15 septembre 1978

Bernard Pivot reçoit François Mitterrand sur le plateau d’Apostrophes, le 15 septembre 1978 à l’occasion de la parution de "L’Abeille et l’Architecte".

Un siècle d’humilité


Point de vue | par Bruno Delaye le 18 juin 2005

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François Mitterrand aimait l’Afrique. Parce que dans sa carrière ministérielle sous la IVe République il l’avait parcourue, et qu’il connaissait intimement tous les dirigeants qui allaient conduire ses premiers pas lors de l’indépendance.

Parce qu’il l’aimait et la connaissait en profondeur, dans ses entrailles culturelles, ethniques, historiques, il savait deux choses qu’il rappelait constamment à ses collaborateurs : il faut respecter l’Afrique. Toute démarche qui consistait à y projeter nos parti pris idéologiques, économiques ou politiques est vouée à l’échec. Méfions-nous des donneurs de leçons ou de conseillers qui sillonnent le continent et les antichambres présidentielles. Ce sont les peuples qui payent les pots cassés. L’Afrique est une école d’humilité. Le rôle de la France est d’être son avocat inlassable sur la scène internationale mais jamais son architecte ou directeur de conscience.

Les querelles inter-africaines ou les rivalités internes aux pays ne sont pas les nôtres. Gardonsnous toujours de les épouser et gardons-nous de la tentation d’une vision manichéenne qui voudrait distinguer entre « les bons et les mauvais ».

François Mitterrand avait aussi compris que la rivalité Est-Ouest n’avait eu pour effet en Afrique que d’y bloquer toute évolution démocratique. Les dirigeants jouant habilement de la concurrence des blocs d’influence arboraient le drapeau d’un camp ou de l’autre comme une assurance contre le changement. Les modèles de développement libéral ou socialiste n’avaient pas produit de miracle économique, seule la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny avec le boom du café-cacao ayant pu faire illusion.

Quand s’effondre le mur de Berlin il comprend alors vite la nécessité d’un double mouvement.

Le mouvement politique : les dirigeants africains doivent désormais accepter de jouer et gérer le jeu de la démocratie. La France n’est pas là pour l’imposer mais pour l’appuyer, l’encourager. C’est le discours de La Baule.

Le mouvement économique : il comprend aussi que sans un appui économique sans précédent le vent démocratique ne soufflera que sur les braises de la misère et de la frustration. Il entreprend alors une double initiative : faire franchir un bond à l’aide française au continent. Un programme d’annulation de dettes sans précédent est négocié avec Bercy et le Président demande à Michel Camdessus, alors directeur du FMI, de l’accompagner par un effort spécial des institutions de Bretton Woods. Un nouveau FED est monté à Bruxelles et la France y augmente sa contribution.

Rendre les productions africaines plus compétitives en acceptant une dévaluation du franc CFA, préparée sous le gouvernement de Pierre Bérégovoy puis mise en oeuvre avec le gouvernement d’Édouard Balladur.

Mais le vent démocratique engendre vite des secousses déstabilisantes. François Mitterrand manoeuvre en finesse entre régimes installés et oppositions impatientes qui en appellent à l’arbitrage de la France. Très vite l’évidence apparaît : la France ne peut être ni le gendarme de l’Afrique ni son tuteur. Face aux déstabilisations incontrôlées ou manipulées il faut sommer la communauté internationale de prendre ses responsabilités, au même titre qu’elle tente de le faire au Moyen-Orient, dans les Balkans ou en Asie. Ce sera le cas du Rwanda et de la région des Grands Lacs. La recette : négociation sous auspices internationaux entre les factions en présence (accord d’Arusha), engagement du Conseil de sécurité et de forces internationales sur le terrain (MINUAR).

Cela n’évitera pas, hélas, le drame au Burundi, au Rwanda et dans l’est du Congo. Le prix humain fut atroce mais peut-on reprocher à François Mitterrand d’avoir anticipé le premier cette nécessaire formule appliquée depuis lors à tous les conflits sur le continent noir ? Quelle était l’alternative à partir du moment où nous ne pouvions - ni ne voulions - plus être le gendarme et le tuteur de l’Afrique ? Le drame fut sans doute celui d’avoir raison trop tôt face à une communauté internationale qui ne s’est réveillée qu’après que l’indicible - pourtant prévisible - eut été commis.

Ambassadeur de France à Athènes, ancien conseiller de François Mitterrand pour les questions africaines.


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