28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.

Il tenait l’Italie à l’oeil


Point de vue | par Bernardo Valli le 15 décembre 2004

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Chef du bureau parisien du quotidien La Repubblica
pendant les années Mitterrand, observateur aigü de la
scène politique française, Bernardo Valli a publié
plusieurs interviews du Président de la République qui
appréciait son indépendance d’esprit et sa culture.

C’est par hasard que j’ai découvert le goût de François Mitterrand pour l’art italien. Cela s’est passé il y a bien longtemps, bien avant que je mesure son intérêt plus général pour la culture de mon pays. Et pour sa vie politique, aussi. Cette dernière curiosité, pour la politique, prit un tour insolite, exceptionnel même, plus tard, chez le Mitterrand président. Sous la Ve République, aucun de ses prédécesseurs n’avait rien manifesté de semblable. Au contraire, leur comportement exprimait un détachement, un désintérêt évident pour ce qui se passait de l’autre côté des Alpes. Comme si, dans la Péninsule, l’exercice de la politique équivalait à un spectacle d’opéra, pour ne pas dire d’opérette, où seuls comptent la qualité des voix et les décors de carton-pâte.

Dans le meilleur des cas, la politique italienne était vue comme une caricature du machiavélisme. Un machiavélisme vulgaire, au venin désormais dilué, parce que suranné, capable tout au plus de donner mal au ventre, et aux poignards pointés comme sur la scène de Rigoletto. De Gaulle était plein de commisération (« Pays pauvre, pauvre pays »). Pour Pompidou, humaniste de qualité, la politique romaine était ce que le latin de cuisine est au latin classique (celui de la France). Sensible au courant anglo-saxon, Giscard d’Estaing tenait en faible considération le monde italien, dans lequel, toutefois, il ne négligeait pas sa parentèle et ses amitiés aristocratiques, utiles pour donner du lustre aux quartiers de noblesse dont il se faisait gloire.

J’exagère ? Pas tellement. Tout au plus l’Italie était-elle, pour les prédécesseurs de Mitterrand, quelque chose de semblable à un laboratoire, sans la capacité de passer à une véritable production. Une terre de vieille civilisation, sans doute, mais incapable de donner consistance aux nombreux héritages dont elle était dépositaire. Un pays allié, certes, comme peut l’être un parent assez proche pour une famille où, de temps en temps, on aime réveiller les souvenirs communs. Mais de peu d’utilité pour le présent. Un pays dont les éclairs d’intelligence produisaient parfois des résultats géniaux. À tenir à l’oeil, donc, pour le récupérer, ce génie, s’il s’avérait utile, c’est-à-dire capable de porter des fruits dans la France fertile.

Mais revenons à l’épisode évoqué au début de ces lignes, celui qui m’a fait découvrir le Mitterrand « italomaniaque », du moins pour ce qui a trait à l’art. Cela remonte à bien des années. Une trentaine, peutêtre. C’était le premier après-midi de printemps à Paris. Il y avait une exposition dédiée à l’Ecole de Fontainebleau. Je profitais d’une heure de faible affluence pour la visiter. Et c’est là que je le vis, absorbé devant un tableau du Primatice. Il était seul. Il était déjà premier secrétaire du Parti socialiste, ce qui suffisait à attirer l’attention d’un journaliste étranger comme moi, pas encore imprégné des affaires françaises, mais pas complètement ignorant du paysage politique parisien.

En contemplation devant le Primatice

Dans ces salles vides, Mitterrand pouvait se mouvoir à sa guise. Il s’éloignait lentement du tableau qui l’avait séduit, s’en rapprochait de nouveau, se déplaçait à droite et à gauche à la recherche du meilleur angle, plissait les yeux sous l’effet d’un éclairage trop vif qui dénaturait les couleurs. Il était tellement absorbé dans la contemplation d’Ulysse et de Pénélope (occupée, cette dernière, à raconter à son époux, à peine rentré à Ithaque, ce qui s’était passé pendant son aventureux voyage), il était tellement concentré qu’il ne prêta pas attention à la présence de l’intrus qui l’observait de près avec stupeur et avec une indiscrète insistance.

Son attitude était insolite. Elle ne laissait aucun doute sur l’intimité établie avec l’œuvre qui l’avait séduit. Une intimité voluptueuse, si profonde qu’il en oubliait tout le reste, qu’elle le rendait étranger au monde et à ses semblables, lui qui les perdait si rarement de vue. Ce n’était pas un hasard, pensai-je plus tard, si son intérêt passionné se focalisait sur un moment significatif de l’histoire de l’art : la rencontre entre la France et l’Italie.

Il est probable que j’accorde trop de poids à un épisode lointain et imprécis, à une impression esthétique subjective. Mais je pense encore, si longtemps après, que le charme exercé sur Mitterrand par les peintres maniéristes italiens, comme le Primatice, et plus encore, bien sûr, Rosso Fiorentino, était dû, autant qu’à leurs œuvres, à leur trajectoire : à cette façon de faire irruption dans l’art français du temps. Il en résulta une sorte de mariage heureux, fécond, favorisé par l’intelligence de François Ier qui attira dans la puissante France de grands peintres transalpins, traumatisés par le sac de Rome, cet épisode dramatique de la fragilité italienne. Une rencontre dont la France a retiré le plus grand bénéfice. Un moment qui a laissé une empreinte élégante, raffinée, et aussi troublante, dans l’art et le goût français. Qui a contribué à le dépouiller de son caractère gothique, encore médiéval.

J’aime imaginer que cet épisode est à la source de l’intérêt de Mitterrand pour l’Italie. Maire de Château- Chinon, dans la Nièvre, dont il avait fait le nombril symbolique de la France profonde (ou tranquille), il établit un jumelage avec Cortone, en Toscane, terre de la Renaissance. « Tu es au courant ? », me dit un jour, triomphant, Giovanni Spadolini, florentin, historien et alors président du Conseil, en visite à Paris, « on l’appelle le Florentin ! ». Je refroidis son enthousiasme, en lui expliquant que ce n’était pas un compliment, comme il le croyait. Dans la bouche d’un Français, un « Florentin » est un machiavélique au sens vulgaire du terme : un fourbe, cultivé peut-être, mais dépourvu de scrupules. « Tu prêtes trop l’oreille aux ragots, » me reprocha Spadolini, « lui, c’est un vrai Florentin ». Je le confortai dans sa conviction en lui rapportant la rumeur du moment (qui reste une légende dont jamais l’on n’eut confirmation) : Mitterrand écrivait un livre sur Laurent de Médicis. Spadolini en fut satisfait. Apaisé. Et par la suite je me gardai bien de le détromper.

Politique et esthétique

Quelques années plus tard, à l’occasion d’un anniversaire, une chaîne française m’interrogea longuement sur l’amour de Mitterrand, qui était mort entre temps, pour Machiavel. Je rappelai que Machiavel est le fondateur de la science politique moderne et que sa doctrine ne se limite pas à ce qu’on appelle le « machiavélisme ». Et qu’ainsi, pour un homme politique, ses écrits, loin de sentir le soufre, constituent une utile lecture. Il ne resta rien, à l’antenne, de cette partie de mon intervention. Ainsi Machiavel est resté (et Mitterrand avec lui) celui pour qui « la fin justifie les moyens ».

François Mitterrand a épargné à la gauche française les conséquences de la faillite de l’Union soviétique. Quand celle-ci s’effondra, la composante communiste de la gauche française s’était déjà drastiquement réduite, à la suite de la refondation et de l’expansion du parti socialiste. En France, la gauche, dans on ensemble, ne se ressentit pas de la fin de l’URSS. En Italie, Bettino Craxi tenta de suivre l’exemple de Mitterrand. Mais il se heurta à un parti communiste plus ondoyant, plus ouvert, et de ce fait, moins vulnérable. Du reste, le PCI, en raison justement de sa nature particulière, avait connu de sérieux désaccords avec le PCF, depuis l’époque de Thorez et Togliatti. Entre Berlinguer et Marchais, après le feu de paille de l’ « eurocommunisme » qui suscita une éphémère action commune, on en revint rapidement à des relations plus glaciales que froides. Berlinguer chercha une ouverture du côté des socialistes français après avoir constaté « l’extinction de l’élan propulseur de la Révolution d’octobre ». Mitterrand observa et suivit l’évolution des communistes italiens, donnant parfois l’impression de privilégier dans ses contacts Berlinguer par rapport à Craxi, leader des socialistes, poursuivi ensuite par la justice et mort en exil à Hammamet, en Tunisie. Etais-je le seul à penser que, pour des raisons qui étaient aussi esthétiques, le sobre Berlinguer avait la préférence sur Craxi ? Dans l’attention portée par Mitterrand à l’Italie, je n’ai jamais réussi, sans doute par excès d’ingénuité, à faire la part de ce qui relevait de la politique et de l’esthétique.

En 1981, quand Mitterrand entama son premier mandat, le gouvernement italien se sentait marginalisé (c’est une névrose récurrente de notre histoire nationale) par rapport à l’axe franco-allemand. Et aussi par rapport à la relation franco-britannique. Si le premier se fondait sur le Traité de l’Elysée, la seconde était régie par un accord moins contraignant mais qui prévoyait des rencontres périodiques entre les deux gouvernements. Rien de semblable avec l’Italie. Mitterrand régla la question avec Spadolini, premier ministre laïque après des décennies de monopole démocrate-chrétien, en instaurant des rendez-vous annuels au sommet qui continuent de rythmer les relations entre les deux pays. Cette décision favorisa la multiplication des contacts dans de nombreux domaines. Mitterrand savait que la société politique italienne anticipe parfois des phénomènes, pas toujours positifs, qui s’étendent ensuite au reste de l’Europe. Il la tenait à l’œil. Et quand, en 1994, Silvio Berlusconi remporta les élections et forma son premier gouvernement, Mitterrand lança une mise en garde, courtoise mais précise, que je recueillis dans l’interview qu’il me donna. Il dit en substance que le nœud du problème résidait dans le fait que Berlusconi était un outsider par rapport à la classe politique. La télécratie faisait là son inquiétante apparition.

La dernière fois que je vis Mitterrand, quelques instants dans le hall de l’Elysée, il reprocha à mon journal d’avoir publié une information inexacte le concernant. Il se référait à la rumeur selon laquelle il aurait acquis une maison à Venise. Je lui dis qu’on avait publié un démenti. « En Italie, oui, mais pas en France, où on continue de le croire », répliqua-t-il, mais pour ajouter aussitôt : « Je vous avoue tout de même que si j’étais plus jeune, la maison à Venise, je l’achèterai tout de suite ». Venise aura été sa dernière passion italienne.


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