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Discours de Jean-Christophe Cambadélis - hommage à François Mitterrand


Jarnac le 8 janvier 2016

Hommage | le 11 janvier 2016

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Discours de Jean-Christophe CAMBADÉLIS

Premier secrétaire du Parti socialiste

Hommage à François Mitterrand

Jarnac, vendredi 8 janvier 2016

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Jean-Christophe Cambadélis
Premier secrétaire du Ps, lors de son hommage à françois Mitterrand, le 8 janvier 2016 à la Salle des Fêtes de Jarnac (Charente). (©C.Rosé/IFM)

Cher-e-s camarades, cher-e-s ami-e-s,

François Mitterrand. Immense François Mitterrand.

Mitterrand, un homme d’histoire dans l’Histoire pour l’histoire. On ne sait pas comment le résumer. Il a tant vécu, il a tant accompli, il a tant de facettes. Et quand on pense pouvoir éclairer un de ses versants, de fait les autres restent dans l’ombre. C’est que sa vie fut trop riche, trop féconde, pour pouvoir l’embrasser d’un seul regard. Comme la France, si belle, si variée, si grande de sa diversité, Mitterrand est un roman. C’est peut être ce qu’avait voulu dire François Mauriac.

Oui, Mitterrand fut un grand homme. Cela se reconnait au fait que sa propre histoire se confond avec celle de la France. Mitterrand avait la passion de la France. De sa langue, qu’il maitrisait à l’infini. De sa littérature, qu’il côtoyait au quotidien avec gourmandise et qu’il pratiquait occasionnellement avec brio. A un tel niveau d’ailleurs, qu’il aurait très bien pu choisir d’aller chercher les faveurs des lecteurs plutôt que celles des électeurs.

Mais, Mitterrand fut pris par l’histoire, par la vie politique de la France, qu’il aimait par dessus tout. Mitterrand aimait toute la France et l’Europe. Il ne fut jamais rassasié de la France, de ses paysages. Il aimait Jarnac, le berceau de sa famille, sur ses terres dont il garda toujours la mémoire. Je tiens d’ailleurs à saluer son maire, François RABY. Merci également à Martine PINVILLE, Mohamed HADJ-BOAZA, le Premier Fédéral de Charente, merci au Député David COMET ainsi qu’au Président de l’agglomération, Jean-François DAURÉ, de nous accueillir ici en Charente.

Il existe une Charente presque immuable, me permettra-t-on de dire- c’est celle là que je garde en permanence dans mon cœur écrire François Mitterrand en 1994. Mitterrand resta toujours un peu ce jeune charentais, cinquième enfant d’une famille de huit. Il aimait sa famille. Elle s’est élargie depuis la rue Abel Guy. Elle est parmi nous aujourd’hui. J’en salue affectueusement tous les membres ici présents.

Mes chers amis, je voudrais aussi dire quelques mots rapides après les mots éclairants et touchants d’Hubert Védrine, que je salue chaleureusement. Oui, Mitterrand aimait la France plus que tout. Et quand on aime la France, comment ne pas aimer Mitterrand ? Nombreux, surtout à droite, sont ceux qui n’aiment pas vraiment Mitterrand. Ils veulent réduire ce géant à une caricature. Il a tant de replis dans son existence, que ces esprits mal intentionnés vont y loger leurs exégèses apocryphes et leurs controverses stériles.

Je me suis toujours interrogé sur la détestation des élites pour François Mitterrand. Elle tient à son parcours, à sa réussite, à sa culture qu’ils ne pouvaient nier. Elle tient surtout au fait que c’est le peuple français qui leur a imposé cet homme tout autant que cet homme s’est imposé au peuple de France.

Quant à la droite, que retiennent-ils de Mitterrand ? Que disent-ils de Mitterrand : que c’est l’ambition pure, « le » pouvoir pur et dur. Mais, Mitterrand, ce n’est pas l’incarnation du pouvoir ! Ce n’est pas le pouvoir, c’est la gauche au pouvoir. C’est ce que la droite déteste par dessus tout car la droite n’est pas avare de responsables qui aiment le pouvoir. Non, pour elle, Mitterrand a dérobé son bien. Souvenez-vous de la formule d’Alain Peyrefitte en 1970 : « Nous sommes au pouvoir pour trente ans si nous ne faisons pas de bêtises ». C’est ainsi, pour la droite, la gauche arrive toujours au pouvoir par effraction.

Pour Mitterrand, le pouvoir n’était qu’un outil, un outil indispensable pour changer les choses. Il a toujours exercé ses fonctions avec gravité, pour être à la hauteur de la confiance des Français. Alors oui, Mitterrand était un maître du pouvoir, car il était un maître du temps. Il faut suivre les mouvements du réel si l’on veut le chevaucher, un réel mouvant, où rien n’est blanc ou noir, où tout est gris clair et gris foncé. Mais surtout si le vainqueur de 1981 était un stratège qui savait « troubler l’eau pour pêcher », il savait que la politique est l’art de l’exécution. Mitterrand était parfois dur, comment le nier ? Mais il faut le dire, dans ce monde, le cœur se brise ou se bronze. Et il fallait avoir une détermination totale, tempérament trempé pour faire face au talon de fer du pouvoir gaulliste. On l’oublie souvent.

Très tôt, il est vrai, sous François, pointait déjà Mitterrand. Le charisme de Mitterrand précéda celui du Président. Il connaissait sa force de caractère et la force du charisme en politique. Jeune militant, il me dit un jour : « Vous êtes fumeur ? » « Non » lui répondis-je. « Et bien vous vous serez imposé le jour où rentrant dans une salle, on éteindra sa cigarette ». Le charisme c’est cela ! Je ne peux malheureusement le vérifier car il est maintenant interdit de fumer.

Mes chers amis, la droite ne déteste pas seulement Mitterrand parce qu’il incarne la gauche au pouvoir. C’est qu’il incarne aussi la gauche unie, ce que la droite craint par dessus tout. Mitterrand fut le refondateur du Parti Socialiste et en même temps l’artisan de l’union de la gauche. Il ne sépara jamais complètement les deux. L’unité est le talisman de la gauche, son origine disait-il. Homme de rassemblement plus que de synthèse, il chercha sans cesse ce qui renforçait la gauche.

Comment oublier que l’anniversaire que nous fêtons est en 2016, date anniversaire du Front populaire, rassemblement des gauches s’il en fut. Oui, avant 1981, il faut voir Épinay, ce travail de titan pour apprivoiser les ambitions, pour aligner les volontés.

Mitterrand était pragmatique pour trouver le point d’ouverture sur le réel, un bout par lequel l’agripper, pour l’orienter dans le sens de nos valeurs.

Mitterrand, quel bilan ! Le pouvoir, il ne l’a pas seulement conquis, il l’a exercé au service de nos valeurs. Je me souviens de ce soir du 10 mai 1981, où nous avons repris la Bastille. Je me souviens ensuite des mesures historiques, sur la peine de mort, sur les retraites, sur le temps de travail, sur la décentralisation, sur la liberté des ondes.

En quinze ans, François Mitterrand, l’homme qui aimait la France d’avant, inventa la France d’après. Comment oublier le choix visionnaire sur les SS-20, la réunification allemande ou les avancées européennes jusqu’à l’euro ?

Alors, oui, il y a eu 1983, car il y avait la mondialisation qui s’accéléra. Mais François Mitterrand pensait au-delà de 15 jours. Il fallait tenir pour inscrire la gauche dans la durée. Il fallait tenir pour s’inscrire dans l’alternance. Il fallait réussir pour que la France accepte enfin la gauche pour destin à défaut de dessein. Il faut reconnaître que les réformes sociales initiales n’ont pas été remises en cause. Il nous faut reconnaître le bilan de cette dette immense. Disons les choses : 1981 a permis 1997, a permis 2012. Alors, bien entendu, la critique est permise. Certains peuvent avoir la mémoire courte, nous, nous avons la mémoire vive. Il ne me revient pas de faire un inventaire, chacun a son Mitterrand. Nous connaissons les replis de son parcours mais pour nous, socialistes, François Mitterrand est un bloc. Et c’est moi qui le dit alors que j’avais inventé et revendiqué, jeune parlementaire, le droit d’inventaire.

Oui, mes chers amis, François Mitterrand fut un grand homme. Ce qui se reconnait au fait qu’il continue de nous parler alors qu’il nous a quitté. Homme de gauche et homme d’État, il est pour nous un homme de référence. Une figure tutélaire, qui nous a beaucoup appris. Que l’Égalité n’est jamais acquise, qu’elle est toujours un combat. Que lorsque la France rencontre une grande idée, elles font ensemble le tour du monde. Regardez aujourd’hui la COP 21 ! Que gouverner, ce n’est pas plaire, que l’Histoire est tragique, que le France est notre patrie et l’Europe notre avenir.

Oui, se souvenir de Mitterrand c’est toujours regarder vers l’avenir. Ses axiomes doivent nous animer au quotidien : assumer le pouvoir et assurer l’unité. Le Président de la République François Hollande connaît bien la pertinence actuelle de ces vérités éprouvées mais ô combien fragiles. On dit que François Hollande s’inspire de son illustre prédécesseur. Mais, enfin, quel homme de gauche ne le fait pas ! Par sa densité, Mitterrand exerce une attraction sur nous tous. Mais, ce n’est pas une obsession. Après tout, on peut réussir sa vie sans être François Mitterrand ! Je me dis que François Mitterrand qui a connu bien des flux et reflux de l’Histoire, aurait aimé être dans celle que nous vivons. Guerre, terrorisme, réfugiés, panne européenne, question de la Grèce dans la zone euro, montée du nationalisme en Europe et du Front national en France, crise de modèle, crise climatique, que de défis dans lesquels il aurait aimé plonger, que de changements, de métamorphoses qu’il aurait aimé accompagner.

« L’ivresse de la métamorphose » pour paraphraser Stefan Zweig dont il m’avait longuement entretenu. Au delà de l’homme, il tenait son livre, Le monde d’hier, comme un livre magnifique, ce qu’il est. Mais il me disait « on ne fait pas de la politique avec de la nostalgie, et lorsqu’on s’enferme dans hier, on finit par se couper de la vie ».

Oui, il faut avancer dans l’Histoire la torche à la main pour paraphraser Chateaubriand que Mitterrand aimait moins que Lamartine, la torche de ceux qui nous ont précédé nous éclaire. Mais elle ne remplace pas la nécessité de marcher nous-même. Et le plus grand enseignement de François Mitterrand réside dans le fait que la politique ce n’est pas la gestion boutiquière des choses en attendant les élections, mais de peser sur les événements.

Peser sur les événements, pour faire vivre ses valeurs c’est essentiel. Mais ne pas faire des valeurs un refuge pour éviter de peser sur les événements c’est indispensable.

Mes chers amis,

Commémorer Mitterrand, c’est commémorer la victoire du peuple de gauche tout entier. Il le disait lui-même, le 10 mai 1981, c’est l’espoir qui l’a emporté. C’est ainsi, le mitterrandisme est une aventure collective même si François Mitterrand est unique. Il ne faut pas attribuer au seul Mitterrand la responsabilité des succès de la gauche.

Je tiens d’ailleurs ici à saluer ses anciens ministres qui sont présents parmi nous aujourd’hui et qui ont été des artisans fiers et persévérants.

Chers camarades, chers amis,

Aujourd’hui, nous pensons très fort à François Mitterrand. Je sais que toutes et tous, nous nous retrouvons dans ce géant, qui nous donne encore sa force, qui anime encore nos esprits. Mémoire et Histoire sont intimement liées. Alors souvenons-nous, pour pouvoir avancer dans le temps, sur les mers déchainées du présent. Nous ne sommes pas seuls dans ce périple.

François Mitterrand croyait aux forces de l’esprit.

Il a tenu parole : il ne nous a pas quitté.

Je vous remercie.

Jean-Christophe Cambadélis

Premier secrétaire du Parti socialiste


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