24 juin 1981

Le vice-président Bush expose au cours d’un entretien l’inquiétude des Etats-Unis concernant l’entrée des communistes au gouvernement.

Esquisse d’une géographie amoureuse


Témoignage | par Jean Musitelli le 16 décembre 2004

Thématiques

« Nous, Français, dès que la frontière est franchie, il nous semble que nous descendons tous d’Henri Brulard [1]. J’ai vécu moi-même cette expérience dans ma jeunesse, attaché que j’étais à l’Italie. Je ne voudrais pas établir une sorte de hiérarchie entre les régions d’Italie. Mais je me souviens être venu pendant quinze ans quatre ou cinq fois par an à Florence sans parvenir à descendre plus au sud. Depuis cette époque, j’ai pris l’Italie à revers pour pouvoir remonter vers Florence par Naples, et Rome enfin. Eh oui, j’ai mis longtemps à connaître Rome ! J’étais un touriste flâneur, habité par le seul projet d’aimer se promener là où l’on veut, en regardant simplement la couleur du ciel, la forme d’une colline et l’harmonie entre l’oeuvre des hommes et celle de la nature ».

S’il est une chose dont François Mitterrand ne s’est jamais caché, au point même d’en faire une composante reconnue de son image d’homme public, c’est de son amour pour l’Italie. La confidence rapportée ci-dessus en est une marque d’autant plus spectaculaire qu’elle fut prononcée devant un parterre de personnalités italiennes et françaises au Palais Farnèse, le 27 février 1982.

Le petit-fils d’Henri Brulard

Aussi, suivre les traces de François Mitterrand en Italie, est-ce mettre ses pas dans ceux d’un promeneur amoureux. Rien de fortuit dans l’invocation de Stendhal. Le regard de ce promeneur n’est évidemment pas (quoiqu’il prétende) celui, hâtif et désinvolte, du touriste qui effleure la surface des choses, mais celui, scrutateur et fasciné, de l’homme de culture qui, derrière chaque visage, chaque pierre, chaque paysage, lit le travail et la sédimentation de l’histoire. Et Dieu sait si l’Italie se prête à une approche qui combine les voies de la rêverie et celles de l’érudition, si elle convie également à la flânerie et à la méditation. François Mitterrand y a puisé ample matière à satisfaire ces deux versants de son inclination.

On connaît la page étonnante, parce que d’un lyrisme insolite chez un homme à l’expression d’ordinaire si maîtrisée, que lui inspire la contemplation de Venise :
« Rien ne me trouble plus que la beauté. De quelles correspondances est-elle le signe ? quel monde révèlet- elle où l’âme aurait accès ? Que l’on puisse trembler de bonheur devant un nombre d’or, ligne d’un toit, cintre d’un arc, exacte mesure d’une colonne, que la couleur d’un mur auprès d’un autre mur, fatigue des ocres, brûlures des pourpres, bleus délavés, vous force à rester là, vidé de pesanteur, que toute maison soit palais, et tout palais navire, que toute pierre soit orgueil, toute église ornement, toute île bucentaure, que la ville soit réminiscence, théâtre où l’acteur est songe, idée de dieu, fête baroque, la beauté de Venise prouve d’abord que l’homme existe » (La paille et le grain, 5 décembre 1973).

Le Florentin ou le Vénitien ?

« Ne pas établir de hiérarchie... », dit-il. Certes, mais comment ne pas reconnaître la primauté incontestée de Florence et Venise dans le Panthéon mitterrandien ? Inutile de chercher à les départager : ce sont les deux pôles indissociables d’une même passion. Florence est, comme dit Spadolini, sa patrie idéale, Venise, sa villégiature fantasmée. La première dispense une leçon d’histoire, la seconde prodigue le ravissement esthétique (mais l’inverse n’est pas moins vrai...). La double nature du Prince y trouve son compte. Florence conserve, semble-t-il, le privilège de l’antériorité. C’est François Mauriac, dont on sait qu’il ne détestait pas Mitterrand, qui l’a naturalisé florentin. Dans un entretien au Nouvel Observateur du 16 août 1971, Mitterrand s’interroge, avec une feinte ingénuité, sur les raisons de ce qualificatif : « J’ai ébauché, en effet, un livre sur la seconde moitié du XVe siècle à Florence (...). Est-ce cela qui m’a valu d’être appelé « Florentin », comme le fit Mauriac en son temps ? Est-ce plutôt ma manière d’être ? Ne serait-ce pas, aussi, qu’on se fait des Florentins une drôle d’idée ? Je crois que lorsqu’on évoque en politique un « florentin », on pense « Machiavel ». Et Machiavel a inspiré beaucoup de princes (...) Pourtant, Machiavel, qui a pratiqué beaucoup la politique, a fini par échouer dans sa propre action. A-t-il mal appliqué ses principes ? Ou bien ses principes l’ont-ils trahi ? » Quoi qu’il en soit, Mitterrand ne s’est jamais offusqué de cette épithète. Je l’ai entendu dire que, si elle était désobligeante, ce n’était pas tant à son égard qu’à celui des Florentins qui ne méritaient pas la mauvaise réputation qu’on leur faisait.

Les leçons de Laurent le Magnifique

Quant à l’intérêt pour Laurent le Magnifique, gardons-nous de le réduire à une marotte d’érudit. Il procède d’une réflexion sur l’histoire dont ne sont sûrement pas absentes des considérations d’actualité. Laurent de Médicis, c’est l’archétype du politique qui, jouant des ressources de la « vertu » (pour utiliser le lexique de Machiavel), parvient à neutraliser les aléas de la « fortune ». Qui, pour épargner à Florence l’asservissement par des forces qui la dépassent, se porte au point d’équilibre des tensions contraires et neutralise leurs effets en devenant l’ « aiguille de la balance italienne ». Cet art consommé de tirer force de sa faiblesse, cette volonté tenace d’opposer la liberté à la nécessité n’avaient rien pour déplaire à Mitterrand.

Dans les conversations avec ses interlocuteurs italiens, il n’était pas rare qu’il convoque les mânes du plus fascinant des Médicis pour illustrer un propos ou pour le plaisir de l’anecdote.

Deux exemples parmi d’autres. Lors du déjeuner officiel du sommet bilatéral de Naples, en 1987, il raconte à ses hôtes comment, à l’occasion d’une visite de Laurent à Naples, le roi Ferrante, qui avait coutume de faire empailler ses ennemis et d’en orner sa salle à manger, lui avait présenté ces étranges convives avant que de passer à table.

Au printemps 1989, rencontrant M. De Mita, dans le cadre idyllique de l’ancien couvent de San Domenico à Taormina, il met en scène la dernière nuit du prince de Florence. A son chevet, Savonarole et Pic de la Mirandole débattent des fins dernières, de l’au-delà et des consolations respectives de la religion et de la philosophie. Laurent, à bout de forces mais maître de son intelligence, arbitre la controverse du moine dominicain et du philosophe néo-platonicien avant de rendre l’âme. « Se non è vero, è ben trovato », pensaisje en entendant ce récit parfaitement filé.

La prédilection de Mitterrand pour l’Italie a, bien entendu, immanquablement nourri un cortège de mythes et de rumeurs que sa répugnance à les démentir faisait prospérer. Au premier rang desquels figurent, avec une belle symétrie, le livre sur Laurent le Magnifique (peut-être le plus commenté des livres jamais écrits), côté Florence, et le palais sur la lagune, côté Venise. La fameuse « casa di Venezia » sur laquelle les curieux trouveront des revues de presse étoffées.

J’ai un souvenir très précis du déluge d’appels de journalistes qu’avait valu au porte-parole du Président que j’étais alors la parution dans l’hebdomadaire The European, en octobre 1994, d’une enquête très documentée sur « le magnifique appartement dans un palais du XIIIe siècle sur la Giudecca » que Mitterrand aurait acheté (ou envisagé d’acheter, on ne sait trop, il y avait du mystère là-dessous) pour y prendre sa retraite. L’article s’ornait, sur la moitié de la première page, d’une vue superbe sur la lagune et la pointe de la Salute dans la découpure d’une fenêtre gothique. On imagine sans peine l’embarras du malheureux porte-parole contraint d’avouer qu’il n’était au courant de rien, tout en faisant observer que, si l’information était fondée, cela prouvait du moins que Mitterrand avait bon goût.

Fidélité à Cortone

Si Florence et Venise sont les deux perles les plus éclatantes du collier, elles ne sauraient occulter la multitude des autres joyaux qui ont attiré, passagèrement ou durablement, son attention.

Ainsi Cortone. Moins connue, quoique fort singulière, la longue fidélité du maire de Château- Chinon puis du Président de la République à cette délicieuse cité toscane est restituée, ci-après, par les témoignages inédits de Spartaco Mennini et d’Annie Cohen-Solal.

[1Pseudonyme d’Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal.


IFM — 33 rue du Faubourg Saint-Antoine 75011 Paris — Tél. +33 1 44 54 53 93 — Fax. +33 1 44 54 53 99 — ifm@mitterrand.org — © 2005-2016 — Mentions légales