9 mai 1991

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Valeurs et sentiments


L’image de François Mitterrand au lendemain de sa mort à travers l’analyse des registres de condoléances remplis par les sympathisants anonymes

Point de vue | par Rémi Darfeuil le 29 octobre 2007

Que peut apporter l’analyse des messages laissés par des anonymes sur les registres de condoléances, à une étude portant sur l’ « image » de François Mitterrand ? Certes, dans le contexte consécutif au décès, d’unanimisme et de surexposition médiatique, des phénomènes de conformisme ou d’émotion artificiellement suscitée ne sont pas à exclure, mais on peut raisonnablement penser qu’ils demeurent minoritaires et que s’exprime ici principalement la voix des partisans, à l’exclusion des indifférents et des opposants également sollicités dans les sondages d’opinion.

Cette composition spécifique du public, si elle a ses avantages, excluant les discours trop artificiels et immotivés, constitue aussi une des limites du matériau. Les chances sont faibles en effet de recueillir ici des traces de jugement négatif, encore moins des éléments de la « légende noire » de François Mitterrand.

L’éloge funèbre constitue en soi un genre faisant la part belle à la louange, gouverné par le principe « de mortuis aut bonum, aut nihil », et les études réalisées sur le discours des personnalités politiques à cette occasion, ont montré que l’unanimité était de rigueur dans la célébration de la grandeur du défunt, qui est en même temps célébration nationale de la fonction qu’il a occupée et auto-célébration de la profession politique : qu’il suffise simplement de se rappeler l’éloge prononcé par le successeur du défunt à la Présidence de la République.

Dans ces conditions, il faut d’autant moins s’attendre à retrouver trace d’une quelconque critique dans les écrits de ces anonymes, qui eux ne se livrent pas à un exercice obligé, mais sont venus volontairement rendre hommage à l’ancien Président. Et en effet, sur les 1110 messages traités, seul une dizaine exprime un jugement négatif, soit propos agressif s’apparentant à la provocation sur de tels livres (« Il doit rendre des comptes maintenant » ; « Merci pour le trou de la Sécu »), soit réserve aussitôt contrebalancée par des souvenirs heureux qui emportent malgré tout l’adhésion (« A François Mitterrand : Aujourd’hui le chagrin efface la déception. Pour mai 81, pour l’espoir et l’honneur de la Gauche, Merci. Je n’oublierai pas. »).

Toutefois, si la plume des anonymes est à la fois contrainte par le conventionnalisme du genre et déterminée par leur attachement à la personne du défunt, les messages laissés sont loin de se conformer à un moule uniforme, et à travers un cadre général fait de respect et de sentiment favorable, la diversité se fait jour aussi bien dans les formes choisies pour les messages que dans les rapports au disparu qu’elles manifestent.

Diversité des formes d’expression, allant des simples mots convenus (« sincères condoléances », « merci pour tout », « c’était un grand homme ») au bilan circonstancié recensant les réalisations du défunt, en passant par l’évocation d’un souvenir personnel ou collectif et l’appel à un futur fidèle aux leçons inculquées. Mais surtout diversité des types de relation au défunt, qui la recoupe en partie, mais qui se révèle également dans les modalités de l’énonciation et dans les thématiques évoquées.

A travers ces discours qui peuvent sembler banals ou de circonstances, ce sont donc bien des « images mentales » qui se donnent à voir, ensembles structurés de représentations articulant des éléments touchant à la personnalité privée du défunt, à ses différentes incarnations institutionnelles, à ses actions et à ses prises de position.

Pour analyser ces images différenciées d’un même homme révélatrices de rapports eux-mêmes pluriels, nous sommes malheureusement contraints par la nature d’un matériau qui ne permet guère d’en isoler des déterminants sociologiques.

A la différence une fois encore des sondages d’opinion, les anonymes s’avancent ici totalement masqués, ne révélant qu’incidemment des éléments objectifs de leur identité, âge, sexe, profession ou préférence partisane, susceptibles de nous permettre de mieux comprendre leur relation à François Mitterrand en la rapportant à ces caractéristiques collectives, qui, en se combinant définissent des modes originaux d’expérience du monde social et de la politique. En dehors de la génération, qui transparaît souvent dans les messages, les seuls réels facteurs objectifs dont nous disposons pour guider notre analyse, concernent l’origine géographique, plus précisément le lieu où était ouvert le registre de condoléances.

Nous avons ainsi dépouillé six registres que nous avons souhaités aussi différenciés que possible en ce domaine : un registre (280 messages auxquels s’ajoutaient 150 simples signatures) tiré de l’important fonds de la place de la Bastille à Paris ; un registre rempli à Arras (214 messages), ville choisie pour sa forte tradition historique SFIO, incarnée par la personnalité de son ancien maire Guy Mollet ; un registre du canton de Montsauche (90 messages), dans l’arrondissement de Château-Chinon, dont François Mitterrand fut le conseiller général, et qui regroupe les messages recueillis dans les mairies de six communes, Montsauche, Chaumard, Gien-sur-Cure, Alligny-en-Morvan, Gouloux et Saint-Brisson ; un registre ouvert au siège de la Fédération PS de Gironde(236 messages) et donc a priori de tonalité plus partisane ; un registre en provenance de la localité de Clapiers (86 messages) dans l’Héraut, département de forte implantation socialiste ; enfin un registre ouvert à Rennes (207 messages) dans un département d’Ille-et-Vilaine, traditionnellement plutôt rocardien.

Il nous a semblé intéressant de mettre au jour, à travers un simple comptage des occurrences des termes et des thèmes, à la fois les traits majoritaires et les dimensions diverses de l’image de François Mitterrand à travers ces messages si particuliers écrits dans le contexte émotionnel des lendemains de sa mort.

Je / Nous / Il

Après leur longueur, un des premiers éléments par lesquels les messages se différencient, réside dans le mode d’énonciation choisi. C’est là un révélateur du rapport entretenu tant à l’exercice des condoléances qu’au défunt. Alors que certains choisissent d’exhiber une identité personnelle (« Je », « Nous » personnel), mettant en scène une affectivité et affirmant l’existence d’une relation individualisée, par-delà la distance institutionnelle, d’autres au contraire s’effacent derrière la conventionnalité de l’exercice, adoptant le ton qui sied aux éloges funèbres, celui employé par les personnalités publiques (« Ce fut un grand Président » ; « Il a beaucoup fait pour la France »).

D’autres enfin révèlent dans le choix du mode d’énonciation le sens communautaire qu’ils donnent à leur acte, et que beaucoup affirmaient avoir recherché et perçu notamment dans le rassemblement place de la Bastille. Leur « nous », ni vraiment personnel, comme celui qui regroupe deux signatures dans une même affection, ni totalement impersonnel comme celui qui semble en référer à l’ensemble des citoyens (« Nous perdons un grand homme »), sonne comme l’affirmation d’une identité collective spécifique, rassemblant une communauté de partisans, de sympathisants ou d’admirateurs, unis par une même mémoire endeuillée et amenés à poursuivre l’œuvre du défunt.

Parfois, la dimension militante est d’ailleurs explicitement présente (« Nous, socialistes, avions besoin de toi »), mais plus souvent la communauté est plus suggérée que réellement décrite comme dans ce message qui révèle le lien particulier entretenu avec la figure charismatique du leader (« Tu étais notre espérance. Ton courage, ta ténacité, ton âpreté au combat nous guidaient sur la route, ça continue » Fédé PS Gironde).

D’une manière générale, les formes impersonnelles, où le sujet de l’énonciation s’efface derrière l’énoncé écrit, donnant au message une portée plus personnelle, sont majoritaires : 51% des messages l’adoptent, auxquels on peut adjoindre les 7% de messages mettant en scène un « nous » lui-même impersonnel, représentant une communauté indéfinie, nationale ou universelle. Mais les messages personnalisés par la mise en scène d’un « je » ou d’un « nous » collectif sujets de l’énonciation, constituent également une part importante du corpus, respectivement 28% et 5%.

Le « nous » collectif est plus représenté à Montsauche, témoin d’une relation personnelle à l’ancien Président qui est aussi dans ce cas l’ancien conseiller général, qui paraît construite sur des bases familiales. Plusieurs personnes y expliquent ainsi parler au nom de parents ou de proches qui n’ont pu se déplacer.

Plus fréquentes à la Bastille (65%), où les messages sont également plus courts, peut-être du fait du grand nombre de personnes désirant au moins signer qui ne devait pas inciter aux grandes envolées lyriques, les formes impersonnelles sont moins répandues à Bordeaux (43%) et à Rennes (37%) où le « je » est au contraire très présent (29% et 41%).

Difficiles à interpréter, ces variations semblent pousser à réévaluer le poids de ces expressions personnalisées de l’hommage et de l’émotion, dans la mesure où à la Bastille, un phénomène de conformisme « badaud » a pu attirer des personnes moins directement attachées à François Mitterrand.

Il / Vous / Monsieur le Président /
François / Tonton / François

L’étude du mode d’adresse choisi par les rédacteurs permet d’aller plus avant dans l’exploration des types de rapports à l’homme qui s’expriment dans les messages. Exposer son « je » et son affectivité dans un énoncé est une chose, choisir d’interpeller nommément le mort auquel on s’adresse en est une autre qui marque un pas supplémentaire dans la personnalisation de la relation.

Là encore dominent les formes impersonnelles (43%), jugement porté à la troisième personne du singulier sur celui qu’il n’ait point besoin de nommer. On peut y ajouter les mots qui, bien que nommant le défunt, ne lui sont pas réellement destinés (« Monsieur Mitterrand fut un grand homme d’Etat » ou « Merci François Mitterrand ») et qui représentent 10% du corpus.

Mais les autres messages, sous des formes diverses, manifestent le souhait de s’adresser directement au défunt, un désir illusoire mais réel d’une communication qui se veut personnelle.

Dans ce cas, le « vous » respectueux est majoritairement choisi (21% du corpus), souvent accolé à un « Monsieur le Président » (13%), qui témoigne de l’identification par delà la mort de l’homme avec sa fonction. Mais le « tu » est tout de même présent dans 6% des messages signe d’une relation personnelle, justifiée par une rencontre, un itinéraire commun, mais souvent aussi simplement subjectivement ressentie comme dans le cas de ce militant socialiste girondin : « Merci pour ces belles années et cet espoir que tu nous as donnés. Je suis fier d’avoir inculqué la voix socialiste à mes quatre enfants. J’ai toujours vécu avec toi et à travers toi ».

De la même manière, 3% des rédacteurs de messages s’autorisent à interpeller le Président disparu par son prénom François, signe de la relation amicale et familière qu’ils pensaient avoir lié avec lui, et qui n’est pas sans lien avec la stratégie de présentation de soi d’un homme soucieux dans les dernières années de son deuxième mandat d’affirmer le lien particulier noué avec les Français.

En témoigne en particulier la référence récurrente à la formule fameuse prononcée lors de ces derniers vœux à la Nation : « Comme toi, je crois aux forces de l’esprit et je sais de ce fait que tu seras toujours à nos côtés pour partager nos victoires et nos échecs, nos rires et nos pleurs mais surtout nos espoirs d’un monde meilleur. »

Enfin, dernière forme de relation personnelle, l’appellation médiatique à succès de « Tonton », quelque peu tombée en désuétude au moment du décès, fait quelques apparitions (4%), signe de la part que prennent professionnels de la communication et intermédiaires journalistiques dans la construction et la diffusion de certaines facettes de l’image des hommes politiques.

Variant trop faiblement en fonction des lieux de recueil des témoignages pour qu’on puisse en tirer des enseignements valides, les modalités diverses d’adresse choisies dans la formulation nous renseignent sur les différentes façons dont les individus investissent l’exercice des condoléances, elles-mêmes emblématiques du rapport subjectivement entretenu avec le défunt.

A un pôle conventionnel de messages impersonnels, proches dans leur forme des éloges funèbres et se voulant un bilan objectif de l’action et du parcours du mort qu’on célèbre, s’oppose un pôle subjectif d’implication personnelle, où les mots s’adressent directement au disparu auquel on vient témoigner sa gratitude, son affection ou sa fidélité.

Registres et Figures

Jugement rétrospectif, hommage, témoignage de reconnaissance ou d’admiration ou encore évocation émue de souvenirs, les messages prennent des formes diverses et contiennent des thèmes pluriels, les uns plutôt en rapport avec la personnalité du défunt, les autres avec son action publique, d’autres encore centrés sur le rédacteur et la relation entretenue avec le disparu.

Pour tenter de mettre de l’ordre dans ces multiples éléments qui s’entrecroisent, nous avons choisi de regrouper les thèmes en fonction des registres auxquels ils renvoient en distinguant : les sentiments exprimés par les rédacteurs à l’égard de François Mitterrand ; les souvenirs d’événement historiques ou personnels évoqués ; les mots appartenant au vocabulaire ou à l’imaginaire de la gauche qui viennent nourrir le propos ; les réalisations politiques concrètes mises en valeur ; les qualités humaines reconnues à l’ancien Président ; les réflexions sur les traces qu’il laissera dans l’histoire ; les grandes valeurs qui lui sont associées.

Le registre des sentiments est le plus prégnant (43% d’occurrence), mais c’est là avant tout le résultat de l’omniprésence d’un sentiment bien particulier qui à lui seul compte plus d’occurrences que les autres registres : la reconnaissance (34% des messages).Suivent le registre de la mémoire future du défunt (28%), celui des valeurs qu’il incarne ou a incarnées (23%), celui de ces réalisations concrètes (17%), celui des qualités humaines (14%), enfin ceux des souvenirs et de la culture de gauche (10% chacun).

Mais ces distinctions qui tiennent aux sens différents mis par les individus dans leurs écrits, s’entrecroisent avec les clivages liés à la diversité des identités incarnées par François Mitterrand au long de sa carrière.

Trois figures majeures dominent : le Président, l’homme de gauche, l’homme privé. Elles s’articulent autour de deux grandes oppositions : à l’homme privé s’oppose l’homme public, et au sein de celui-ci, le Président fait face au militant.

Les autres identités historiques de François Mitterrand n’occupent qu’une place marginale. Seule la figure médiatique de Mitterrand le grand politique, le tacticien machiavélien perce quelque peu dans certains témoignages : la qualification de « grand homme politique » ou « grand politicien » revient à huit reprises et le talent est évoqué cinq fois. Mais elle émerge sous une face beaucoup plus positive, soit sous les traits de l’artiste, soit sous ceux de la personnalité à la richesse inépuisable :
« Monsieur le Président, Votre carrière politique est une véritable œuvre et seules les œuvres durent éternellement. Je m’inspirerai durant toute ma vie de votre espérance et de votre grande personnalité » « Nous aurions supporté de nombreuses années encore la complexité de François Mitterrand, qui n’était, somme toute que le versant humain de qualités exceptionnelles. »

La dimension privée est aussi mise en avant par ceux qui peuvent se prévaloir du souvenir d’une rencontre personnelle, signe d’une relation particulière avec le défunt : « Une chose est sûre, c’est que ma mémoire gardera toujours le souvenir indélébile d’une discussion passionnée avec le Président. On dit que personne n’est irremplaçable, je sais aujourd’hui que c’est faux. »

D’autres regroupent au contraire les trois dimensions, jugées parfaitement accordées, dans une même vénération : « Hommage à l’homme si digne toute sa vie, si courageux pendant sa maladie. Merci au militant qui nous a tracé la voie, loin devant, vers le XXI° siècle. Humblement, honneur au Président qui a redonné la grandeur à notre pays et la fierté à ses habitants. » C’est alors la figure du Grand Homme, synthèse des différentes dimensions et en phase avec le genre de l’éloge funèbre, qui émerge : elle est présente dans 12% des messages.

Mais le plus souvent, les identités ne sont pas explicitement séparées et s’entremêlent à l’intérieur d’un même message comme dans celui-ci qui combine témoignage d’affection pour l’homme privé et jugement sur le Président : « Passionné, fasciné, et admiratif voilà comment brièvement qualifier ce que j’ai ressenti pour ce grand homme d’Etat. Aujourd’hui, avec émotion, je ne peux que laisser échappé un affectueux « Adieu Tonton. »

Ainsi, on retrouve la trace de ces trois images à l’intérieur des différents registres.

Sentiments

Registre le plus présent, l’expression des sentiments est largement dominé par la prégnance du thème de la reconnaissance (34% d’occurrences). Seul ou abondamment argumenté, « Merci » est ainsi le terme qui revient le plus souvent.

Si le phénomène est peu étonnant au regard de la spécificité du matériau que constituent les registres de condoléances, ce sont plus les motifs invoqués pour cette gratitude qu’il est intéressant d’envisager et qui confirment la présence de plusieurs identités dans la personne du défunt.

Classiquement, certains rédacteurs, proches d’un pôle militant, mettent en avant dans leurs remerciements les réalisations concrètes du défunt, mêlent ainsi la figure du Président et de l’homme de gauche. Ainsi du Premier Secrétaire de la Fédération PS de Gironde qui porte la parole institutionnelle : « Au nom de tous les socialistes girondins, cette marque de profonde reconnaissance envers FM à qui nous devons tant. »

Mais le registre de l’œuvre, évoqué ici de manière emblématique, ne représente que 19% des messages, ce qui montre bien que la gratitude n’est pas toujours motivée par l’évocation d’actions politiques précises. Ainsi, c’est parfois seulement pour la victoire de 1981, indépendamment de sa traduction politique législative ou administrative, que Mitterrand est salué, comme dans le cas de cette rédactrice qui exprime bien la dimension culturelle de la victoire et incarne l’expérience de certains militants soudain libérés : « Merci au Président François Mitterrand d’avoir lutté pour que le Gauche arrive enfin au pouvoir. Grâce à lui, moi petite institutrice d’école catholique, chrétienne de gauche, j’ai senti peu à peu la chape de plomb qui m’écrasait s’estomper, j’ai pu lever la tête et ne plus être considérée comme une brebis galeuse ».

On rencontre ici un autre sentiment présent dans 1% des messages, souvent associé à la gratitude : la fierté. Au-delà des résultats positifs tangibles, Mitterrand apparaît comme celui qui a su redonner une légitimité aux convictions progressistes : « Etre de gauche ce n’est plus une tare face aux parents aux amis à son employeur. Merci de nous avoir appris la tolérance avec un immense T. Que vive la Rose. Merci encore » Au-delà, c’est même pour la victoire de 81 en elle-même, pour la joie, pour l’espoir suscité, pour le souvenir qu’elle représente que l’ancien Président est remercié : « Merci d’avoir existé, de m’avoir apporté l’une des plus belles joies de ma vie, en 1981 » ; « Merci de nous y avoir fait croire. »

Enfin, à côté des réalisations du Président et des victoires de l’homme de gauche, c’est pour ces qualités diverses d’homme privé que Mitterrand est remercié. Lié parfois à un souvenir personnel comme dans le cas de cette femme « reconnaissante à M. le Président François Mitterrand d’avoir eu le bonheur d’échanger quelques paroles avec sa personnalité, son intelligence et sa gentillesse, lors de sa visite à Alligny en l’an 1994 », cette gratitude s’adresse en général à l’homme privé pour ce qu’il était et pour ce qu’il a incarné, de l’abnégation (« merci pour cet homme tenace ») à la culture (« merci pour tous ces bonheurs de vous écouter et de vous lire ») .

Valeurs

Avec le registre des valeurs mobilisé dans 23% des cas, on s’éloigne de la relation personnalisée pour aller vers l’identité publique de François Mitterrand comme porteur de biens collectifs qui le dépassent. On est donc plus proche des figures de l’homme de gauche et du Président de la République. De fait, émergent les valeurs traditionnelles de la République qui sont aussi celles de la Gauche française. Mais le thème du combat renvoie autant aux luttes politiques du militant, qu’au combat conte la maladie de l’homme privé.

Il reste que, comme dans le domaine des sentiments et de manière cohérente, un thème s’impose très fortement par rapport aux autres, avec 128 occurrences, soir 12% : celui de l’espoir. Plus que tout, François Mitterrand semble ainsi rester l’homme de l’espoir, gardant de ce fait l’affection de ceux chez qui il a su le susciter et l’entretenir, même si cet espoir n’a pas été réalisé. Pour ce militant soixante huitard qui salue l’homme qui « a su donner de la réalité à une société humaniste et socialiste », combien, s’ils n’opposent pas frontalement espoir et réalisations, sont plus proches de ce rédacteur dressant un bilan laconique de l’action de Mitterrand : « Il n’a pas réussi à changer la vie mais il a donné au peuple de gauche, espoir et confiance dans son avenir. »

C’est le Mitterrand de 81, toujours présent dans l’esprit des signataires, en dépit des transformations de son image survenues au cours des deux septennats, qui transparaît dans ce thème de l’espoir : « Le 10 mai 81, l’espoir devenait palpable. Durant ces quatorze années vous avez porté malgré certaines secousses, des espérances et des valeurs auxquelles nous croyons profondément et que nous continuerons à défendre » Du côté de l’homme de gauche, le thème de l’espoir révèle également une dimension plus originale, collective, de l’identité mitterrandienne. Son image, simplement composée des diverses fonctions politiques et institutionnelles qu’il a exercées durant sa carrière, mais aussi des valeurs et des combats collectifs qu’il a incarnés et qui demeurent attachés à son nom : « Avec vous, cher Président, c’est un peu de notre jeunesse qui s’en va, c’est aussi notre fougue, notre enthousiasme, nos espoirs d’une société plus juste, nos cris de joie en mai 81 (Ah !la rue Soufflot ; nous y étions !…) Puisses-tu susciter encore l’envie de continuer à espérer, chez ceux qui restent… »

Souvenirs

Voilà qui nous amène directement au registre des souvenirs. Autre manière de personnaliser le message, l’évocation de souvenirs historiques ou individuels est relativement fréquente, puisque présente dans 10% des messages. Faisant écho à l’afflux de rétrospectives sur les écrans de télévision, elle correspond également à une pratique commune au lendemain d’un décès où l’on tend à se remémorer les moments heureux vécus en compagnie du défunt.

Nulle surprise dès lors à ce que le 10 mai 81 recueille à lui 78 occurrences sur 108, composant avec l’espoir et la reconnaissance un schème dominant qui imprègne une grande partie des messages : « Merci pour l’espoir du 10 mai 81 ».

Limité à la citation de la date ou bien plus personnalisé, comme chez cette bordelaise qui raconte qu’elle fut « surprise par un « petit bonhomme » qui passait dans l’allée et exaltée par ce « grand homme » sur l’estrade », le souvenir de 81, conformément aux théories sociologiques de la mémoire, s’insère dans des cadres différents selon que le pôle auquel appartient le rédacteur, militant ou affectif.

« En 81, j’avais onze ans « la rose au poing », En 88, dix-huit ; premier vote « génération Mitterrand » »), sont toutefois assez rares : seul le « Génération Mitterrand » de 88 se distingue avec 15 occurrences. C’est qu’il semble bien correspondre à l’expérience d’un certain nombre de jeunes, pas forcément très engagés et très connaisseurs de la personnalité et de l’œuvre de François Mitterrand, mais dont l’attachement naît de la dimension d’incarnation, cette fois plutôt au niveau de la communauté nationale dans son ensemble. « J’avais dix-sept ans quand François Mitterrand a été élu. Avec lui c’est un peu de ma jeunesse qui s’en va. » ; « Je suis jeune, j’ai dix-sept ans, vous êtes venu au pouvoir je n’avais alors que trois ans. Vous êtes le seul président que j’ai connu. »

Qualités

Le registre des qualités attribuées au défunt se rattache principalement à la figure de l’homme privé, salué en tant que tel dans 49 messages, mais recoupe les autres incarnations pour composer le portrait du grand homme, courageux (56 citations), cultivé (30), tolérant (15) et intelligent (13). Ainsi, l’humanisme (3% d’occurrences) peut renvoyer aux valeurs de l’homme de gauche et aux engagements du Président en faveur des droits de l’homme. Mais il est à relier également à l’amour de l’homme privé pour la culture et les livres (3% d’occurrences). De la même manière, le courage (5% d’occurrences) et la ténacité (1%) sont des qualités qui caractérisent le militant mais qui sont beaucoup plus évoquées dans les messages en relation avec le combat de l’homme privé contre la maladie, de la même manière que la dignité (1%) : « Je retiendrais de M. FM, son courage exemplaire face à la maladie.[…] Quant à sa politique, je ne suis pas apte à la juger, l’histoire le fera pour moi » Où l’on vérifie que la mise en scène publique de la maladie aura beaucoup plus servi François Mitterrand en humanisant son image qu’elle ne l’aura desservi.

Humain dans ses valeurs, ses passions et ses combats courageux, l’homme privé apparaît ainsi s’être prêté parfaitement aux phénomènes d’identification facilement activés dans le moment des funérailles, ainsi que le manifeste ce dernier message, emblématique de la dimension d’incarnation qui semble une des clés de compréhension de l’image de François Mitterrand : « Aurons-nous, un jour, un autre président qui aimait les livres, les femmes, la nature… ? La magie de FM c’est d’avoir ressemblé un petit peu à chacun d’entre nous Malgré les désillusions, merci pour les moments de bonheur et…bon voyage. »

Université de Toulouse.


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