26 septembre 1981

Visite en Arabie Saoudite de François Mitterrand, premier voyage officiel à l'étranger depuis son arrivée à l'Elysée

Un épisode de la trajectoire de François Mitterrand : son voyage à Prague en 1967


Politique internationale | par Antoine Marès le 22 octobre 2012

Du samedi 11 au mardi 14 novembre 1967, François Mitterrand séjourne à Prague à l’invitation de l’Institut de politique et d’économie internationale (ÚMPE), dirigé par Antonín Šnejdárek. Il est accueilli à l’aéroport, entre autres, par les francophones Alexandr Ort et Adolf Hoffmeister. Logé à l’hôtel Alcron avec Claude Estier qui l’accompagne, il passe le dimanche en visites de la capitale et du site de Lidice, l’Oradour tchèque, avant de consacrer le lundi à des rencontres et à une conférence à l’ÚMPE. Mais c’est le long entretien qu’il a le mardi matin avec Antonín Novotný, chef de l’État et du parti communiste tchécoslovaque, qui constitue le sommet de sa visite, avec près de trois heures de discussions assez libres.

Pourquoi François Mitterrand a-t-il réalisé ce voyage ? Certainement parce qu’il a de la curiosité pour un pays qui ne lui est pas tout à fait étranger, parce que le climat franco-tchécoslovaque s’est détendu depuis 1963 où sont apparues les prémices du « printemps de Prague » – avec un fameux colloque consacré à Franz Kafka – parce qu’il a la volonté d’acquérir une stature internationale plus affirmée à un moment où il s’approche du pouvoir, pour donner en même temps un signe fort au PCF de son affinité nouvelle avec les communistes. Du côté tchécoslovaque, dans le cadre de la coexistence pacifique et de la détente franco-soviétique, deux motivations essentielles : d’une part s’assurer du soutien de la France face à une Allemagne occidentale qui est toujours perçue comme menaçante, d’autre part étudier les perspectives de développement des échanges économiques et technologiques alors que Prague doit réagir à une crise très sérieuse. On ne peut non plus négliger l’idée d’une dissociation du bloc occidental en enfonçant un coin dans son maillon faible qu’est la France gaullienne qui vient de se retirer de l’organisation intégrée de l’OTAN. François Mitterrand n’est pas encore au pouvoir, mais son ascension est très remarquée et suivie par l’ambassade tchécoslovaque de l’avenue Floquet depuis 1965. Mais elle sera doublement entravée par les événements de Mai 1968 – et la réaction qui suit ces événements – ainsi que par l’invasion soviétique d’août 1968 qui perturbe partout les rapports au sein de la gauche européenne.

Bien qu’Antonín Novotný soit alors sur le point de perdre le pouvoir face à la montée des libéraux et des Slovaques au sein du parti communiste – Brejnev refuse de le soutenir en décembre et il doit céder sa place à la tête du parti à Alexander Dubček le 8 janvier suivant –, cet entretien est particulièrement intéressant. Au-delà des jeux tactiques et des contraintes diplomatiques, les propos donnent à voir une volonté tchécoslovaque de rapprochement avec l’Ouest et les grands traits de la conception mitterrandienne de l’Europe et de la vie internationale. On peut y lire des soucis politiques immédiats, mais aussi une vision à long terme qui vaut la peine d’être comparée avec les axes de la politique internationale que le président Mitterrand déploiera entre 1981 et 1995.

C’est la raison pour laquelle ce texte est présenté ici dans son intégralité, malgré ses imperfections de forme (notamment des allers-retours entre le style direct et indirect) et les incertitudes possibles dues à une double traduction, malgré aussi les possibles incompréhensions des propos de l’interlocuteur français : on sait ce qu’il en est sur les différences qui peuvent apparaître entre verbatims d’une même réunion depuis les comptes rendus de Paul Mantoux à la Conférence de la Paix. C’est pourquoi il est utile de mettre en regard de ce texte le résumé français de cette rencontre.

Document n° 3393/3- Secret !

Note sur l’entretien qui a eu lieu entre Antonín Novotný et François Mitterrand le 13 novembre 1967 au Château de Prague en présence du camarade V. Koucký et du député Claude Estier.

En accueillant son hôte, le camarade Novotný constate que nous sommes heureux d’accueillir M. Mitterrand en Tchécoslovaquie et de pouvoir échanger avec lui sur toute une série de questions d’intérêt commun, ajoutant que les représentants tchécoslovaques sont totalement à disposition pour ces discussions. François Mitterrand répond qu’il souhaitait visiter la Tchécoslovaquie en raison de sa position et de sa signification parce qu’au cours des quinze dernières années il n’en a pas eu l’occasion. Il veut connaître notre pays parce que la situation a changé récemment en France dans le cadre des alliances et qu’il est nécessaire, pour des raisons objectives, que la diplomatie française noue des relations avec l’Est. Parallèlement, en politique intérieure, le mouvement politique qu’il représente s’oriente vers un développement socialiste progressif. Toutes ces raisons expliquent son intérêt pour les relations avec les pays socialistes.

Le camarade Novotný fait un rapide exposé sur l’histoire de nos relations avec la France et constate que nos rapports avec elle remontent au Moyen Âge, que la France a toujours été un pays progressiste et que nous avons mis en œuvre de nombreux éléments progressistes de la vie de la nation française. Il poursuit en disant que nous souhaitons avoir des conversations avec le représentant de la fédération des forces progressistes en France, en particulier parce que notre longue expérience de lutte contre le pangermanisme et de résistance face à lui nous oblige à suivre la politique de la France, entre autres dans ce domaine. Il tient tout d’abord à écarter l’argument qu’on invoque contre nous selon lequel l’Allemagne est liée par l’OTAN, et que par conséquent elle n’est pas dangereuse. Il constate que cela a déjà été le cas dans le passé et que des accords signés ont été violés par les Allemands quand cela leur convenait. La période de la Guerre froide est maintenant liquidée et la question est désormais de savoir comment agir dans le monde, et particulièrement en Europe. Nous, nous sommes des communistes et nous construisons le communisme. Vous, dans votre fédération politique, vous comptez aussi avec un développement socialiste. C’est pourquoi il est utile de s’expliquer mutuellement sur nos points de vue.

F. Mitterrand constate qu’actuellement la réalité politique en France est la suivante : la FGDS s’est unie au parti communiste et elle a gagné aux élections plus de voix que le général de Gaulle. Ensemble, l’opposition a plus de députés que le général de Gaulle. Les candidats de gauche, partout où ils étaient présentés, ont remporté en moyenne 49,5 % des voix. Je voudrais dire en ce lieu que je n’accomplis pas auprès de vous, Monsieur le Président, une simple visite de courtoisie, mais que je suis venu pour conduire avec vous des discussions utiles et fructueuses. Vous avez parlé de la question allemande. La Fédération est arrivée à un accord général pour reconnaître la frontière de l’Oder-Neisse. Dans une certaine mesure, la FSIO (Guy Mollet) hésite toujours sur la reconnaissance de l’Allemagne de l’Est, s’identifiant en cela au gouvernement français. Je suis le seul en dehors des communistes qui est favorable à la reconnaissance de l’Allemagne de l’Est. De ce point de vue, la question de l’Allemagne de l’Est est l’objet de certaines dissensions au sein de la gauche.

Notre problème, ce sont les relations avec l’Allemagne de l’Ouest. Nous sommes partisans de l’organisation de l’Europe, pas de l’Europe des Six, même si nous pourrions prendre les Six comme base. Le problème le plus brûlant est celui de l’Allemagne dans le cadre de cette Europe. Nous avons été dans l’opposition quand le gouvernement français a décidé de signer le traité d’alliance avec l’Allemagne de l’Ouest, parce que c’était à nos yeux une démarche dangereuse. L’Allemagne de l’Ouest est de plus en plus l’État préféré des États-Unis. Il y a là un danger de réarmement. On n’a pas signé jusqu’à présent de traité de paix. Que va-t-il se passer avec l’Allemagne de l’Ouest ? Deviendra-t-elle le 51ème État des Etats-Unis ? C’est pourquoi, dans cette situation, nous considérons qu’il faut édifier dans le cadre de l’Europe un système qui empêcherait cela.

Actuellement, une seule réalité nous dirige : c’est le Marché commun. Nous avons parlé de cette question du Marché commun il y a peu de temps avec Waldeck-Rochet et nous sommes parvenus à la conclusion que, dans la situation actuelle, si nous étions au pouvoir, nous ne pourrions sortir du Marché commun.

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Photo officielle d’Antonín Novotný - Président de la République Socialiste tchécoslovaque de 1957 à 1968 et premier Secrétaire du Parti communiste Tchécoslovaque de 1951 à 1968 - que François Mitterrand rencontre à Prague en 1967.

Le camarade Novotný demande à F. Mitterrand s’il pense que de Gaulle ne poursuit pas dans sa politique étrangère un point de vue plus large que la politique des Six. À notre avis, sa politique vise dans une certaine mesure des intérêts anti-américains, la neutralisation de l’Allemagne de l’Ouest et la construction d’une Europe sans pactes.

M. Mitterrand répond que le premier but de tous les Français est d’assurer la sécurité de leur pays. À notre avis, nous n’avons pas assuré la sécurité de la France quand nous avons développé l’arme atomique. Notre force de frappe ne peut rivaliser avec la force de frappe de l’Union soviétique et des USA. Où est donc notre sécurité ? Dans la bonne volonté des autres ? Nous sommes d’avis que nous ne pouvons pas y compter. La bonne volonté n’existe pas aux Etats-Unis et elle n’est pas suffisante en URSS. Nous ne pouvons assurer l’indépendance nationale de la France sur les bonnes actions et les objectifs des autres. De Gaulle adopte une position anti-américaine, mais il reste dans l’OTAN. Il élargit les relations avec l’Europe de l’Est, mais il mène une campagne anticommuniste en France. Il a de bonnes relations avec les États de l’Europe orientale, mais il ne reconnaît pas la République démocratique allemande. Si nous voulons avoir une bonne politique de coopération avec l’Europe orientale, nous devons échapper à l’influence des USA. La France, l’Italie, la Belgique, l’Angleterre sont aujourd’hui pratiquement dirigées par le monde américain, le Marché commun est toujours régi par l’économie des USA. J’ai déjà noté qu’aucun gouvernement français, même de gauche, ne pourrait sortir du Marché commun. Nous voudrions construire à partir de ce Marché commun de bonnes relations avec les pays socialistes. De Gaulle n’a encore pas décidé comme nous s’il serait bon de conclure des accords avec nos autres voisins dans les domaines économique, politique, scientifique et l’aide mutuelle, et des accords semblables avec les pays d’Europe orientale qui y tiendraient. Si nous abordons la problématique de la politique extérieure, nous constatons que de Gaulle annonce l’élargissement des relations avec l’Europe orientale tout en restant dans l’OTAN.

La France ne peut pas rester seule avec sa défense et sa bombe atomique. Nous avons besoin pour la France d’une politique et d’une indépendance économique pour pouvoir nous positionner face aux Etats-Unis. C’est pourquoi nous soutenons l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. La France a beau être un pays de 50 millions d’habitants, elle est, face aux deux grands (USA et URSS), aussi petite que la Tchécoslovaquie.

Le camarade Novotný : vous avez peut-être raison en ce qui concerne la politique de De Gaulle. Mais nous avons les expériences des deux dernières guerres mondiales et de la politique des États-Unis (en particulier en ce qui concerne la confiscation et la rétention de l’or tchécoslovaque). Mais dites-moi une chose : vous êtes le représentant d’un mouvement de centre gauche qui progresse en France. Si lors des prochaines élections de Gaulle ne l’emportait pas et que, par suite, le mouvement gaulliste s’effondre en tant que tel et que votre mouvement – que vous représentez – émerge au premier plan, que ce soit avec les communistes ou avec leur soutien, que feriez-vous concrètement en politique étrangère ?

M. Mitterrand précise : De Gaulle ne s’est pas encore prononcé, mais nous oui. Nous sommes pour des pas concrets. On ne peut oublier que l’Europe comme un tout est constituée de nations individuelles, mais la collaboration est possible et c’est là le sens de notre politique de coexistence pacifique. La politique du général de Gaulle est précisément le prisme par lequel on regarde en France la question de l’Allemagne. Nous ne comprenons pas du tout cette politique étrangère même si nous en suivons attentivement toutes les manifestations sur ce thème. J’ai été le premier en France à demander au nom de la gauche le changement de cette politique. J’ai demandé la signature d’un traité de sécurité collective avec l’URSS et la mise en œuvre du plan Rapacki. Je résumerai tout cela ainsi : d’un côté l’Europe du Marché commun, plus la Grande-Bretagne, deuxièmement, la liquidation du Pacte atlantique et la conclusion d’accords d’assistance militaire ; troisièmement, dépasser le stade actuel de la coexistence pacifique entre l’Est et l’Ouest (France, Tchécoslovaquie, Union soviétique etc.) et ouvrir l’étape de la coexistence pacifique et de la coopération technique, scientifique et technologique ; quatrièmement, parvenir à ce que les États-Unis et l’Union soviétique donnent des assurances concernant l’emploi des armes nucléaires (interdiction de leur utilisation). Cinquièmement, dans 15 ou 20 ans, les pays d’Europe orientale et occidentale atteindront un certain niveau de développement et de croissance, mais ils resteront derrière l’Amérique. C’est pourquoi il est nécessaire de former un système organique d’accords européens dans le domaine de l’économie et de la technologie pour faire front à cette situation. On peut atteindre ce but de diverses manières. Par exemple, il n’y a pas longtemps a été signé un accord commercial entre la France et la Tchécoslovaquie. Je ne connais pas le contenu précis de cet accord. J’ai lu qu’était concernée l’entreprise automobile SAVIEM. Je sais que la Tchécoslovaquie est un pays industriel, principalement dans le domaine de l’industrie lourde et de la sidérurgie. Mais à mon avis, il faudrait s’orienter dans nos négociations commerciales vers les secteurs de pointe des techniques les plus modernes comme l’électronique et les télécommunications. Je privilégierais dans tous les cas ces secteurs et ces produits de pointe. Nous envisageons très sérieusement de nous occuper de la liquidation des blocs militaires, du Pacte de Varsovie, qui est né sur la base des accords entre pays socialistes, et du Pacte atlantique. Du reste, si la France sort du Pacte atlantique, elle ne pourra conclure des accords de défense pour autant que ses partenaires resteraient membres du Pacte de Varsovie.
Le camarade président : Le système de sécurité est pour nous d’une importance vitale. Nous sommes d’accord avec vous quand vous dites qu’il est nécessaire de former un système de sécurité collective en Europe avec les garanties afférentes à cet objectif. Mais je vous dis ouvertement que nous appuyons notre système de sécurité sur notre traité de coopération avec l’Union soviétique. Nous avons conclu avec l’URSS des traités de coopération économique, scientifique et technique. Et à l’époque où nous étions soumis à un embargo, nous nous sommes appuyés sur l’URSS qui grâce à sa richesse minérale nous a livré les produits nécessaires à la construction et à la modernisation de notre économie, mais aussi à l’industrialisation des autres pays socialistes. L’embargo nous a contraints à édifier une production industrielle complexe, de sorte que nous sommes en troisième position, derrière les États-Unis et l’Allemagne de l’Ouest en ce qui concerne l’assortiment de produits par habitant, ce qui, dans la période actuelle, est pour nous objectivement désavantageux. Nous nous trouvons devant la tâche de moderniser et d’automatiser notre production et, lors des négociations économiques et commerciales, nous proposons notre coopération, avant tout dans les pays socialistes. C’est pourquoi notre conception de la coopération est placée dans le cadre des pays socialistes, mais nous souhaitons aussi coopérer et coordonner notre production avec d’autres pays, comme en témoigne le séjour récent de notre Premier ministre le camarade Lenárt en France. Nous sommes déterminés à faire tout cela et nous le mettrons en œuvre à une seule condition : la reconnaissance de notre système socialiste et des principes de production socialiste chez nous. Puis le camarade Novotný a informé M. Mitterrand des principes de nitre nouveau système économique.

De cela découle, constate M. Mitterrand, qu’il ne suffit pas d’avoir seulement la technique, mais qu’il faut aussi avoir un marché. Même si vous avez eu pendant ces vingt dernières années d’après-guerre un remarquable laboratoire, une excellente technique, mais pas de marché, cela ne vous a pas tellement rapporté. Le camarade Novotný acquiesce. C’est pourquoi, poursuit M. Mitterrand, pour la formation d’un marché dont nous avons besoin vous et nous, il faut coopérer dans le domaine diplomatique à un rapprochement mutuel.

Le camarade Novotný clôt cette partie de la discussion en précisant que, dans l’esprit de notre nouveau système économique, nous sommes favorables à la coopération et à la coordination dans ce secteur.

Puis il revient à la question allemande. Hier s’est achevé le congrès du parti néo-nazi au cours duquel son président nouvellement élu von Taden /sic !/ a présenté les mêmes revendications que Hitler avant son accession au pouvoir. Avant tout le retour de tous les territoires qui ont auparavant appartenu à l’Allemagne. Quand Hitler a présenté ces revendications en 1930, il n’avait pas lui non plus la majorité. En faisant cela, von Taden se moque de la CDU et du SPD qui, semble-t-il, n’ont ni la volonté ni l’envie de s’élever contre cela. Le parti néo-nazi a maintenant 4 représentants au niveau des Länder et compte avoir des représentants au Bundestag aux législatives de 1969.
Il rappelle le procès de Nuremberg quand le procureur principal, un Américain doté des pleins pouvoirs par son gouvernement, accusait les nazis d’avoir tué et torturé des millions de personnes. Il constate que, quelques années plus tard, les États-Unis font la même chose au Vietnam. Qui nous garantit, à vous et à nous, que, à l’image du comportement des Américains au Vietnam, ils ne se comporteront pas de la même manière en Allemagne occidentale et qu’ils n’aideront pas dans leur intérêt le parti néo-nazi ?

M. Mitterrand remarque que les Américains commettent des erreurs, mais qu’on ne peut pas dire qu’ils soient favorables au nazisme.
Le camarade Novotný discute cette opinion en disant que bien évidemment l’histoire ne se répète pas, mais qu’il est possible de suivre et de constater certaines ressemblances, malgré des conditions nouvelles. C’est pourquoi il revient à la question initiale de la sécurité des pays et des peuples. D’après votre avis, la France ne peut conclure de traité avec un des pays du Pacte de Varsovie tant que ces États ne sortiront pas du pacte.

M. Mitterrand le confirme et souligne que tous les pays d’Europe orientale sont plus ou moins protégés par un pacte militaire. Nous ne critiquons pas cette position, mais si la France sort de l’OTAN, nous ne sommes protégés par personne et par rien. Je pense qu’un accord paneuropéen sur la sécurité peut être conclu sans bouleverser les pactes actuels. La France, si elle reste seule, redoutera cette grande coalition autour de l’Union soviétique. Si la France sort de l’OTAN, alors il ne restera plus pour elle aucune barrière. Il est donc normal que la France cherche une garantie de sécurité auprès de ses voisins.

Le camarade Novotný dit qu’il comprend ce point de vue. Il est logique que la sortie de l’OTAN et la conclusion d’accords avec un ou plusieurs États du Pacte de Varsovie serait pour la France difficile à l’heure actuelle. C’est la situation réelle. Mais l’OTAN est pour la France un handicap, et c’est pourquoi elle cherche un autre chemin. Même nous, nous ne considérons pas le Pacte de Varsovie comme un document permanent et immuable. J’ai à nouveau exprimé ce point de vue à Moscou lors d’un discours à l’Académie militaire. Pourquoi ne pourrions-nous pas, vous et nous, chercher des solutions concrètes et ne pas en rester à de simples phrases ? Nous ne voulons pas la guerre. Pourquoi ne serait-il pas possible de conclure entre la France et la Tchécoslovaquie non pas un pacte militaire, mais un accord qui permettrait un rapprochement dans le domaine international, économique, culturel etc. ? Pourquoi ne pourrait-on pas sur certaines questions fondamentales parvenir à un échange mutuel d’opinions même si, en attendant, la France resterait membre de l’OTAN et la Tchécoslovaquie membre du Pacte de Varsovie ?

M. Mitterrand constate qu’il partage entièrement cet avis.

Il faut avancer dans la mise en œuvre de solutions concrètes, continue le camarade Novotný. À notre avis, des petits pays comme le Danemark, la Norvège, la Belgique, n’y seraient pas opposés. Actuellement, notre ministre des Affaires étrangères en discute avec son homologue des Pays-Bas.

Vous savez très bien comme nous que l’unification de l’Allemagne est actuellement impossible. Personne ne la veut parce que naîtrait alors une grande force politique et économique dont il serait difficile d’influencer le développement. La question allemande ne peut donc être un obstacle à la recherche des voies d’une unification de l’Europe. La question de l’Allemagne et de son unification sera résolue une fois l’Europe unie. Si lors des prochaines élections votre rassemblement de gauche l’emporte, il aura un président et un Premier ministre, mais il n’aura ni l’audace ni la possibilité d’aborder la question de l’unification de l’Allemagne. Il devra prendre conscience de l’existence de deux États allemands et même, à mon avis, faire un pas supplémentaire, jusqu’à la reconnaissance de la RDA.

À ce sujet, M. Mitterand remarque qu’il a déjà donné son avis et que, malheureusement, il est peu suivi sur cette voie. En ce qui concerne la question allemande, c’est le seul point où nous sommes proches de la politique du général de Gaulle. Mais là où il s’arrête, vous allez plus loin. Nous aussi nous voulons aller plus loin, mais nous devons tenir compte de la situation dans notre pays où la majorité de la population considère que si nous éloignons de l’Europe occidentale et des États-Unis, nous en viendrons à des bouleversements internes.

Le camarade Président ajoute à ce moment que le destin de l’humanité n’est pas entre les mains des États-Unis. Parce que, aux USA, soit on aboutira à une concentration des forces politiques dans une direction réactionnaire, soit au contraire on ira dans la direction du progrès. On ne peut pas considérer Johnson comme un homme politique qui donnerait des orientations, c’est un homme sans conception. La seule peut-être qu’il ait, c’est sa conception de la guerre au Vietnam. Le camarade Président fait aussi mention d’une conversation entre deux chefs d’État, dont l’un dit : « Dieu soit loué que les Américains ne sont pas seuls à avoir l’arme atomique entre leurs mains parce qu’ils nous asserviraient, et il est bon que l’URSS possède sa propre force de frappe et puisse maîtriser les manigances des Américains ». À ce moment, M. Mitterrand demande de qui se passerait si on inversait la phrase. Le camarade Président répond qu’aucun État communiste ne peut vouloir la guerre et qu’au contraire, ils veulent la paix, et qu’il est persuadé qu’on parviendra à la victoire du socialisme par cette voie. Bien entendu, il existe seulement un voie pacifique, avec l’aide de la science et de la technique, parce que la science et la technique sont des conquêtes importantes qui contribuent dans le monde au développement de la paix. On a évoqué la politique de coexistence pacifique au 20e Congrès. C’est une grande idée qui pénètre à travers les frontières et dont le fondement est une grande humanité.

M. Mitterrand constate à ce propos qu’en France, il a parlé après le 20e Congrès au nom de son organisation sur la politique de coexistence pacifique en ce sens qu’il était utile de l’organiser et de lui donner une forme concrète, d’élaborer des plans de coopération technique, économique, en bref dans tous les domaines. Dans la relation à l’égard de la France, nous considérons quelque chose de semblable de la part de la Tchécoslovaquie comme très important parce que votre pays peut faire beaucoup dans cette direction. Vos initiatives seront accueillies en France sans les soupçons qui pourraient entourer des initiatives prises par l’URSS.

Le camarade Novotný mentionne ensuite l’agression israélienne et explique notre point de vue sur ce problème.

À ce sujet, M. Mitterrand constate que personne ne sait quelles sont les causes de la guerre. Nous savons seulement que l’URSS a été la première à reconnaître l’existence légale d’Israël alors que les pays arabes ne l’ont jamais reconnu. Dans tous les discours des dirigeants arabes, y compris de Nasser, on évoquait régulièrement l’anéantissement d’Israël. Notre avis est qu’Israël a le droit à la vie.

Le camarade Novotný ajoute que c’est aussi notre point de vue, mais que M. Mitterrand simplifie un peu les choses dans son appréciation. Il est vrai que des voix ultraradicales ont appelé à jeter Israël à la mer, à le noyer, à l’anéantir. Nous avons toujours désapprouver de tels propos. Il est vrai que la Tchécoslovaquie a toujours aidé à la naissance du nouvel État, mais dans des conditions autres quand Israël était sur d’autres positions qu’aujourd’hui. Les Israéliens savaient que les Arabes ne rentreraient pas en guerre. La proclamation du blocus du côté arabe était politiquement immature. Nasser a succombé à certains conseils, mais malgré tout cela pouvait être réglé sans conflit. Nasser a reconnu que c’était une faute, et il a promis qu’il n’attaquerait pas le premier. Les Américains le savaient et c’est pourquoi ils n’ont pas retenu les Israéliens avant leur offensive. Nous soupçonnons même qu’ils les en ont même informés.

M. Mitterrand dit qu’il lui semble que les États-Unis accordent une grande attention dans cette direction, qu’ils suivent une politique pro-arabe parce qu’ils ont de grands intérêts dans la région. Mais il constate que son appréciation globale de la situation diverge de celle de M. Estier dont les avis coïncident principalement avec ceux du camarade Novotný.

Le camarade Novotný ajoute encore que ce n’est pas et cela ne pouvait pas être l’Union soviétique qui aurait eu intérêt à ce qu’on en vienne à un conflit avec l’Égypte alors que venait d’y avoir lieu un tournant en direction d’un développement progressiste. Il en est de même en Algérie et en Syrie, même si nous ne sommes pas d’accord avec certains avis ultraradicaux qui s’y expriment. Dans une telle situation, souhaiter le conflit va à l’encontre des intérêts du progrès.

Puis les deux hommes d’État constatent à l’unisson qu’il faut unir ses forces pour parvenir à une certaine consolidation de la situation au Proche-Orient : le présupposé en étant la restitution par Israël de ses prises de guerre et le retrait sur ses positions initiales, la reconnaissance par les pays arabes du statut d’Israël sous garantie internationales et l’ouverture de négociations sur les autres questions.

M. Mitterrand souligne la grande utilité de ces entretiens et met l’accent sur le fait qu’il considère comme le plus important problème de construire la coexistence pacifique entre l’Est et l’Ouest, puis d’amortir l’existence du problème allemand, et d’élaborer des accords de coopération dans les domaines économique, technique, etc. La France et la Tchécoslovaquie devraient donner l’exemple, d’autant plus que la République socialiste tchécoslovaque est une grande amie de l’Union soviétique et que cela ne lui sera ni pris ni nié. Si nous venons au pouvoir, nous continuerons dans cet esprit.

Le camarade Novotný a également mentionné quelques invectives politiques que nous entendons à l’Ouest sur notre pays, y compris sur sa personne, en liaison aussi avec la falsification du soit-disant « manifeste des écrivains » .

M. Mitterrand constate à ce propos qu’on reconnaît en France que la révolution l’a emporté dans la République socialiste tchécoslovaque, que les représentants du peuple ont été régulièrement élus dans les différents organes de l’État et qu’on négocie avec eux. En conclusion, il note encore qu’on sait bien en France que la France a une grande dette envers la Tchécoslovaquie et que beaucoup de citoyens souffrent encore des suites du diktat politique de Munich.

Enfin le camarade Novotný clôt la discussion en le remerciant de cette visite et de cet échange d’opinions utile et fructueux.

Nous publierons dans le prochain numéro de la Lettre de l’IFM la « Note sur le voyage de
François Mitterrand en Tchécoslovaquie », verbatim établi par Clauder Estier.


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