15 septembre 1978

Bernard Pivot reçoit François Mitterrand sur le plateau d’Apostrophes, le 15 septembre 1978 à l’occasion de la parution de "L’Abeille et l’Architecte".

Pourquoi pas Lamartine ?


Témoignage | par Jean Daniel le 18 janvier 2006

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À cette époque, les intellectuels et autres gens de lettres affectaient de douter de la culture et du goût de François Mitterrand et, pour souligner le bien-fondé de leurs préventions, ils citaient le penchant de François Mitterrand pour Lamartine et Jacques Chardonne. Et puis, un jour, Bernard Pivot a invité le futur président de la République à son émission Apostrophes.

Et Mitterrand a été sereinement et tranquillement éblouissant. Évitant le brio autant que l’emphatie, il a situé Lamartine dans son époque, la forte originalité de son témoignage, de son rôle à la fois bref et étincelant dans une tumultueuse histoire, mais le tout avec un luxe de précisions, d’anecdotes significatives et de citations qui ont contraint à une sorte de stupéfaction éblouie tous les invités rebelles présents sur le plateau ce soir-là.

Restait tout de même à prouver la sensibilité poétique. Mitterrand a inscrit le fameux « frisson lamartinien » en allant jusqu’à réciter les vers des poètes qui ont précédé et qui ont suivi Lamartine. Et soudain il n’a plus paru anachronique d’aimer Lamartine et il n’a plus paru déplacé de concéder à François Mitterrand une certaine culture littéraire et une disponibilité pour la poésie.

De ce point de vue, il y eut une seconde performance lorsque le Président Mitterrand reçut le poète et grand résistant Pierre Emmanuel pour lui remettre la grandcroix de la Légion d’honneur. Pierre Emmanuel et ses amis étaient arrivés à l’Élysée la mort dans l’âme et prévenus contre le chef de l’État pour toutes les raisons du monde. L’anti-gaullisme de ce dernier et la réputation « florentine » de son entourage l’excluaient du club aristocratique et fermé des anciens de la France libre.

François Mitterrand était tout à fait au fait du sentiment du récipiendaire, et cela le divertissait tout en le stimulant. En tout cas, quand le discours qui devait précéder la remise des décorations a commencé, le silence stupéfait de l’assistance était quasiment épais. L’évocation de la biographie fut expédiée avec virtuosité et empathie. Mais il fallait un autre talent pour citer Pierre-Jean Jouve et Henri Michaux, Le Poète et son Christ, et pour extraire deux vers (« Où es-tu mon pays d’eaux vives et de forêts / Pays aimé des morts, terre fidèle et tendre »). Les citations se sont succédé les unes aux autres sans la moindre faute de mémoire, sans aucune pause de respiration, et au fur et à mesure que l’allocution se poursuivait, on voyait des larmes perler sur les joues de Pierre Emmanuel.

J’ai eu bien des occasions de parler littérature avec François Mitterrand. Parmi les Modernes, il aimait Albert Cohen, Marguerite Duras et Michel Tournier. Il n’a d’ailleurs jamais cessé de les voir, de les inviter et même de les protéger. Il a tout fait, mais en vain, pour que Albert Cohen ait le prix Nobel. Il récitait volontiers des passages de Belle du Seigneur les plus difficiles à se remémorer, ceux que l’auteur a privés de ponctuation. Chaque fois qu’il se déplaçait, il comptait sur Jack Lang pour réunir autour de lui les plus grands écrivains : William Styron, Saul Bellow, Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes et tant d’autres. Et il s’enchantait de les surprendre et de les séduire par sa culture et par sa mémoire.

Il s’est parfois entouré de jeunes auteurs dont le talent lui paraissait prometteur et qui lui rappelaient les classiques qu’il avait fréquentés dans sa jeunesse. Il s’est souvent trompé. Ce en quoi il est demeuré très français dans la mesure où, dans notre pays, le choix du mot juste peut l’emporter sur la générosité de la pensée.

Journaliste, écrivain, directeur du « Nouvel Observateur ».


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