29 juin 1981

Lors du Conseil européen de Luxembourg, François Mitterrand évoque la mise en place d'un espace social européen

21 mai 1981 : la Gauche entre dans l’Histoire de la Ve République


Contribution | par Mathieu Monot le 16 mai 2012

Jeudi 21 mai 1981. Palais de l’Elysée. Onze jours après le second tour de l’élection présidentielle, la cérémonie de passation des pouvoirs entre Valery Giscard d’Estaing et François Mitterrand est organisée. Si la Constitution ne mentionne aucune règle établie concernant le déroulement de l’investiture, des traditions diverses sont apparues avec les années. Celle de 1981 reste encore aujourd’hui dans toutes les mémoires. Retour sur cette journée historique.

Il est 9h30 lorsque le cortège du nouveau Président de la République, venant de la rue de Bièvre, pénètre dans la cour du palais de l’Elysée par le porche de la rue du Faubourg Saint-Honoré.

La voiture de François Mitterrand s’arrête au pied du perron où Jacques Wahl l’accueille. Valery Giscard d’Estaing, qui l’attend en haut des marches, sert à son tour la main du nouveau Président.

Pendant que les deux hommes s’entretiennent en tête-à-tête, les invités arrivent dans la cour de l’Elysée. Les responsables du Parti socialiste, les présidents des groupes parlementaires, les membres des corps constitués, les personnalités de l’armée, les dignitaires religieux mais également des élus et des amis de François Mitterrand venus de Charente, de la Nièvre et des Landes se côtoient dans la salle des Fêtes.

L’entrevue entre les deux présidents, première du genre sous la Ve République, a duré 47 minutes. Valery Giscard d’Estaing a transmis à son successeur les dossiers importants de la République, en particulier les moyens d’utilisation de l’arme nucléaire.

« La passation de pouvoirs dans le domaine militaire exigeait une information précise sur quelques donnés qui sont la clef de l’emploi de la force nucléaire » [1]

Ainsi, le général Saulnier, sur le point de devenir le chef de l’état-major particulier de François Mitterrand, a reçu les deux enveloppes contenant les procédures complémentaires à celles du chef de l’Etat pour déclencher la force de frappe.

Le moment était venu pour Valéry Giscard d’Estaing de quitter le palais de l’Elysée au terme des sept années de son mandat présidentiel. François Mitterrand l’a alors raccompagné jusqu’au perron pour le saluer.

Après la passation vient le temps de l’investiture. Le nouveau chef de l’Etat s’est rendu au salon Pompadour où le général d’armée Biard lui a présenté le collier en or massif de grand maître de l’ordre national de la Légion d’honneur.

A 10h34, tandis que l’orchestre de la Garde républicaine jouait une marche de Jean-Baptiste Lully, François Mitterrand a fait son entrée dans la salle des fêtes. Il revenait au président du Conseil constitutionnel, Roger Frey, d’annoncer les résultats du scrutin du 10 mai et de proclamer François Mitterrand président de la République.

« Monsieur le président de la République, le 15 mai 1981, le Conseil constitutionnel a constaté que le scrutin du 10 mai dernier vous a conféré la majorité absolue des suffrages exprimés. (…) En vertu des articles 7 et 58 de la Constitution, le Conseil constitutionnel a donc eu l’honneur de proclamer votre élection à la présidence de la République ».

A 10h36, ce jeudi 21 mai 1981 : François Mitterrand devenait le 21ème président de la République française.

Allocution de François Mitterrand – 21 mai 1981 – Palais de l’Elysée



Messieurs les Présidents,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

En ce jour où je prends possession de la plus haute charge, je pense à ces millions et ces millions de femmes et d’hommes, ferment de notre peuple qui, deux siècles durant, dans la paix et la guerre, par le travail et par le sang, ont façonné l’Histoire de France, sans y avoir accès autrement que par de brèves et glorieuses fractures de notre société.

C’est en leur nom d’abord que je parle, fidèle à l’enseignement de Jaurès, alors que, troisième étape d’un long cheminement, après le Front populaire et la Libération, la majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s’identifier à sa majorité sociale.

Il est dans la nature d’une grande nation de concevoir de grands desseins. Dans le monde d’aujourd’hui, quelle plus haute exigence pour notre pays que de réaliser la nouvelle alliance du socialisme et de la liberté, quelle plus belle ambition que l’offrir au monde de demain ?

C’est, en tout cas, l’idée que je m’en fais et la volonté qui me porte, assuré qu’il ne peut y avoir d’ordre et de sécurité là où régnerait l’injustice, gouvernerait l’intolérance. C’est convaincre qui m’importe et non vaincre.

Il n’y a eu qu’un vainqueur le 10 mai 1981, c’est l’espoir. Puisse-t-il devenir la chose de France la mieux partagée ! Pour cela j’avancerai sans jamais me lasser sur le chemin du pluralisme, confrontation des différences dans le respect d’autrui. Président de tous les Français, je veux les rassembler pour les grandes causes qui nous attendent et créer en toutes circonstances les conditions d’une véritable communauté nationale.

J’adresse mes vœux personnels à M. Valéry Giscard d’Estaing. Mais ce n’est pas seulement d’un homme à l’autre que s’effectue cette passation de pouvoirs, c’est tout un peuple qui doit se sentir appelé à exercer les pouvoirs qui sont, en vérité, les siens.

De même si nous projetons notre regard hors de nos frontières, comment ne pas mesurer le poids des rivalités d’intérêts et les risques que font peser sur la paix de multiples affrontements. La France aura à dire avec force qu’il ne saurait y avoir de véritable communauté internationale tant que les deux tiers de la Planète continueront d’échanger leurs hommes et leurs biens contre la faim et le mépris.

Une France juste et solidaire qui entend vivre en paix avec tous peut éclairer la marche de l’humanité. A cette fin, elle doit d’abord compter sur elle-même. J’en appelle ici à tous ceux qui ont choisi de servir l’État. Je compte sur le concours de leur intelligence, de leur expérience et de leur dévouement.

A toutes les Françaises et à tous les Français, au-delà de cette salle et de ce palais, je dis : ayons confiance et foi dans l’avenir.

VIVE LA RÉPUBLIQUE, VIVE LA FRANCE

Après ce discours ponctué par 21 coups de canons tirés des berges de la Seine, le Président de la République a salué les personnalités présentes avant de recevoir dans les jardins les honneurs de la Garde républicaine.

En fin de matinée, la Citroën SM noir avec à son bord François Mitterrand et son Premier-ministre, nommé depuis moins d’une heure, a quitté le palais par la grille du Coq pour la traditionnelle remontée des Champs-Elysées.

Comme le veut la tradition, le Président s’est rendu à l’Arc de Triomphe pour déposer une gerbe de roses rouge sur la tombe du Soldat inconnu et saluer les Anciens combattants. Willy Brandt, Mario Soares et Hortensia Allende ont assisté à cet hommage.

Au milieu de la journée, un déjeuner a réuni à l’Elysée quelques 200 personnes autour du Chef de l’Etat. Des personnalités des mondes politique, scientifique ou culturel, des proches, des amis se sont attablés autour de la vingtaine de tables rondes voulues par le nouvel hôte des lieux, rompant avec l’usage de l’unique et immense table en « U ».

Après le déjeuner, François Mitterrand s’est rendu à l’Hôtel de Ville de Paris où Jacques Chirac, alors maire de la Capitale, lui a remis les clefs de la ville.

Allocution de François Mitterrand – 21 mai 1981 – Hôtel de Ville de Paris



Monsieur le Maire,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

M. le Maire, je vous remercie des voeux que vous venez d’exprimer pour la réussite de cette nouvelle période qui vient de commencer dans l’histoire de la République, ainsi que des souhaits que vous formulez pour le changement dont la France vient d’affirmer la volonté.

Il est bien vrai, que je viens ici conformément à une tradition, mais plus encore que la tradition l’histoire m’en fait un devoir. A Paris est née, un jour de l’été 1792, la première République française, elle nous proposa, avec un temps d’avance, le suffrage universel et avec lui ces mots nouveaux qui devaient faire depuis le tour du monde, les Droits de l’Homme et du Citoyen.

Difficile et douloureuse enfance, si souvent combattue, parfois même abattue, mais renaissant chaque fois du sursaut populaire. Oui c’est à Paris qu’on peut le mieux parler de République et de liberté.

Et c’est à l’Hôtel de Ville de Paris qu’on peut le mieux parler de République et d’égalité.

Premier contre-pouvoir, face au château du seigneur, l’Hôtel de Ville s’affirme comme la maison commune, vieux face-à-face du roi et du prévôt, de la cour et de la ville et plus tard en contrefaçon de Versailles et de la Commune.

1830, 1848, 1870, 1871, à quoi bon égrener les dates, beaucoup sont devenues des fêtes, mais n’oublions pas qu’elles furent d’abord des combats.

L’absolutisme ne pardonne pas au pouvoir municipal. A celui-ci, moins qu’à tout autre. Ce n’est pas un hasard si Napoléon Bonaparte supprima le Conseil municipal de Paris au bénéfice des Préfets, ce n’est pas un hasard si Louis-Napoléon à son tour accru la tutelle de l’Etat sur la ville.

Victor Hugo disait : "Qui adresse la parole à Paris, s’adresse au monde entier".

Je préfère aujourd’hui, à travers vous, m’adresser à toutes les communes de France. J’ai été Maire, je suis encore Conseiller municipal, je sais qu’ici bat le coeur de Paris, que c’est ici enfin qu’on peut parler et que je dois parler de République et de fraternité.

Un grand souvenir m’habite en cet instant, c’était le 25 août 1944. Depuis quelques jours Paris avait pris les armes, le Comité parisien de libération et le Conseil de la résistance avaient fait de cet Hôtel de Ville, après la Préfecture de police, le symbole, la tête de proue de la France libérée, libérée par elle-même. 25 août, 26 août, j’ai vécu ces jours, il y a 37 ans, j’étais là, parmi d’autres, pour recevoir le Général de Gaulle, comme lui et comme tant d’autres, j’écoutais la profonde rumeur de la foule qui montait vers les fenêtres, comme lui et comme tant d’autres, je ressentais, ainsi qu’il a écrit dans ses "Mémoires de Guerre", l’émotion sacrée qui nous étreint tous, hommes et femmes, en ces minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies. A cette minute-là, la France était fraternelle.

Vous l’avez dit, M. le Maire, il y a beaucoup à faire. Mais rien ne se fera sans la fraternité et rien sans la justice.

En cet instant où il est possible d’abandonner ne serait-ce qu’un moment l’âpreté des compétitions politiques, qui mieux, que le Président de la République, mesure l’effort à accomplir ? Qui mieux que lui peut exprimer la profonde volonté d’union de notre peuple ? Chacun restera bien entendu fidèle à ses choix et à ses préférences et je n’entends pas déroger moi-même aux engagements que j’ai souscrit devant le suffrage universel pour répondre à l’aspiration au changement des Françaises et des Français qui m’ont fait confiance.

Le débat, l’expression des différences sont légitimes, sont même nécessaires dans une démocratie, mais au-delà des confrontations j’en appelle à la cohésion de notre pays, source de vitalité, garantie de notre puissance, pour affronter les problèmes du temps.

Oui, M. le Maire, il y a beaucoup à faire. Paris, ville des lumières, est aussi celle de l’imagination parce qu’elle est une ville de mémoire. Sachons à présent inventer l’avenir.

Vive Paris ! Vive la République !

François Mitterrand et Jacques Chirac ont ensuite gagné le salon Chéret où ils se sont entretenus pendant plusieurs minutes. Après cet accueil courtois, le cortège présidentiel a quitté l’Hôtel de Ville pour la dernière étape de la journée d’investiture.

Le Président de la République redevient l’homme du 10 mai. Une rose à la main, acclamé par le peuple de gauche, François Mitterrand quitte sa voiture devant l’entrée du jardin du Luxembourg et entame sa remontée de la rue Soufflot vers le Panthéon.

Arrivé sur l’esplanade du temple des Grands Hommes, le nouveau président de la République en gravit les marches pour pénétrer à l’intérieur de la nef au son de L’Hymne à la joie. Tour à tour, il dépose une rose rouge sur les tombeaux de Jean Moulin, Victor Schoelcher et Jean Jaurès.

Cette cérémonie, orchestrée par Jack Lang et Serge Moati, prend fin avec La Marseillaise d’Hector Berlioz sous un ciel orageux, et avec l’enthousiasme de la foule.

Peu après 19 heures, François Mitterrand est de retour à l’Elysée. La gauche fait son entrée dans l’Histoire de la Ve République.

[1Entretien accordé par François Mitterrand à Pierre Favier et Michel Matin-Roland pour le film Dix Ans, dix jours. La décennie Mitterrand.


IFM — 33 rue du Faubourg Saint-Antoine 75011 Paris — Tél. +33 1 44 54 53 93 — Fax. +33 1 44 54 53 99 — ifm@mitterrand.org — © 2005-2016 — Mentions légales