26 septembre 1981

Visite en Arabie Saoudite de François Mitterrand, premier voyage officiel à l'étranger depuis son arrivée à l'Elysée

Le Chapeau de Mitterrand : Entretien avec Antoine Laurain


Interview | par Antoine Laurain , par Christophe Rosé , par Georges Saunier le 10 mai 2014

A l’occasion de la parution de son dernier roman La femme au carnet rouge chez Flammarion, La Lettre de l’IFM s’est entretenu avec Antoine Laurain pour parler avec lui de son précédent livre et succès de publication : Le Chapeau de Mitterrand .

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A quelle période se situe l’histoire contée dans Le chapeau de Mitterrand ?

L’histoire commence à l’hiver 1986 et se termine en avril 1988, il y avait un temps à trouver. Le personnage au début du livre (Daniel Mercier) indique que l’on est en l’hiver et que François Mitterrand a perdu les législatives. A la fin du livre, François Mitterrand est censé récupérer son chapeau avant l’élection présidentielle. La première cohabitation est une période importante, charnière des années 80 : François Mitterrand a perdu le pouvoir absolu, il garde la présidence, la politique étrangère, mais il est dans une situation de faiblesse. C’était intéressant de situer le moment où il n’a plus son chapeau dans cette période. Il perd son chapeau en même temps que le pouvoir et le récupère pour repartir à la conquête.

La politique, c’est quelque chose qui vous intéresse ?

Oui, beaucoup. Mais le Chapeau de Mitterrand n’est pas un livre politique. Certaines personnes on dit « c’est un livre sur Mitterrand, cela ne m’intéresse pas », ce n’est pas un livre sur François Mitterrand et son chapeau. Je voulais que ce livre soit une forme de conte qui se passerait dans les années 80.

Vous dites beaucoup de choses sur les années François Mitterrand et en très peu de mots, comme des photographies …

…Il fallait retrouver des choses qui soient assez symboliques de ces années-là mais sans les placer, sans les plaquer. Vous ouvrez une porte et le personnage est en train de regarder Champs-Elysées avec Michel Drucker, Droits de Réponse avec Michel Polac.

Vous changez souvent de conteurs, de styles de narration, notamment en insérant dans le récit des échanges épistolaires

C’est une façon intéressante de continuer l’histoire sous une autre forme. Il ne fallait pas que dix personnages aient le chapeau et que le lecteur se lasse. C’est une trouvaille logique. De même lorsqu’à la fin du roman on sait ce que fait François Mitterrand lorsqu’il s’aperçoit qu’il a perdu son chapeau. Si à partir de ce moment précis on relit toute l’histoire, elle apparaît logique.

Pourquoi avoir choisi comme point de départ, François Mitterrand ?

L’histoire commence par un fait banal : un homme qui oublie un chapeau. Je voulais écrire une forme de conte qui se déroule dans les années 80. Dans chaque conte il y a toujours un roi, et qui est le roi dans les années 80 en France ? Quelle est la couronne de ce roi là ? C’est un chapeau de feutre noir. Plusieurs images mentales me viennent à l’esprit si je repense aux années 80. Il y a une image d’un homme qui a beaucoup de pouvoir, qui est très important et qui a un chapeau noir, c’est une des clefs.

Cela aurait pu être de Gaulle et son képi ?

Non car la scène devait se passer dans les années 80 et cela n’aurait pas fonctionné. De Gaulle n’allait pas dîner dans les brasseries à Paris, François Mitterrand le faisait, donc on rentre dans le probable, il est possible qu’il puisse y oublier son chapeau. J’ai oublié le mien, un chapeau auquel je tenais beaucoup, je suis retourné le lendemain dans le restaurant, persuadé qu’on allait me le rendre, quelqu’un était parti avec. Au moment où je le cherchais quelqu’un d’autre le portait. Intrigant. Inconsciemment cela a compté.

A partir du moment vous avez décidé d’écrire le livre en y insérant le personnage de François Mitterrand, qu’est-ce qu’il vous a fallu apprendre sur lui pour rendre ce récit « possible » ? Vous saviez tout ou il vous a fallu faire des recherches ?

A partir du moment où j’avais trouvé le titre, j’ai pu me prendre à rêver à quoi pouvait ressembler un roman qui s’appellerait le chapeau de Mitterrand, c’est une dynamique. J’ai fait des recherches, mais je me souviens assez bien de ces années entre 86 et 88, il me fallait surtout vérifier des choses, si ma mémoire était bonne. Par contre il y avait des éléments extrêmement pointus à vérifier et surtout la scène du début dans la brasserie. François Mitterrand y dîne, d’accord, mais avec qui et que mange-t-il ? Ce fut un vrai problème dans l’écriture. J’ai appelé un ami, qui avait une bonne connaissance de cette époque et lui ai posé la question. Il m’a proposé d’associer au dîner Michel (Charasse) et Roland (Dumas) et m’a fait le menu, j’étais dans la réalité. Pour que l’histoire fonctionne, il me fallait coller à la réalité.
Un des aspects difficiles était de faire parler François Mitterrand, il faut retrouver la voix, la diction pour que ses phrases correspondent à ce qu’il aurait pu dire. Je ne pouvais pas le faire parler comme vous et moi, ce n’était pas possible. Il fallait retrouver ses mots, ses silences. Je l’ai fait en regardant ses interventions à la télé. C’est à la fois intéressant et compliqué car il s’agit d’un personnage réel, je ne devais pas écrire n’importe quoi sur lui. François Mitterrand est un bon personnage de roman, mais j’ai voulu le représenter, tel qu’il était dans la réalité.

Pourquoi les années Mitterrand ? Nostalgie de votre jeunesse ?

Il doit y avoir un petit peu de ça. J’avais envie de me retrouver dans une époque qui ne soit pas trop lointaine, lorsque l’on va trop loin on tombe dans la nostalgie, en même temps beaucoup de choses ont changé depuis les années 80. Canal+ est nouveau, il n’y avait pas de téléphone portable, pas d’internet. Il faut se reprojetter dans un monde où on ne pouvait pas s’envoyer de mail, et on continue à s’écrire. Dans mon nouveau roman j’ai un court passage où les personnages vont s’envoyer un mail, dans le livre je peux mettre les deux mails en miroir. Dans le Chapeau de Mitterrand ce n’est pas possible. Par contre ces années sont celles du Minitel.

Dans cette période qui amorce des changements, vous jetez un regard particulier sur la bourgeoisie ?

Oui, avec le dernier personnage, qui est très intéressant, il fait partie de la haute bourgeoisie, extrêmement rigide, dans le livre c’est le seul personnage ayant le chapeau de Mitterrand avec qui on peut pousser le curseur un petit plus haut en posant la question : « est-ce qu’il y a vraiment quelque chose dans ce chapeau ? ». Le premier personnage sait à qui appartient le chapeau, la femme c’est parce qu’il y a un quiproquo avec son amant, le nez c’est parce que le chapeau lui redonne une certaine élégance, lui redonne envie et parce qu’il y a deux parfums dans le chapeau. Mais on ne saura jamais ce qui va se passer pour le personnage du bourgeois, est-ce quelque chose de l’ADN de l’esprit est restée à l’intérieur du chapeau ? C’est la question qui est en filigrane dans le livre. Ce dernier personnage s’adapte bien à cette question.

Ma note de base était seulement : « un grand bourgeois porte le chapeau et se met à avoir des idées de gauche ». Mais qu’est-ce que des « idées de gauche » en 1986 ? Cela me posait un problème, je ne voulais pas rentrer dans quelque chose de trop politique, de trop social. Quelle voie choisir ? J’ai choisi la « voie Jack Lang », l’art contemporain, les colonnes de Buren et un peu de Jacques Séguéla, et là cela fonctionne. Le tout placé dans une époque où l’on pouvait s’emballer sur des choses pas si importantes que ça, comme les colonnes de Buren.

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Votre livre est sorti en poche puis, très récemment, aux Etats-Unis, c’est un succès ?

C’est un très beau succès aussi bien dans l’édition originale qu’en poche. Le livre connaît également un succès à l’étranger et particulièrement en Angleterre, sous le titre the President’s Hat, et a étonnamment bien marché si bien qu’il est sorti aux Etats-Unis.

Comment faire comprendre à un lecteur américain qui est François Mitterrand et ce que sont les années Mitterrand ?

Une partie des lecteurs américains sait qui était François Mitterrand, l’autre partie, qui ont lu le livre et aimé, ne le connaisse pas et m’ont interrogé. J’ai expliqué à ces derniers : « imaginez que l’on est au Etats-Unis dans les années 30, vous êtes assis à côté de Roosevelt, il oublie son chapeau et vous le récupérez ». Ils comprenaient, alors, quel était l’enjeu de ce chapeau. Ce fut très sympathique de parcourir les Etats-Unis pour expliquer. Les américains aiment beaucoup la France comme le succès d’Amélie Poulain l’avait montré. Pour eux lire le Chapeau de Mitterrand est à la fois une façon de voyager à Paris et dans la France des années 80.

Pour un écrivain français il est très dur de percer sur le marché américain, qu’est-ce qui a fait connaître le livre aux Etats-Unis ?

C’est le succès en Angleterre et le travail de l’éditeur anglais. Sur Amazon UK, President’s hat doit être à une centaine de commentaires ce qui est beaucoup. Ce qui est très amusant.

En France, Le chapeau de Mitterrand a été réédité plusieurs fois ?

Il y a eu plusieurs rééditions régulières de la version Poche et de la version originale. D’ailleurs sur le bandeau de cette édition apparaît le vrai chapeau de François Mitterrand, car j’ai fini par l’avoir en main. J’ai déjeuné avec un ami journaliste et je lui dis, « cela va te plaire, toi qui est un homme de gauche, mon prochain livre s’appellera le chapeau de Mitterrand », il me répond « tu sais que je l’ai ! ». Il me raconte qu’un des journalistes de ce journal devait suivre François Mitterrand en 1988. Lors d’un meeting le journaliste va fumer une cigarette et voit la voiture présidentielle, portes ouvertes, le chauffeur éloigné. Sur la banquette arrière il aperçoit le chapeau noir et il est pris de la même pulsion que Daniel Mercier dans le livre, il le vole et le garde. Il va le garder pendant plus de 20 ans. A chaque fois que mon ami journaliste allait diner chez lui, il lui disait « Tu en as de la chance d’avoir le chapeau de Mitterrand sur une étagère chez toi », l’autre journaliste fini par lui dire « comme il te plaît tellement, je te le donne ». Mon ami me dit « Flammarion va faire une couverture avec un chapeau il faut que l’on photographie le vrai chapeau, tu leur donneras la photo sans leur dire et il n’y aura que toi et moi qui sauront que c’est le vrai. » Depuis que je raconte cette histoire il n’y a plus de secret (même au Etats-Unis). Donc il y a forcement plusieurs chapeaux. C’était un signe amusant, le livre était fini, quasiment imprimé. L’objet que j’avais suivi pendant deux années d’écritures s’était matérialisé. Je l’ai retourné, il y avait bien les deux initiales à l’intérieur. Je me suis tourné contre la vitre, je l’ai posé sur ma tête et depuis le livre a été un grand succès.

Qui n’a pas aimé le livre et pourquoi ?

Peu de lecteurs du Chapeau de Mitterrand m’ont dit ne pas avoir aimé le livre. Par contre certains ne l’ont pas acheté à cause de Mitterrand. Ils ont pensé que le livre était sur ou à la gloire de Mitterrand. Il y a « encore » des gens qui n’aiment pas Mitterrand.

Vos lecteurs vous ont-ils demandés si François Mitterrand était vraiment comme vous le décrivez, s’il avait fait ou dit les choses que vous avez écrites ?

Oui les lecteurs, et notamment les Anglo-saxons, qui trouvaient cela très étrange, ont posé des questions sur des faits et surtout si, réellement on pouvait le croiser dans un restaurant en ville ou si il mangeait des huitres ou allait à Venise.

L’histoire est crédible, c’est ce qui est important dans le roman. C’est une histoire imaginaire mais elle a peut-être existé…

Le chapeau de Mitterrand :
– Éditions Flammarion, juillet 2012, 211 pages ; 20,8 x 13,4,
– Éditions J’ai Lu, mars 2013, 190 pages ; 17,4 x 11,
– Le roman est disponible au format numérique.

The Président’s hat, Gallic Book, London, 2013

La femme au carnet rouge], Éditions Flammarion, mars 2014, 236 pages ; 21 x 13,6.


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