28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.

Une interview exclusive de Pierre Mauroy


Témoignage | par Pierre Mauroy le 17 juin 2003

Question : Au lendemain du congrès d’Epinay, un journal titrait : " Bal masqué ". Qu’en pensez-vous ?
Le congrès d’Epinay, nul ne peut le comprendre, si l’on ne se remémore pas les épisodes précédents. Il y a un paradoxe d’Epinay. Au cours de ces trois journées de juin 1971, c’est un congrès fondateur qui a eu lieu, un congrès qui a lancé cette aventure socialiste, ces dix années de bonheur jusqu’à la victoire de François Mitterrand. Et pourtant, ce congrès a été mal reçu. La presse du lendemain ne fut guère clémente pour cette alliance de jeunes loups et de socialistes réputés "plus conservateurs".

Question : Tout remonte à l’élection présidentielle de 1965, comme on l’a dit ?
François Mitterrand, qui était le candidat unique de la gauche, avait perçu l’intérêt de nouer des relations avec le secrétaire général adjoint de la SFIO que j’étais, venant d’une des plus vieilles fédérations socialistes de France. Le fondateur de la Convention des institutions républicaines n’avait pas d’inclination particulière pour les grandes organisations politiques, mais il savait qu’il ne disposait pas d’une force politique suffisante pour atteindre ses objectifs. Et puis surtout, François Mitterrand avait la capacité d’incarner, à l’âge qu’il avait alors, la rénovation et la modernité.

Cette rénovation que mes amis et moi-même tentions d’insuffler à la SFIO, Guy Mollet y était favorable selon les moments. Au congrès d’Issy-les-Moulineaux, en juin 1963, la SFIO s’était ouverte à des personnalités extérieures, elle avait accepté de changer son langage, de renouveler ses cadres. C’est cette année là que je suis entré au bureau national.

Mais il fallait le grand vent de la campagne présidentielle du candidat unique de la gauche en 1965 pour que le basculement se produise.

J’étais son délégué pour le Nord. Au retour d’une conférence de presse à Lille, nous avons eu une conversation dans le train. Il m’exposa, sous le regard de Georges Dayan, ses vues : "un grand parti socialiste de 100 000 à 200 000 adhérents, une rénovation en profondeur de la SFIO, une large alliance de la gauche". Il m’a alors dit que même si cela n’était pas son expérience, il était conscient de la nécessité de se situer au sein d’une grande force politique.

Après l’élection présidentielle, je me suis retrouvé secrétaire général-adjoint de la SFIO, alors que plusieurs de mes amis avaient préféré rejoindre la minorité. C’était le cas de Gérard Jaquet qui avait quitté le poste de directeur de notre quotidien, le Populaire.

Je restais donc le seul au bureau de la SFIO à entretenir les meilleures relations avec François Mitterrand, qui, peu à peu, se plaçait au confluent de tous les courants de la gauche. Par son éloquence et son talent, il attirait et il séduisait jusqu’à ceux qui par leur origine et leur formation auraient dû lui être hostiles. C’était très net à la SFIO.

Guy Mollet, pour sa part, était trop fin politique pour s’enfermer dans la gestion de l’immobilisme. Il avait donné la mesure en replaçant la SFIO à gauche, dès 1963. Mais il avait l’ambition de faire démarrer le mouvement à partir de la cité Malesherbes !

La Convention des institutions républicaines était à l’image du cheminement que suivait alors François Mitterrand ; elle s’était définie après le retour au pouvoir du général De Gaulle comme l’avant-garde de la République, comme une formation progressiste. Elle rassemblait des socialistes qui n’aimaient pas la SFIO et voulaient s’engager davantage dans l’alliance avec les communistes. Pierre Joxe ou Claude Estier étaient représentatifs de ce courant-là, marqué par les guerres d’indépendance en Indochine, en Algérie et en Afrique. Selon eux, le mouvement communiste international ne manquerait pas d’y puiser un nouveau souffle.

D’autres étaient plus proches du modèle des républicains de la IIIème République, comme Charles Hernu, le plus inclassable de tous, marqué par son compagnonnage avec Pierre Mendès-France. Ou bien comme Georges Dayan ou Roland Dumas. Ceux-là étaient beaucoup plus méfiants à l’égard des communistes.

C’est dans cette atmosphère particulière que la FGDS vit le jour. Les partis, la SFIO, le parti radical, la Convention des institutions républicaines, s’y exprimaient en tant que tels. Le CEDEP que j’avais fondé quelques mois auparavant, pour établir un pont entre majoritaires et minoritaires au sein du parti, y participait. La FGDS. n’était pas à proprement parler une fédération, mais plutôt une confédération. François Mitterrand qui la présidait, s’efforça de dépasser ce cadre trop étroit, et surtout d’éviter que, par sa taille, la SFIO n’en devienne la force majeure. Moi-même, j’en vins à l’idée de créer une autre organisation politique qui aurait pu être une "FGDS consolidée". Ce fut le parti socialiste d’Epinay en 1971.

Question : Est-ce que le mouvement de mai 1968 ne vous a pas troublés ?
Je garde le souvenir de l’ambiance qui régnait cité Malesherbes. Les persiennes de l’immeuble du parti étaient closes, comme pour signifier que ce mouvement n’était pas le nôtre. Il intéressait les étudiants, mais pas la classe ouvrière.

Du côté du Parti communiste, c’était la même chose. Lors d’une rencontre à laquelle François Mitterrand prit part, le Secrétaire général du PCF nous demanda de combien de dépôts d’essence nous disposions. Dans son esprit, il n’était pas question de se lancer dans un processus révolutionnaire sans le carburant nécessaire pour faire circuler des voitures. Nous comprîmes que nos interlocuteurs avaient pris leur précaution. Puis, ils nous dirent tout le mal qu’ils pensaient des "trotskystes".

Bref, le message était limpide : le parti communiste ne serait d’aucune majorité d’alternance. Le 28 mai 1968, lors d’une conférence de presse, François Mitterrand eut beau annoncer qu’il serait candidat à la Présidence de la République en cas de vacance du pouvoir et appeler à la formation d’un gouvernement provisoire sous la direction de Mendès-France, appelé par les étudiants à leur parler au stade Charléty, tout se retourna contre nous.

L’impuissance de la gauche était trop manifeste. C’est bien injustement que François Mitterrand fut désigné comme responsable du fiasco.

Malgré la vacance du pouvoir - d’ailleurs apparente - symbolisée par le déplacement du Général De Gaulle à Baden-Baden, l’opinion sentait bien que la gauche n’était pas prête à assumer le pouvoir.

Question : Qu’avez-vous entrepris alors ?
A l’automne qui suivit, Guy Mollet fit mine de s’effacer. Il voulait sauvegarder la SFIO, fût-ce sous un autre nom ; il voulait maintenir son appareil, fût-ce par personne interposée. C’est ainsi qu’au congrès extraordinaire de Puteaux en décembre 1968, je devais présenter l’acte de dissolution de la SFIO, cependant que Guy Mollet annonça qu’il ne se représenterait pas à la direction du parti. Un congrès constitutif devait se réunir dans les trois mois.

François Mitterrand était conscient qu’il lui fallait prendre ses distances pendant un certain temps.

Le départ du Général De Gaulle, après l’échec du referendum d’avril 1969 agit comme un révulsif.

Guy Mollet n’avait alors qu’une idée : c’était d’empêcher une nouvelle candidature de François Mitterrand. Les intentions de ce dernier étaient autres. Il voulait demeurer le leader de l’union de la gauche, mais il pensait qu’il n’était pas l’homme de la situation. Il avait raison. Son jeu consistait à se tenir prêt pour des échéances futures, en étant attentif à ce qu’aucun socialiste ne pût revendiquer ce leadership.

Ensuite, les manœuvres n’ont pas cessé. Guy Mollet a d’abord défendu la candidature de Gaston Defferre. Je l’ai soutenue, connaissant les intentions de François Mitterrand.

Cette candidature n’allait pas de soi. Elle suscitait même de fortes oppositions au sein du comité directeur de la SFIO et chez les conventionnels les plus attachés à l’union de la gauche. Beaucoup soupçonnaient Gaston Defferre de favoriser une entente avec les centristes, comme lors de sa première tentative en 1965.

François Mitterrand soutenait davantage l’ami que le porte-drapeau d’une ligne politique qu’il n’approuvait pas. L’opération était moins bien préparée que quatre années auparavant. Son programme "horizon 80", toujours inspiré par Jean-Jacques Servan-Schreiber, s’en ressentait. Mais enfin, le mouvement était lancé et Guy Mollet paraissait s’y être rallié.

La pire, pour moi, était encore à venir. Les conventionnels avaient annoncé, avant le congrès d’Alfortville, qu’ils ne s’y rendraient pas et tiendraient leurs assises à Saint-Gratien. Ce n’était pas pour eux un contretemps, mais l’expression d’un désaccord de fond. Quant à Guy Mollet, il ne trouva rien de mieux que de me dire le vendredi qu’il me laissait porter la responsabilité du congrès. Dans quelles conditions ! François Mitterrand ne vint pas, malgré une ultime tentative de ma part. Il ne voulait pas d’une fusion bâclée, aux conditions proposées par Guy Mollet. La plupart des conventionnels ne désiraient pas soutenir la candidature de Gaston Defferre qu’ils pensaient désespérée. Guy Mollet s’était entre temps rétracté et soutenait la candidature Savary. Les deux obtinrent le même nombre de suffrages et ce n’est qu’à la faveur de la rectification du vote d’une fédération que Gaston Defferre a reçu notre investiture. on connaît la suite.

Question : Comment le "nouveau parti socialiste" est-il alors né ?
Tous les organes de la SFIO avaient été dissous par le congrès d’Alfortville. Lorsque Guy Mollet avait confirmé qu’il abandonnait ses fonctions de secrétaire général, le silence s’était fait dans la salle de la commission des résolutions. Quelqu’un avait dit : "d’accord pour le nouveau parti, mais qui va diriger le parti dans cette phase de transition" ? Je devins ainsi secrétaire à la coordination.

Contre ma volonté, Guy Mollet entendait organiser rapidement le congrès de création du nouveau parti socialiste à Issy-les-Moulineaux. Il était évidemment soucieux de profiter d’un climat qui lui était favorable.

Je pensais au contraire que cette précipitation ne ferait que retarder l’heure du rassemblement de la gauche socialiste. Je ne me trompais pas !

Quelques heures avant la fin du congrès, au moment de l’élection du comité directeur, Guy Mollet me fit connaître son projet : "je connais tes idées de rénovation. Je ne les partage pas toutes, mais sur le fond, nous avons la même approche. Nous sommes pour l’union de la gauche. Il faut naturellement établir un rapport de forces, et c’est ce que nous avons toujours essayé de réaliser. Le congrès ne doit pas se diviser. L’heure est venue de créer un grand parti de l’unité dans la tradition de la SFIO, mais différent dans ses méthodes d’action. Et pour cela, j’ai pensé que tu pourrais être le premier secrétaire de ce nouveau parti".

J’avais eu de vifs débats avec Guy Mollet, mais pendant un instant, j’ai pensé que je devais accepter d’être son successeur. Un instant seulement, car il a ajouté aussitôt : "Il n’y a qu’une seule condition, tu prends Ernest Cazelles comme secrétaire général adjoint". Celui-ci m’avait combattu vivement ; il était le plus proche collaborateur de Guy Mollet et nous ne pouvions que nous opposer. Je refusais donc ce marchandage. C’est alors que Guy Mollet décida de soutenir la candidature d’Alain Savary contre la mienne.

Le vote eut lieu au comité directeur, la semaine suivante. J’étais devancé d’une voix par Alain Savary.

Question : Tout était donc à recommencer...
Alain Savary ne manquait pas d’atouts. Son passé de résistant, son image de rectitude... qui lui valait l’amitié d’Augustin Laurent.

En fait la situation s’est retournée tout au long de l’année 1970. Savary n’avait pas les mains libres. Il n’avait pas les troupes pour entreprendre cette rénovation qu’il désirait sincèrement. Et puis, il a agi à sa manière, avec son goût de l’ordre, de la chose bien faite, et un certain manque d’audace. Le CERES de Jean-Pierre Chevènement s’était détaché.

Autour de Guy Mollet, on souhaitait, pour relancer l’union de la gauche, que le PCF abandonnât ses références idéologiques. Nous étions à quelques mois des élections municipales de 1971. Les communistes nous demandaient en réponse d’abandonner nos alliances avec les centristes, à Lille et à Marseille en particulier. Or Gaston Defferre voulait conserver sa ville avec le centre. A Lille, c’était différent ; alors que derrière Maurice Schuman, les centristes avaient rallié les gaullistes, nous avions un accord local avec des personnalités modérées. Mais le PCF se désistait en notre faveur au second tour.

Nous avions décidé de ne rien brusquer. Le congrès statutaire devait se tenir en 1971. Dès l’automne, il était convenu par tous que François Mitterrand et les conventionnels rejoindraient le Parti Socialiste. Même Guy Mollet, trop sûr de lui, ne s’y opposait pas.

Nous nous sommes concertés au cours de déjeuners qui nous réunissaient avec Georges Dayan, Roland Dumas, Gérard Jaquet. François Mitterrand ne voulait pas être premier secrétaire pour des raisons qui tenaient à sa manière d’être. Pour eux, je devais assumer cette responsabilité.

Sur les questions de stratégie politique, nous manquions de cohérence. La Convention des institutions républicaines était plus proche d’Alain Savary que de Gaston Defferre.

Et de plus, nous formions un rassemblement de circonstances avec le CERES qui voulait avant tout prendre sa revanche sur Alfortville.

Nous avions écarté l’idée d’une seule motion, au profit d’un jeu complexe à plusieurs textes. Un texte des grandes fédérations du Nord et des Bouches-du-Rhône, qui était discret sur l’alliance avec le Parti communiste. Un texte Mermaz-Pontillon qui se montrait plus ouvert à l’égard des communistes. Mes propres amis, dans de nombreuses fédérations, le défendaient aux côtés des conventionnels.

Au vu des résultats du vote dans les fédérations, nous ne pouvions pas l’emporter. Il nous fallait le soutien du CERES, et malgré cela, le résultat demeurait incertain.

Dans la nuit du vendredi au samedi, nous sommes réunis avec Chevènement pour mettre au point une liste de candidats au Comité directeur, en désignant ceux que nous barrerions et ceux que nous conserverions. Nous cherchions à tirer parti du levier que nous offrait le scrutin majoritaire.

Guy Mollet riposta en proposant l’adoption du scrutin proportionnel dans le parti, dès ce congrès. Ce mode de scrutin était aux antipodes de ce qu’il avait toujours défendu, mais il nous obligeait à rechercher un accord politique avec le CERES.

Un nouveau texte fut préparé, dont le point essentiel était la recherche d’un programme commun de gouvernement avec le PCF. Même avec un tel texte, nous n’étions pas certains de passer. Certains de nos amis pensaient que nous nous jetions dans la gueule du loup, avec un parti communiste à 20 %.

Augustin Laurent eut alors l’idée de réunir le parti sur notre motion, mais de garder Alain Savary comme premier secrétaire. François Mitterrand ne l’entendait pas ainsi et avança ma candidature. "Tu as préparé quelque chose avec François Mitterrand", me dit Augustin Laurent. Le jeu était risqué, d’autant qu’il était en mesure de revendiquer un tiers des mandats du Nord. C’est alors que survint le coup de théâtre que beaucoup d’historiens ont rapporté. Augustin Laurent décida de rentrer à Lille pour préparer l’hommage qu’il devait rendre à un de ses amis décédé. Il n’en souffla mot à Guy Mollet qui, constatant son absence, se mit à le chercher dans tout le congrès !

Selon la règle, comme Premier secrétaire de ma fédération, je disposais de l’ensemble des mandats, à condition, bien entendu, de rendre compte de leur utilisation aux militants du Nord. Nous l’emportions. Le vote pour notre motion fut tout de même très serré : 51,26 % des mandats.

Question : Comment François Mitterrand voyait-il ses relations avec les communistes ?
L’accord avec le Parti communiste n’était pas séparable, dans l’esprit de François Mitterrand et dans le mien, de l’établissement d’un rapport des forces qui nous placerait en tête de la gauche. Cela impliquait d’affirmer sa différence et de ne pas redouter l’affrontement, comme on l’a vu en 1977. François Mitterrand le dit sans ambages lors d’une réunion de l’internationale socialiste à Vienne au cours de l’été 1971. Dès lors, il nous restait à travailler pour nous imposer en tête de l’union de la gauche.

Propos recueillis par Jean-François Mary


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