24 juin 1981

Le vice-président Bush expose au cours d’un entretien l’inquiétude des Etats-Unis concernant l’entrée des communistes au gouvernement.

Mitterrand et la francophonie : naissance d’une institution


Point de vue | par Michèle Gendreau-Massaloux le 2 septembre 2004

Thématiques

Entre la langue française et François Mitterrand, on le sait, l’histoire d’amour ne s’est jamais attiédie. A l’instar de Fernand Braudel, il identifiait le pays et la langue : « la France, c’est d’abord la langue française ». Il faisait du droit à la langue le premier de ceux que les politiques ont la mission de respecter et de transmettre.

Comme le soulignait Stélio Farandjis dans une intervention à Figeac le 31 août 1997 [1]
, peuple et langue représentaient pour lui un binôme indissoluble, et au soir de sa vie, c’est encore à la langue qu’il pensait en regrettant de n’avoir pas agi autant qu’il l’eût souhaité pour développer l’enseignement du français dans le monde. Tout au long des deux septennats, le sujet revient sans trêve. Quand il l’aborde, le Président utilise des formules qui portent la marque de son style, associant les concepts issus du Siècle des Lumières à une quasi métaphysique de l’essence : « langage racine de l’être », « le langage ! qu’est-il de plus important que ce qui touche aux structures de l’être ? », « la langue, l’âme du peuple », « je suis de ceux qui croient qu’un langage est et reste la structure fondamentale d’une société », « il y a dans le développement du monde une puissance propre au génie des langues », « au travers d’une langue commune, c’est tout un mouvement de pensée, un mouvement de l’expression, c’est toute une action qui se dessine », « notre langue doit être la préoccupation de tous ceux qui ne veulent pas, en perdant leurs mots, perdre la part essentielle d’eux-mêmes ».

La langue, substance de chaque culture

Cette emphase traduit l’attachement passionné du Président à une idée fondamentale : la langue constitue le pivot, ou même la substance, de chaque culture. Ce lien impose, à ses yeux, un double impératif : empêcher la mort des langues fragiles, refuser toute hégémonie qui, à terme, menacerait une société dans sa langue et dans sa culture.

Sur le premier thème, l’assertion se fait radicale, emportée par un élan lyrique : « Toute langue qui meurt, c’est l’ombre de l’inculture qui s’accroît ». Quant au second, il justifie la lutte en faveur de « l’exception culturelle », préfiguration de l’actuel combat pour la diversité culturelle, que François Mitterrand défend avec des accents parfois hugoliens : « C’est la somme des langues et des cultures seulement qui nous permet d’approcher au niveau supérieur » ; « en vérité c’est l’ensemble de nos cultures qui donne à l’esprit humain l’altitude qu’il doit atteindre ». Les cultures, essences des identités : la question est au coeur de son engagement.

Puisqu’« il n’est de véritable identité que fondée sur la culture », il existe un « droit de l’identité » que Mitterrand affirme comme l’un « de nos droits élémentaires ». C’est « le droit de chaque pays à forger son imaginaire, à transmettre aux générations futures la représentation de sa propre identité. Une société qui abandonnerait les moyens de se défendre elle-même serait rapidement une société asservie ».

Etre et rester soi-même

Au regard de cette exigence il salue l’exemple du Québec, « témoignage d’une admirable fidélité aux raisons les plus profondes d’être et de rester soimême ». Il ajoute : « Les horizons culturels forment ce qu’il y a de plus secret, de plus intime en chaque personne, ce qui donne aux peuples leur identité la plus sûre. [...] Qui prétendra qu’il n’y a pas imbrication indiscernable entre l’esprit d’un peuple, son âme et sa langue ? Le merveilleux rempart contre l’uniformisation, c’est l’identité culturelle qui n’est pas un jeu, une distraction, un gadget, mais une volonté puissante et profonde d’être ce que chacun de nous éprouve profondément. » Rien d’étonnant, donc, à ce que les institutions liées à la langue française, en même temps que la francophonie politique et de façon indissoluble, aient fait de sa part l’objet d’un examen approfondi et de propositions novatrices.

Mettre en ordre les institutions de la francophonie

Outre l’Académie Française et diverses institutions associatives, dont l’Association générale des usagers de la langue française (AGULF) et les Alliances françaises, il existait en 1981, pour défendre et illustrer la langue française, un Haut Comité de la langue française, créé en 1966 et présidé par le Premier Ministre, et un Conseil international de la langue française, constitué d’environ soixante linguistes et grammairiens provenant de divers pays francophones. C’est pour donner à ce dispositif dispersé une cohérence et une meilleure visibilité que, le 17 janvier 1983, le Premier ministre Pierre Mauroy confia à Stélio Farandjis une mission d’inventaire et de proposition, et que le conseil des ministres du 24 août 1983 prit deux importantes décisions :

1. Il était créé un Haut Conseil de la Francophonie, présidé par le Président de la République et réunissant une dizaine de personnalités françaises et étrangères autour d’une « politique internationale » de la langue française. Son vice-président était Léopold Sédar Senghor, son secrétaire général Stélio Farandjis.

2. En second lieu, le gouvernement remplaçait le Haut Comité de la langue française par deux institutions placées auprès du Premier ministre, un Commissariat général et un Comité consultatif de la Langue française. Le Commissariat, confié à Philippe de Saint-Robert, avait pour mission de renforcer l’efficacité des actions de l’Etat dans le domaine de la langue et d’examiner les moyens consacrés à sa promotion (traductions, terminologie, législation...). Le Comité consultatif devait favoriser la diffusion et le bon usage de la langue. La vice-présidence en fut dévolue à Roger Fajardie.

Le 9 juin 1985, le Président Mitterrand pouvait légitimement déclarer, dans une interview à un quotidien togolais : « Nous sommes en train de mettre en ordre de façon très intéressante les institutions de la francophonie. J’en suis personnellement très satisfait. De nouvelles initiatives seront prises avant la fin de l’année 1985 ». En effet, le pas institutionnel n’aurait pas été complet, dans la pensée devenue action de François Mitterrand, sans la création d’une organisation internationale réunissant au plus haut niveau tous les pays d’expression française. L’idée n’était pas neuve. Lancée en 1960 à l’initiative des Présidents Habib Bourguiba, Hamani Diori, Léopold Sédar Senghor et du Prince Norodom Sihanouk, elle avait été reprise par le Président Senghor à l’occasion d’un discours prononcé à Bangui en 1962, dans lequel il évoquait la formation d’une communauté de pays francophones. Il en avait précisé les contours en 1966 lors de la conférence de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM) [2]. En 1965, le président Bourguiba appelait à la constitution d’un « Commonwealth à la française » et c’est cette même expression qu’utilisait en 1981, pour définir et soutenir le projet en marche, le nouveau président du Sénégal, Abdou Diouf, lors de rencontres avec l’ambassadeur de France à Dakar, Fernand Wibaux, et avec Régis Debray.

En 1981, le projet n’avait cependant pas encore pris forme, bien que Léopold Sédar Senghor eût remodelé et repris la proposition de façon originale, comme l’écrit Christian Valantin dans un ouvrage à paraître. Le président-poète avait affiné une nouvelle version de l’initiative de 1960 entre la quatrième conférence franco-africaine de Dakar (en 1977) et la septième conférence de Nice (en mai 1980) : il s’agissait de fonder une « communauté organique » pour faciliter le développement des échanges culturels non seulement avec les pays de la conférence francoafricaine, mais avec les gouvernements des pays francophones d’Amérique (Canada, Québec, Haïti) et de l’Asie (Cambodge, Vietnam, Laos).

Les obstacles qui avaient surgi tenaient en particulier à ce qu’une telle communauté ne pouvait se passer du Québec, exemple de résistance victorieuse à l’hégémonie anglophone, mais pas davantage du Canada, pays déjà bilingue, dont le français était devenu une des deux langues officielles, au même titre que l’anglais. Or si René Lévesque, Premier Ministre souverainiste du Québec, n’envisageait pas un instant l’éventualité de s’en retirer, Pierre Elliott Trudeau, Premier Ministre du gouvernement fédéral d’Ottawa, n’admettait pas de participer à une réunion dans laquelle son adversaire se trouvait placé sur un pied d’égalité.

1986 : le premier sommet

Patiemment, François Mitterrand attendit des circonstances favorables, et dès qu’elles furent réunies, il entreprit d’amener à la table du premier sommet les figures indispensables de ce moment fondateur. A René Lévesque avaient succédé au Québec Pierre-Marc Johnson, puis Robert Bourassa, et, au Canada fédéral, Martin Brian Mulroney, avec lequel le Président français entretint très vite des relations de confiance et qui, sur cette question comme sur d’autres, se montra d’emblée très ouvert.

Un autre obstacle, franco-français, semblait devoir surgir des élections législatives de mars 1986, dont l’issue était incertaine pour le parti socialiste. Il n’arrêta pas François Mitterrand, et Stélio Farandjis [3] rapporte qu’ayant interrogé Jacques Chirac avant le scrutin, sur la question de savoir quelle serait son attitude au cas où le Président poursuivrait la réalisation de ce dessein, il entendit cette réponse : « je le soutiendrai de toutes mes forces ». D’autres, selon le même témoin, objectaient : « Vous allez envoyer des invitations, mais vous ne savez pas si ceux que vous avez invités viendront », ce à quoi le Président rétorqua : « Mais la meilleure façon de savoir s’ils viendront, c’est de les inviter ! »

Le Sommet qui se tint du 17 au 19 février 1986 regroupait trente-neuf « chefs d’Etat et de gouvernements de pays ayant en commun l’usage de la langue française ». Il avait été préparé, avec un souci marqué de pragmatisme et une détermination sans faille, par un groupe de sherpas présidé par l’ambassadeur Jacques Leprette. Ce premier Sommet arrêta les grands principes qui fondent encore le suivi des sommets francophones : le refus de créer des institutions nouvelles et le fait de confier l’exécution des programmes décidés par les sommets à des opérateurs : au premier rang, à l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), devenue depuis Agence Intergouvernementale de la francophonie (AIF), « opérateur principal », et à d’autres organismes reconnus, comme l’Association des Universités Partiellement ou Entièrement de Langue Française (AUPELF), aujourd’hui Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), ou TV5, considérés comme « opérateurs directs » des sommets.

Une audience qui s’élargit

Le Président Mitterrand ne gardait pas un souvenir héroïque de ces premiers moments. Au cours d’un Conseil des Ministres, le 15 septembre 1988, il souriait encore en évoquant l’ouverture de la première séance : « J’ai donné la parole à qui voulait la prendre. Comme toujours les gens étaient intimidés. Finalement un délégué a levé la main, pris la parole : c’était un représentant du Vanuatu, il s’est exprimé en anglais, il ne parlait pas français » [4]. Mais le socle posé était solide. Le deuxième Sommet francophone, tenu à Québec en septembre 1987, établit la cadence bisannuelle des réunions. Le troisième, qui se déroula à Dakar en mars 1989, fournit à la France une belle occasion d’annoncer qu’elle renonçait au remboursement de la dette publique qui pesait sur trente-cinq pays d’Afrique. Le Sommet de 1991, à Paris, rassemblait déjà près de cinquante chefs d’Etat et de gouvernements. Il admit au rang de pays membres le Cambodge, la Bulgarie et la Roumanie. A Maurice en 1993, à Cotonou en 1995, la communauté des Etats et gouvernements francophones affirma sa volonté politique et à Hanoï, en 1997, elle se dota d’un secrétaire général, Boutros Boutros-Ghali, puis, dans la foulée, l’institution ainsi affermie prit le nom d’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Après le sommet de Moncton, qui plaçait la jeunesse au coeur du projet francophone, celui de Beyrouth, dont le thème était le dialogue des cultures, vit l’élection d’Abdou Diouf au poste de secrétaire général. Aujourd’hui, il suffit de considérer le nombre des pays candidats à l’adhésion pour mesurer les progrès accomplis en termes d’audience internationale.

Une langue internationale et partagée

Trois points méritent d’être distingués dans les outils et les projets de l’OIF, non qu’ils soient les seuls ni même les plus visibles, mais parce qu’ils me semblent répondre directement au sentiment mitterrandien d’une intime alliance entre la problématique culturelle et linguistique, et les enjeux politiques de la francophonie. Le premier est le rattachement, voulu par Boutros Boutros-Ghali et soutenu par la France, du Haut Conseil de la Francophonie, créé comme une institution française, à l’OIF, organisation multilatérale : ce changement témoigne du regard que porte la francophonie, sur la variété des langues françaises à travers le monde. Il exprime la conviction partagée qu’une langue internationale, revendiquée par des pays culturellement très différents, n’appartient en propre à aucun d’eux, et ne doit sa vigueur qu’à la multiplicité des tons, des voix, des particularités langagières de ceux qui la parlent et l’écrivent en tous lieux.

Le second point réside dans l’abondance et la fécondité des partenariats de l’OIF et des opérateurs sur lesquels s’appuie son action avec les politiques linguistiques liées à d’autres langues. Le 20 mars 2003, les Etats généraux du français en Afrique, à Libreville, ont apporté à des pédagogues convaincus l’occasion de montrer l’efficacité des méthodes d’apprentissage qui associent langues africaines et langue française. Le secrétaire général a signé des accords de collaboration avec l’Organisation des Etats Ibéroaméricains (OEI), avec la Confédération des Pays de Langue Portugaise (CPLP), et entretient des relations permanentes avec les organes officiels de diffusion de la langue arabe et du russe.

Le troisième facteur est l’engagement de l’OIF en faveur de la diversité culturelle dans le cadre de la mondialisation, qui se manifeste dans le projet de création, par l’UNESCO, d’un instrument juridique contraignant relatif aux biens culturels : dans cette entreprise qui ne va pas de soi, l’OIF a un rôle à jouer, qui peut s’avérer déterminant.

Il faudrait aussi parler de l’influence de l’OIF et des sommets politiques, qui ont su faire entendre leur voix en matière de droits de l’homme, de relations économiques, de médiation... Sans doute y aurait-il, dans le prolongement des pistes ouvertes en 1986, encore bien des volets à explorer. A François Mitterrand, en tout cas, revient ce début, gros de promesses, et un certain esprit, qui ne meurt pas.

Michèle Gendreau-Massaloux, rectrice, Agence universitaire de la Francophonie.

[1Colloque de l’ADELPH, « Les chefs d’Etat écrivains en pays francophone ».

[2Christian Valentin a retracé pour nous l’histoire de ces projets : qu’il en soit remercié.

[3Communication au colloque de Figeac, déjà citée

[4Beaucoup des éléments historiques ici collectés sont tirés du travail de François Carle, Les sommets de la Francophonie, décembre 1993, réalisé à partir de documents d’archives de la Présidence de la République.


IFM — 33 rue du Faubourg Saint-Antoine 75011 Paris — Tél. +33 1 44 54 53 93 — Fax. +33 1 44 54 53 99 — ifm@mitterrand.org — © 2005-2016 — Mentions légales