11 avril 1991

François Mitterrand visite l’École supérieure de Guerre à l'occasion du forum intitulé "Quelle sécurité en Europe à l’aube du XXIe siècle ?"

Prosopopées


Editorial | par Jean Kahn le 1er juin 2003

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Il y a bien des manières de faire parler les absents et les morts. La plus commune, qui touche parfois à l’imposture, est pratiquée par tous ceux, confidents réels ou supposés, suivants et suivantes, gens de maison, qui laissent subtilement entendre ou font bruyamment savoir qu’ils o­nt été les "interlocuteurs privilégiés" de celui dont ils rapportent les propos et déchiffrent les pensées.

On ne compte plus les interlocuteurs privilégiés de François Mitterrand ; gardons-nous de suivre leur exemple.

Tout autre est la prosopopée, qui se donne pour ce qu’elle est : une fiction. Je n’apprendrai rien à nos lecteurs en rappelant que cette figure "consiste à mettre en scène les absents, les morts, les êtres surnaturels, ou même les êtres inanimés, à les faire agir, parler, répondre, ainsi qu’on l’entend" (Fontanier, Des figures du discours, chapitre 4). L’une des prosopopées les plus fameuses est celle de Fabricius, qui, vingt siècles après sa mort, est pris à témoin par Jean-Jacques Rousseau pour condamner la décadence de la Rome impériale (Discours sur les sciences et les arts, 1ère partie).

Dieux ! Que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération et la vertu ? … Quand Cinéas prit notre Sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée. Il n’y entendit point cette éloquence frivole, l’étude et le charme des hommes futiles. Que vit donc Cinéas de si majestueux ? Il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel, l’assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la terre.

Et maintenant, qu’aurait dit François Mitterrand si, rappelé à la vie, il avait pu voir quelques centaines de congressistes se disputer entre eux les restes d’un parti qu’il avait créé de ses mains et qui, dans sa pensée, devait être aussi durable que la République ?

Mes amis, aurait-il dit, qu’avez-vous fait du parti d’Epinay ? N’ai-je pas assez souffert, de mon vivant, d’avoir dû l’abandonner à des épigones présomptueux et querelleurs, mus par des ambitions que peu d’entre eux étaient capables d’assumer ? Et ne voyez-vous pas, tandis que vous êtes occupés à gérer vos carrières, que le peuple continue de s’éloigner de vous ?

Il serait grand temps que vous compreniez qu’il ne suffit pas de parier sur l’échec de nos adversaires ; il vous faut d’abord choisir une ligne et ne pas en dévier dès la première alerte. A quoi bon entonner l’Internationale avec un syndicaliste en visite, si vous ne faites rien pour mériter la confiance de ceux qui souffrent, de ceux qui peinent, de ceux qui luttent ?

Croyez-moi, mes chers amis, renoncez à vos factions rivales, à ces "courants" qui ne véhiculent aucune pensée et qui ne se rejoignent que pour couronner un bon sire dont vous comptez bien vous débarrasser le moment venu. Faites en sorte que votre prochain rendez-vous soit celui d’hommes et de femmes unis dans la même volonté de servir la cause du peuple.


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