine Rensonnet, la progression du PS entre le congrès d’Epinay et 1981 s’était faite d’une façon si rapide qu’elle semblait fragile et où les « points d’appui au niveau municipal » étaient « limités » [30].

Antoine Rensonnet note en tous cas une réaction tardive et « défensive » des responsables socialistes en Haute-Normandie. Ainsi, le premier secrétaire fédéral de Seine-Maritime, Alain Le Vern, publiait fin avril un article titré « Responsables de notre politique » dans La République de Normandie, journal socialiste local :
« L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 correspond à un choix original : ni la gestion du capitalisme, ni léninisme… Assumer ce choix, même si la voie est étroite et les ‘‘règles du jeu’’ difficiles, voilà notre perspective car la seule s’inscrivant dans une démarche authentiquement socialiste. » [31]

Mais Alain Le Vern, dans cet article, fustige surtout « les puissances politiques, économiques, culturelles, financières de ce monde ne voyant pas, c’est un euphémisme !, d’un ‘‘bon œil’’ une possible réussite de l’expérience française socialiste » [32].

C’est en effet cette question du rôle de la presse dans la perception par l’opinion de la politique gouvernementale et, surtout, celle de la communication même du gouvernement autour de sa politique, qui semble avoir focalisé l’attention des militants plus que tout autre aspect à cette période.

La communication du gouvernement envers les Français au centre des préoccupations des militants dans les trois fédérations

Selon une étude menée au niveau national par Henri Rey et François Subileau portant sur la période 1984-1986, 52% des militants estimaient à l’époque que le parti ne se consacrait qu’ « assez peu » à l’explication de la politique gouvernementale. À la lecture des contributions et motions locales à notre disposition, ce sentiment général s’applique en particulier concernant la politique économique du gouvernement.
De nombreuses contributions pointent en effet un défaut patent d’explication et de communication autour de la politique économique du gouvernement, d’une part du parti envers sa base [33], d’autre part du gouvernement envers l’ensemble des Français.

En Ille-et-Vilaine, toutes les contributions de militants publiées dans l’Unité 35 de juin 1983 font mention d’un problème à cet égard. La contribution de la section de Montfort [34] dénonce le fait que les « côtés positifs » de l’action de la gauche auraient été « noyés aux yeux du grand public » et réclame : « un langage de vérité » et « une meilleure pédagogie » de la part du gouvernement. Les militants de Vitré estimaient quant à eux que les « grandes lignes de la politique de la gauche » devaient être « mieux expliquées aux Français » [35].

En Haute-Normandie, le débat sur la communication gouvernementale est qualifié de « particulièrement important » par Antoine Rensonnet. Dans son article Le tournant à l’échelle des socialistes en Haute-Normandie, ce-dernier cite ainsi le texte de la section de Neufchâtel-en-Bray du 5 avril 1983, qui met en lumière « la nécessité d’expliquer la politique gouvernementale » et celle de « lutter contre les monopoles (cas Hersant) » et de « mieux tenir l’information » [36] - aspects dont Alain le Vern a souligné qu’ils faisaient partis des aspects les plus abordés en réunion [37].

Concernant l’Ille-et-Vilaine, Jean-Pierre Leborgne souligne également ce point, déplorant « on n’avait pas de média (…), la presse quotidienne régionale, qui était le moyen d’information le plus important, était aux mains du groupe Hersant ». Edmond Hervé confirme : « une presse qui est dans les mains de puissances financières évidentes (…) Globalement, la presse nous a été très défavorable » [38]. Ce ressentiment envers une presse jugée acquise à l’opposition accentuait chez les militants l’impression qu’il était nécessaire que le gouvernement défende mieux sa politique.

Ainsi, en Haute-Normandie, certains militants demandaient une plus grande présence dans les médias du Président de la République, qui disposait d’une autorité assurée au sein du PS et du gouvernement [39]. La section de Neufchâtel-en-Bray l’exprimait de la manière suivante en mars 1983 :
« Les grands leaders de droite sont disponibles, le nôtre est à l’Élysée : s’il se tait, nous laissons le terrain aux autres.

Pour remédier à cela, sans mener campagne, François Mitterrand doit donc une fois par trimestre :

  • donner une conférence de presse
  • s’adresser directement aux Français » [40]

La nécessité d’une intervention médiatique accrue de François Mitterrand serait d’ailleurs prise en compte par le pouvoir socialiste autour de cette date. L’intervention télévisée du chef de l’État du 23 mars 1983 marque ainsi le début d’une nouvelle période : la tâche d’explication de la politique de rigueur, réservée jusqu’alors au Premier ministre et au ministre de l’économie et des finances, serait désormais également assumée par le Président de la République. En témoigne la multiplication des interventions au cours desquelles il s’acquitterait de cette tâche : communication lors d’un voyage dans le Nord-Pas-de-Calais le 25 avril 1983, conférence de presse du 8 juin, intervention radiophonique sur Europe 1 le 28 juin 1983, etc.

François Mitterrand déclarait ainsi le 8 juin lors de sa conférence de presse : « Mes responsabilités, je les assume moi-même, et je me considère comme le premier responsable des affaires publiques (…) Mon rôle, comme celui du gouvernement, est d’expliquer et même d’expliquer davantage, de justifier les mesures, d’approfondir le dialogue » [41].

L’absence d’impact direct majeur du « tournant » sur le PS en Ille-et-Vilaine et en Haute-Normandie

Finalement, il apparaît que les archives fédérales d’Ille-et-Vilaine et de Haute-Normandie confirment la tendance mise à jour par l’enquête menée par Henri Rey et Françoise Subileau de 1984 à 1986 sur l’ensemble des fédérations. En effet, à la question de savoir sur quels points les militants se sont trouvés « en désaccord avec certaines décisions du PS », seuls 6% évoquaient la politique d’austérité, contre 20% les problèmes internes au PS [42].

Au-delà, il apparaît que ni en Ille-et-Vilaine, ni en Haute-Normandie, le « tournant » n’a provoqué de crise au sein du parti, du moins à en juger par l’évolution des effectifs. En Ille-et-Vilaine, les effectifs restent stables [43], et Antoine Rensonnet note même une progression de 6% des effectifs en Haute-Normandie entre 1981 et 1985 [44]. Au niveau national, 24% des militants interrogés par Henri Rey et Françoise Subileau disaient avoir vu leur section perdre des adhérents à cette période, contre 16% qui indiquaient un fort développement de celle-ci, 18% qui répondaient que leur section s’était « peu développée », et 33% qu’elle était « restée stable » [45].

La présence dans le gouvernement de personnalités appartenant aux fédérations de l’Ille-et-Vilaine et de l’Eure a sans doute eu une influence sur la façon dont cette période fut vécue localement. Jean-Pierre Leborgne juge ainsi que la présence d’un « ministre-maire » en Ille-et-Vilaine en la personne d’Edmond Hervé, ministre délégué auprès du ministre de l’industrie et chargé de l’énergie jusqu’en mars 1983 puis secrétaire d’Etat chargé de la santé jusqu’en juillet 1984, a été un élément déterminant : « Il était très présent dans la fédé, il était disponible. Il pouvait expliquer. À chaque congrès ou moment départemental de notre vie politique, il était présent dans nos réunions ». Antoine Rensonnet juge aussi que la présence de Laurent Fabius, député de Seine-maritime en 1978, ministre délégué au Budget en mai 1981, puis ministre de l’Industrie et de la Recherche et Premier ministre à partir de juillet 1984 a « facilité la conversion [à la politique de rigueur] de beaucoup de militants » [46].

[1Ces contributions de section ne sont pas envoyées directement aunational mais sont présentées au Comité directeur de synthèse et consultées par les membres du bureau exécutif si ceux-ci le souhaitent.

[2Contributions fédérales pour le congrès de Bourg-en-Bresse présentées dans Le Poing et la Rose, n°101-103, juin 1983, base de données des débats et organismes centraux du PS, site de la fondation Jean Jaurès

[3Interview d’Alfred Recours par Antoine Rensonnet, cité par Antoine RENSONNET, Le Parti socialiste en Haute-Normandie, 1978-1986, master 1 en histoire contemporaine, sous la direction de Olivier Feiertag et Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, juin 2006, tome 1

[4Interview de Jean-Claude Bateux par Antoine Rensonnet le 10 juin 2005, cité par Antoine RENSONNET, Le Parti socialiste en Haute-Normandie, 1978-1986, master 1 en histoire contemporaine, sous la direction de Olivier Feiertag et Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, juin 2006, tome 1.

[5Interview de Bernard Ansalem par Antoine Rensonnet le 22 juin 2005, cité par Antoine Rensonnet, ibidem, p 148

[6Interview de Lionel Jospin le 19 avril 2011

[7Contribution de la section de Sel-de-Bretagne, L’Unité 35, n°11, juin 1983

[8Contribution de la section de Liffré du Parti socialiste, L’Unité 35, n°11, juin 1983

[9« Epinay 1971-10 mai 1981 –Bourg-en-Bresse 1983 : contribution pour une nouvelle étape du PS », L’Unité 35, n°11, juin 1983

[10Contribution de la section de Sel-de-Bretagne du Parti socialiste, L’Unité 35, n°11, juin 1983

[11Contribution de la section de Chateaugiron du Parti socialiste, L’Unité 35, n°11, juin 1983

[12Fondation Jean Jaurès ; EF 76 ; lettre adressée par Claude Verdier, secrétaire de la section de Neufchâtel-en-Bray et au nom de celle-ci, à Lionel Jospin le 13 avril 1982, cité par Antoine Rensonnet, ibid, p 142

[13Antoine Rensonnet postule ainsi plus une « continuité dans la déception » qu’un véritable sentiment de « tournant » à cette époque, la politique du gouvernement n’ayant jamais été vécue comme une rupture suffisante avec celle du gouvernement précédent. Voir Antoine RENSONNET, « Le tournant à l’échelle des socialistes en Haute-Normandie », à paraître.

[14FJJ ; EF 76, cité par Antoine Rensonnet, ibid.

[15Interview de Jean-Pierre Leborgne, le 16 février 2011

[16Contribution de la section de Montfort, L’Unité 35, n°11, juin 1983

[17« Epinay 1971-10 mai 1981 –Bourg-en-Bresse 1983 : contribution pour une nouvelle étape du PS », L’Unité 35, n°11, juin 1983

[18Antoine RENSONNET, ibidem, p2

[19Section d’Evreux du Parti socialiste ; PSS 1 ; motion intitulée « Pression fiscale – budget 1984 » datée du 22 septembre 1983, citée par Antoine Rensonnet, ibid, p 140.

[20FJJ, EF 27 ; lettre datée du 22 mars 1982, cité par Antoine Rensonnet, « Le tournant à l’échelle des socialistes en Haute-Normandie », article transmis par l’auteur, à paraître

[21Contribution de la section de Monfort, l’Unité 35, n°11, juin 1983

[22Interview de Marcel Rogemont, le 27 avril 2011

[23Interview de Jean-Pierre Leborgne, le 16 février 2011

[24Archives municipales de Vernon, 5 Z 11 ; chiffres publiés dans Paris-Normandie du lundi 27 février 1978 (chiffres du recensement de 1975), cité par Antoine Rensonnet, ibidem, p 61

[25ibidem

[26Antoine Rensonnet estime ainsi que « la réflexion dans ce domaine reste plutôt pauvre tant quantitativement que qualitativement », Antoine RENSONNET, « Le tournant des socialistes en Haute-Normandie », à paraître.

[27Interview de Marcel Rogemont, le 27 avril 2011

[28Interview d’Edmond Hervé, le 28 février 2011

[29DUCHALARD Jean-Claude, le 4-10-1983, cité par Jean-Pierre Leborgne, cahiers personnels de Jean-Pierre Leborgne

[30Antoine RENSONNET, « Le tournant à l’échelle des socialistes en Haute-Normandie », à paraître.

[31Antoine RENSONNET, ibid.

[32Ibid.

[33Voir p. 4

[34Contribution de la section de Montfort du Parti socialiste, l’Unité 35, n°11, juin 1983

[35Contribution de la section de Vitré du Parti socialiste, l’Unité 35, n°11, juin 1983

[36Fondation Jean Jaurès ; EF 76 ; lettre envoyée par Claude Verdier, secrétaire de la section de Neufchâtel-en-Bray, au nom de celle-ci à Alain Le Vern le 5 avril 1983 et transmise par celui-ci à Lionel Jospin le 6 avril 1983, cité par Antoine Rensonnet, ibidem, p 144

[37Ibid.

[38Interview d’Edmond Hervé, le 28 février 2011

[39Pierre Joxe affirmait ainsi lors de l’interview du 13 avril 2011 que « l’autorité et la personne du Président » demeurait « le meilleur dénominateur commun de la majorité ».

[40Antoine RENSONNET, Le Parti socialiste en Haute-Normandie, 1978-1986, master 1 en histoire contemporaine, sous la direction de Olivier Feiertag et Jean-Claude Vimont, Université de Rouen, juin 2006, p145

[41« L’année politique 1983 », Le Moniteur, Paris, 1984.

[42REY Henri, SUBILEAU Françoise, « Les militants socialistes à l’épreuve du pouvoir », les presses Sciences-po, 1991

[43Interview de Jean-Pierre Leborgne, le 6 février 2011, qui cite son étude personnelle sur la structure du PS en Ille-et-Vilaine, qu’il ne m’a malheureusement pas été possible de consulter.

[44Antoine Rensonnet, « Le tournant à l’échelle des socialistes en Haute-Normandie », à paraître.

[45Il convient de noter que les départs observés à l’époque peuvent en partie être liés à une déception face à la politique gouvernementale, mais correspondent également certainement au départ de « néo-militants » arrivés lors de la vague d’enthousiasme de 1981. Jean-Marie Colombani, du journal Le Monde, estimait ainsi le 19 juin 1984, au lendemain des élections européennes, que le PS avait retrouvé son « noyau dur militant ».

[46Antoine RENSONNET, « Le tournant à l’échelle des socialistes en Haute-Normandie », à paraître.


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