4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

On appréciait sa franchise


Témoignage | par Giulio Andreotti le 7 décembre 2004

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Figure historique de la démocratie chrétienne, actif sur le devant de la scène politique pendant un demi-siècle, Giulio Andreotti a été, avec Bettino Craxi, le principal interlocuteur italien de François Mitterrand, d’abord comme ministre des affaires étrangères de 1983 à 1989, puis comme président du conseil de 1989 à 1992.

L’idée que le président Mitterrand pût accomplir un second septennat ne déplaisait pas à beaucoup de Français (à l’exception de quelques candidats à la succession, comme Michel Rocard) et moins encore à nous, étrangers, qui apprécions beaucoup sa franchise et son style. Socialiste authentique, Mitterrand n’en a pas moins toujours manifesté une grande indépendance d’esprit. Dans les rapports qu’on avait avec lui, jamais les considérations partisanes n’entraient en ligne de compte.

À la différence de l’Italie, la France dispose d’un système constitutionnel qui confère au chef de l’Etat non seulement un rôle protocolaire de représentation mais des pouvoirs politiques étendus. En politique étrangère, il est en contact direct avec ses homologues mais aussi avec les chefs de gouvernement et les ministres des affaires étrangères, particulièrement dans le cadre de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique.

Une rencontre à l’Elysée avec Bettino Craxi

En tant que ministre des affaires étrangères, j’accompagnais un jour le président du Conseil, Bettino Craxi, à l’Elysée. Nous étions porteurs d’une liste de personnes recherchées, préparée par la police italienne. La réaction de Mitterrand fut singulière.

Pourquoi donc, après tant d’années, ne tournait-on pas la page alors qu’un grand nombre de ces individus s’étaient rangés et s’adonnaient pacifiquement à de petits métiers ? Sur certains d’entre eux, toutefois, il manquait d’informations et il se dit disposé à les remettre entre nos mains s’il s’avérait qu’ils étaient encore au service actif des Brigades Rouges. Je ne pus m’empêcher de lui dire spontanément : « Dans ce cas, il vaut mieux que vous les gardiez ». Craxi me regarda de travers, Mitterrand sourit et nous passâmes à un autre sujet.

Nous eûmes un désaccord dans une occasion particulière. Il était notre hôte à Venise, au moment de la malheureuse opération militaire alliée au Liban. Sans aucune concertation, les Français avaient effectué un bombardement mettant fortement en danger la situation déjà précaire des troupes présentes sur le terrain (je me souviens qu’une explosion venait de dévaster une caserne américaine).

En tant que ministre des affaires étrangères, je protestai, peut-être avec plus d’énergie qu’il n’était nécessaire. Nous avions aussi une divergence de fond avec les Français sur la Syrie avec laquelle l’Italie était parvenue à maintenir de bons rapports. Quoi qu’il en soit, nous nous en tînmes là. Mitterrand parla de Venise et de son souhait d’y acquérir, s’il pouvait le faire à de bonnes conditions, un petit appartement. D’autres villes italiennes suscitaient son admiration, comme Arezzo et Viterbe. A Bologne, il reçut, avec les plus grands honneurs, un doctorat honoris causa.

Alliés contre Madame Thatcher

Pendant le semestre décisif de la présidence italienne, à la veille du sommet de Maastricht, Madame Thatcher, qui était ouvertement hostile à la tenue du sommet, avait rendu visite à Mitterrand au Palais Farnèse, pour le rallier à ses thèses.

Elle n’y parvint pas et, en séance, se trouvant isolée, elle dut rendre les armes. Dans ses Mémoires, elle écrit, de façon inexacte, que nous, Italiens, nous aurions modifié l’ordre du jour. En une autre occasion, la même Madame Thatcher qui prétendait que nous consentions à satisfaire ses demandes s’attira une réaction extrêmement ferme de Mitterrand (et de Kohl).

Lors d’un dîner privé à Paris, je pris la liberté d’observer qu’ayant regardé son débat télévisé avec le Président Giscard d’Estaing lors de la campagne présidentielle de 1981, j’avais été surpris par sa dialectique. Il avait répondu de façon lapidaire et brusque à un exposé de cinq minutes de Giscard, bourré de chiffres, de références, de statistiques.

Il m’expliqua alors que, sept ans auparavant, il avait été battu par la perfide habileté de son adversaire, alors ministre des finances. Il s’était pourtant soigneusement préparé, lisant et étudiant notes techniques et rapports parlementaires. Il connaissait par coeur les besoins non satisfaits en logements à loyer contrôlé, les principaux postes déficitaires du commerce extérieur et ainsi de suite.

Face à ses propositions précises, Giscard d’Estaing hochait la tête. Il finit par déclarer qu’elles étaient inexactes et, pour le prouver, lut quelques fiches qu’il avait sous les yeux. Mitterrand ne sut comment réagir et se tira fort mal de l’épreuve. Après l’émission, il se rendit compte que les fiches en question étaient vierges. Giscard avait feint de contrôler ses données en recourant à ce tour de passe-passe.

C’est pourquoi, sept ans plus tard, il n’était plus question pour Mitterrand de le suivre sur ce terrain. Lorsque le président en exercice rappela la forte croissance de l’économie française durant son septennat, Mitterrand répliqua que sept ans plus tôt, la France avait deux fois moins de chômeurs.

Et à la remarque de Giscard selon laquelle la France était pénalisée parce qu’elle n’avait pas de sources d’énergie ni de matières premières, il rétorqua de façon foudroyante : « Il y a un pays qui n’a ni ressources énergétiques ni matières premières et qui se porte très bien : le Japon. Parce qu’il est bien gouverné ». Le président se délectait particulièrement en me racontant cet échange.

Ses questions à brûle-pourpoint

En août 1980, Mitterrand rencontra à Strasbourg Enrico Berlinguer. Dans une interview à La Repubblica, celui-ci déclara : « Nous pouvons construire ensemble la gauche européenne ». Mais l’affaire n’eut pas de suite, en raison notamment de la réaction compréhensible des leaders socialistes italiens qui n’appréciaient pas ce genre de manœuvres de contournement.

Les conversations avec Mitterrand, même lors des réunions formelles, étaient toujours d’un grand intérêt. Il se montra toujours très engagé dans l’affaire palestinienne, considérant que c’était la clé de tous les problèmes. Il vous surprenait parfois par des questions à brûle-pourpoint.

Par exemple, sur le fait de savoir si nous, Italiens, faisions ce qu’il fallait pour avoir de nouveau un pape italien, après le Polonais ! Une disposition de notre système politique lui plaisait particulièrement : le statut de sénateur à vie accordé aux anciens présidents de la République.

Envers les Américains, il n’avait pas le snobisme de De Gaulle. Mais quand Reagan, en octobre 1985, lança aux Occidentaux les invitations pour une rencontre préparatoire au sommet avec Gorbatchev, il refusa d’y adhérer.

Il reprochait à Washington un activisme excessif et une considération insuffisante pour l’Europe. Il estimait même que les Américains ne comprenaient pas le socialisme démocratique.

J’ai noté dans mon journal, à la date du 1er mai 1985, cette phrase de lui : « Si vous dites aux citoyens de ne pas cracher par terre, est-ce que c’est du socialisme ? Est-ce que c’est une norme contraire à l’économie de marché ? Si vous imposez la circulation à gauche, estce du dirigisme étouffant ? »

Souvenir d’un Grand Prix de l’Arc de Triomphe

Une anecdote curieuse pour finir. Dans le journal de Jacques Attali, les rencontres de Mitterrand avec ses hôtes étrangers sont rapportées avec précision. J’y ai trouvé l’explication d’une marque de reconnaissance que je reçus à l’hippodrome de Longchamp pour « y avoir conduit » le Président Mitterrand. J’avais, en effet, fait coïncider ma rencontre bilatérale à Paris avec le Grand Prix de l’Arc de Triomphe et nous étions allés ensemble voir la course.

Mais j’ignorais que Mitterrand détestait le sport hippique et qu’il m’avait accompagné par pure courtoisie. Par la suite, j’appris qu’une déclaration qu’il avait faite contre les paris sur les courses avait provoqué de vives protestations que le parti socialiste eut de la peine à apaiser !

Très belle la définition qu’a donnée de Mitterrand le grand écrivain Jean Guitton : « Un roi socialiste curieux de Dieu ».

Après sa mort, on a enregistré en France de déplaisantes polémiques contre sa personne. Je ne veux pas m’immiscer dans les affaires françaises. Mais, en tant qu’Italien et qu’Européen, je conserve de lui un souvenir inaltéré et positif.


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