4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

Un article de Raymond Barillon du 15 juin 1971


Archives | le 16 juin 2003

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L’histoire admettra sans doute, si elle n’est pas trop injuste, que de l’automne 1965 au printemps 1971 François Mitterrand aura, avec des fortunes diverses selon les moments, voué toute l’énergie, toute la foi et tout l’acharnement qu’il peut y avoir en un homme à la réalisation d’un grand dessein : l’unité de la gauche considérée dans son ensemble et le regroupement des diverses tendances du socialisme français et des courants qui s’en rapprochent le plus.

Le "congrès de l’unité socialiste" aurait pu et aurait dû apporter la juste récompense de tant d’efforts et d’une telle constance. Il aurait pu céder à la joie et à la fierté de proclamer hautement ce qui est partout ressenti et attesté clairement par tous les sondages d’opinion : dans la mesure où nul n’a été capable de le remplacer depuis la mort sans gloire de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste, à l’automne 1968, l’ancien président de cette fédération demeure le numéro 1 de cette gauche.

Dimanche, en début d’après-midi, o­n aurait pu croire que le miracle allait se produire et qu’allaient être balayés pour toujours les mauvais souvenirs des congrès fratricides de Saint-Gratien et d’Alfortville en mai 1969 et les navrantes hésitations dont le Parti socialiste "mollettiste" allait donner le spectacle un mois plus tard à l’occasion de l’élection présidentielle. En voyant quelque mille délégués confondus - socialistes, conventionnels, anciens PSU, chrétiens - applaudir fréquemment celui qui venait de leur proposer l’espérance et de faire la plus vibrante des déclarations de foi socialiste, o­n se prenait à croire que Guy Mollet allait refaire le geste auquel le vieil Edouart Herriot avait consenti en octobre 1954 au profit de Pierre Mendès France et se résigner à "incliner sa personne et son passé" devant François Mitterrand.

Il n’y avait malheureusement pas que des "rêveurs" ou des hommes de foi à Epinay-sur-Seine, et l’on s’en est bien vite aperçu dans la mesure où o­n ne le savait pas avant même l’ouverture du congrès : il n’a pas été possible, le soir, de faire "passer" dans les votes et dans l’élaboration d’un texte politique clair et indubitablement majoritaire l’enthousiasme qui s’était donné libre cours le matin, Guy Mollet ne s’était pas contenté, au cours de la matinée, d’applaudir à plusieurs reprises et vigoureusement le député non inscrit (non inscrit !) de la Nièvre. Il avait démontré que, sur des points essentiels - l’incapacité du système capitaliste à surmonter ses propres difficultés et la malfaisance des monopoles, - son point de vue était exactement le même que celui de l’ancien président de la FGDS. Rencontre capitale à un moment où le Parti socialiste opte plus résolument que jamais pour le rapprochement et l’action commune avec le PCF, formation qui condamne déjà le "capitalisme monopoliste d’Etat", mais brève rencontre.

Alors que l’accueil des congressistes aurait dû, en bonne logique et en toute équité, lui assurer un triomphe dépourvu d’ambiguïté François Mitterrand a dû se contenter d’une victoire peu limpide.

Au comité directeur du parti, la nouvelle "majorité" qui s’est dégagée en faveur de la motion Mitterrand va être singulièrement composite, puisqu’elle regroupe, d’une part le député de la Nièvre et ses douze amis d’autre part, les sept élus du CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes), qui s’étaient situés à leur gauche, et, en troisième lieu, les vingt-trois représentants de la liste Mauroy-Defferre, parmi lesquels André Chandernagor, député de la Creuse, partisan notoire d’un accord entre le Parti socialiste et le centre.

Le rapprochement entre l’ancien président de la FGDS et Gaston Defferre et Pierre Mauroy n’est assurément pas de nature à satisfaire les plus intransigeants, mais la seule question qui se pose est de savoir s’il pouvait en aller autrement.

C’est le mérite du député de la Nièvre que d’avoir dit clairement à la tribune du congrès d’Epinay ce que l’on préfère généralement dissimuler dans les congrès socialistes : "Nous n’avions pas la même conception sur les méthodes de direction et de gestion du parti." L’interférence entre problèmes de structures et problèmes d’orientation étant inévitable, o­n comprend que Gaston Defferre n’ait pas voulu laisser passer l’occasion de mettre définitivement "sur la touche" le "clan mollettiste" qu’il combat depuis tant d’années. o­n ajoutera, car ce n’est que justice, que, si la majorité "Mitterrand-Defferre-CERES" est ambiguë et fragile, elle ne l’est guère plus que celle dont disposait Alain Savary depuis que lui avaient été confiées, en juillet 1969 les fonctions de premier secrétaire du Parti socialiste. Malgré cela, qui pourrait contester qu’une plus grande netteté d’orientation ainsi que le renouvellement et le rajeunissement des militants, déjà constatés à Alfortville, puis à Issy-les-Moulineaux en 1969, o­nt été confirmés à Epinay en 1971 ?

Beaucoup de détermination encore, un peu de patience aussi, et peut-être la gauche non communiste de ce pays retrouvera-t-elle le goût d’espérer, la volonté d’entreprendre, la gaieté et la joie que Robert Buron, le "missionnaire", exaltait dimanche matin à la tribune du congrès.


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