4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

“Temps libre” : un ministère rêvé


Point de vue | par Jean-François Huchet le 10 décembre 2008

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Le 22 mai 1981, Pierre Mauroy est Premier Ministre. La composition de son gouvernement est immédiatement passée à la loupe par la presse. La préoccupation des analystes et éditorialistes se focalise d’emblée sur la question qui leur paraît cruciale : quelle place a été concédée aux alliés communistes du Parti socialiste ? Sur ce point, les commentaires s’épuisent rapidement. Quatre ministres communistes entrent en effet au conseil des ministres mais avec des maroquins qui peuvent être qualifiés de « techniques ». Le pré carré régalien est préservé. Le président a tenu les promesses du rapport de force qu’il a géré avec constance avec son principal allié au cours des années de conquête. Pas la moindre concession non plus du côté des « ministères d’influence », comme la culture – fugitivement revendiqué par le PC. De ce moment, rassasiés, les observateurs se retournent vers l’ovni politique que représente le tout nouveau Ministère du Temps libre.

Ce sont les dessinateurs et caricaturistes qui s’emparent les premiers du sujet. Il faut bien admettre qu’il les autorise à la facilité. Ils s’évertuent, pour les plus talentueux, à caricaturer ce qui leur semble une incongruité : l’Etat va-t-il se mêler de la gestion de ce « temps libre » qui est par définition ce qui échappe au regard d’autrui et, surtout, des autorités ? D’autres retrouvent les accents vindicatifs de leurs aînés des années du Front populaire : le temps libre institué est celui des « fainéants ». Les éditorialistes leur emboîtent le pas. Leur verve, y compris à gauche dans les colonnes de « Libération » est d’autant plus facile à exercer que le périmètre et les missions de ce nouveau ministère ne sont pas clairement définis au départ.

Il apparaîtra par la suite que cette innovation n’a pas été pas portée sur les fonts baptismaux dans les meilleures conditions. Il semble même qu’elle a été le fruit, selon celui qui fut l’unique titulaire du poste, André Henry, d’une certaine improvisation.

Ovni, il l’était peut-être pour les journalistes, mais certes beaucoup moins pour nombre de syndicalistes ou de responsables d’associations – sans oublier les historiens. Ce ministère faisait écho à une longue tradition de revendications et, surtout, à ce qui avait été un des faits marquants de l’action du Front populaire.

Avoir la maîtrise d’un peu plus de son temps, hors du travail, n’est pas en effet une revendication que viendrait de découvrir la gauche. Celle-ci a même été centrale tout au long de son histoire. Les luttes sociales pour cet objectif se sont d’ailleurs caractérisées par une violence rare : en 1848, 1870, 1906 et 1925. A chacune de ces étapes, quelques progrès avaient été enregistrés, en attendant les combats suivants. Des progrès qui n’apportaient au monde au monde du travail que du « temps libéré », pour la « reconstitution des forces de travail » ou pour des activités de ressources subsidiaires. Le temps libre, au sens plein du terme, n’avait toujours pas été inventé pour les salariés. Il était demeuré, jusque dans les années trente, l’apanage et la marque de distinction d’une classe, celle des rentiers.

Il avait fallu le Front populaire pour que le « temps libre » apparaisse enfin, avec la semaine de quarante heures et la « quinzaine » de congés payés. Avec pour figure emblématique de cette mutation profonde de la société, un sous-secrétaire d’Etat, Léo Lagrange. « Désormais, déclare celui-ci en 1937, la durée du temps de loisir et de repos l’emporte, doit l’emporter sur la durée de la peine et du labeur…Par conséquent, une tâche parallèle s’impose à tous ceux qui ont pour mission de guider la vie des hommes, de l’organiser… » Le mot d’ordre qui s’impose alors est celui d’ « organisation ».

Pour mieux comprendre dans quel contexte économique et social arrive cette véritable et profonde révolution, il n’est pas inutile de rappeler l’intitulé exact de ce premier sous-secrétariat : il est « chargé de l’Organisation des Loisirs et Sports ».

S’il est inspiré par une grande idée émancipatrice qui vient de loin, ce projet doit en effet se frayer un chemin dans un monde qui n’a rien prévu pour l’accueillir. S’il existe déjà un certain nombre d’associations d’éducation populaire, leur maillage est très inégalement réparti sur notre territoire. Leur développement sera bien sûr encouragé par la puissance publique mais elles sont alors dans l’incapacité d’offrir, du jour au lendemain, un cadre suffisant à ce qui va peu à peu représenter un phénomène en constante expansion. Quant au secteur marchand, il vit alors aux antipodes de cette préoccupation. Les lieux d’accueil et transports à prix modérés pour les congés, rien de cela n’existe alors au niveau requis ou en une quantité suffisante. Léo Lagrange et le gouvernement de Léon Blum s’attellent alors à une tâche considérable d’organisation sans laquelle les proclamations généreuses n’auraient été que vains mots.

Après la guerre, le mouvement ainsi initié retrouve peu à peu ses marques et son élan. Ceci se manifeste en particulier avec la création, en 1950, par Pierre Mauroy qui est alors secrétaire général du Mouvement des Jeunes Socialistes, de la Fédération Léo Lagrange. Ce réseau dédié à l’éducation populaire va très rapidement faire confluence avec d’autres acteurs venus en particulier du monde syndical.

Il en est ainsi de Force Ouvrière qui entretient très tôt des liens étroits avec « Léo Lagrange ». Cette liaison est particulièrement forte dans quelques grands départements à forte population ouvrière tels que les Bouches-du-Rhône, le Nord et la ceinture parisienne.

De grandes organisations partagent également ces préoccupations et sont présentes sur le terrain. Par exemple, la puissante « Ligue de l’enseignement » qui, après avoir été interdite par le régime de Vichy, connait alors un épanouissement remarquable. Ou encore, « Tourisme et travail » du côté de la CGT et du Parti communiste.

Avec la troisième semaine de congés payés, en 1955, puis dix années plus tard la quatrième, le champ d’action s’élargit et les besoins d’organisation se font pressants. Ils trouvent leurs relais dans les comités d’entreprise et dans les municipalités de gauche. L’appui de celles-ci n’est pas négligeable, qu’ils s’agissent du financement d’équipements ou de la garantie qu’elles apportent aux emprunts nécessaires.

En 1969, est créé le Centre d’études et de coopération pour les équipements de loisirs (CECOREL) qui a pour vocation d’être un lieu de rencontre entre différents responsables syndicaux de la FEN, la CFDT et FO et de nombreuses fédérations et associations de tourisme social : la Fédération Léo Lagrange, la Ligue de l’enseignement, Village vacances famille (VVF), Loisirs, vacances, travail (LVT) et l’organisation Arc-en-ciel. Absente notable, l’association « Tourisme et travail » proche du Parti communiste et de la CGT. C’est dans cette instance qu’émerge progressivement l’idée du chèque vacances qui sera réalisé sous le gouvernement Mauroy.

Toutes ces organisations maintiennent avec fermeté le cap des principes qui ont fondé ce mouvement : éducation, sport, découverte. Elles les réaffirment avec d’autant plus de force qu’à cette époque le secteur marchand est désormais puissamment organisé et omniprésent. Celui-ci affiche avec agressivité une offre de loisirs variés, de plus en plus facile d’accès pour les salariés modestes, dont le dénominateur commun se résume le plus souvent dans la formule du « bronzage idiot ».

C’est dans ce contexte que Pierre Mauroy se met à rêver, à partir de 1977, d’une Confédération générale du Temps libre.

Difficile d’affirmer avec certitude d’où vient l’idée du Ministère du même nom. Le premier et unique titulaire de ce maroquin, André Henry, a souvent témoigné de la manière dont il a été invité à rejoindre François Mitterrand à son domicile de la rue de Bièvre peu avant l’annonce de la composition du premier gouvernement de Pierre Mauroy. Il a déduit du déroulement des événements que celui-ci n’était pas au courant de cette initiative présidentielle. Il est vrai que tout confirme par ailleurs que François Mitterrand s’était réservé personnellement la constitution de cette équipe gouvernementale. Il est aussi exact que Pierre Mauroy, dans ses « Mémoires », ne traite curieusement de cette affaire - à laquelle il aurait dû se montrer particulièrement attaché - qu’en quelques lignes. André Henry précise qu’il est sorti de ce très bref rendez-vous sans que les contours de sa fonction lui aient été clairement précisés.

Est-ce ce qui ressemble à une improvisation de dernière minute qui explique la configuration bizarre de cet édifice ?

Le ministère du Temps libre est en effet flanqué d’une ministre déléguée à la Jeunesse et aux Sports, la socialiste Edwige Avice, et d’un secrétaire d’Etat au tourisme, François Abadie, maire radical-socialiste de Lourdes. L’un et l’autre disposent d’un appareil administratif conséquent. Depuis 1958, le ministère de la Jeunesse et des Sports s’est en effet doté d’une solide administration centrale et de relais territoriaux efficaces. Le secteur du Tourisme est également, de ce point de vue, bien soutenu. Le ministre est pour l’essentiel confiné à son cabinet.

Ce déséquilibre structurel et, peut-être également, comme l’a fréquemment suggéré le principal intéressé, André Henry, le fait qu’il soit de culture syndicale et non politique expliquent sans doute les raisons d’un bilan en demi-teinte de cette organisation.

Aussitôt installé, André Henry, décide de donner pour fil conducteur à son action la réhabilitation de l’éducation populaire. L’expression est alors tombée en désuétude. En l’utilisant, il remonte aux sources de ce qui a inspiré la gauche un siècle durant. Il se place explicitement dans les pas de Léo Lagrange.

Il devrait avoir du grain à moudre même s’il ne s’en tient qu’à trois des mesures majeures du programme du candidat Mitterrand : la réduction à trente-cinq heures du temps de travail, la retraite à soixante ans et la cinquième semaine de congés payés.

Très rapidement, il se rend compte que la modification de l’âge de départ à la retraite ne concerne que très peu son action. Elle renvoyait aux loisirs du troisième âge, ce qui n’était pas dans les priorités du Président. La cinquième semaine de congés en revanche était au cœur des problèmes qu’il lui fallait traiter – avec la question de l’étalement des vacances. Et enfin, la mesure sur laquelle il était le plus attendu était celle du passage aux trente-cinq heures de travail hebdomadaire qui allait bouleverser toute l’organisation de la semaine et du travail au sein des entreprises. Ce temps ainsi libéré allait avoir un impact fort sur l’ensemble de la société.

C’est dans cette perspective qu’André Henry se rapproche de Jean Auroux, ministre du Travail qui travaille à ces lois. Ils prévoient, pour les accompagner, d’organiser ensemble les « Assises du temps libéré ». Il se préoccupe par ailleurs de rénover et de renforcer les métiers de l’animation dont le besoin se fera nécessairement sentir à terme.

Pour le dossier de l’étalement des vacances, André Henry ne rencontre auprès du patronat qu’une attention distraite. L’habitude qui a été prise en France, depuis deux ou trois dizaines d’années, de fermer au mois d’août leur convient parfaitement et ils ne voient pas alors ce que leur rapporterait une modification des rythmes de production.

Pour un tourisme de qualité, il lance une grande campagne d’information et de sensibilisation sur le thème « A la découverte de la France ». Des cartes géographiques sont établies et diffusées largement sur lesquelles figurent des sites intéressants mais négligés, voire oubliés. Cette opération remporte immédiatement un réel succès. On estime à 14% le nombre des vacanciers détournés de la Côte d’Azur pour se diriger vers le centre de la France ou d’autres régions traditionnellement peu fréquentées.

François Mitterrand appuie et encourage ces mesures ou incitations. Il connait bien sûr l’impact qu’elles peuvent avoir sur l’économie mais il ne s’arrête pas à cet aspect. Il y voit la possibilité d’émergence d’un mode de vie nouveau, plus conforme à ce que chacun est en droit d’attendre en cette fin du vingtième siècle, par-delà les progrès de la technique. Le temps libre est pour lui une des clés principales de l’équilibre de la société et de l’épanouissement personnel. Nous sommes loin des procès qui lui sont faits d’avoir voulu « encarter » les loisirs. « La réduction du temps de travail est un élément capital pour accompagner les modifications des rôles parentaux que notre société connaît, explique-t-il aux congressistes de l’Union nationale des associations familiales, le 21 novembre 1981. Il faut que chacun des deux parents ait un temps suffisant, un temps libre pour lui aussi, sans lequel il n’est pas d’équilibre familial ; nous devons réfléchir ensemble sur cette modification des rôles et veiller à ce qu’elle se réalise dans le respect des droits de chacun, père, mère, enfant, sans oublier qu’ils forment un tout et qu’ils restent chacun singulier. »

Il n’empêche. Le ciel s’assombrit. Le chômage augmente et submerge ce que Pierre Mauroy nommait « la crête des deux millions de chômeurs ». Ils sont 2.200.000 en 1983. La marche vers les trente cinq heures s’interrompt pour près de quinze années. L’ordre des priorités et des urgences change. Le ministère du Temps libre disparaît lors du remaniement du 23 mars 1983.

Demeure l’Agence Nationale pour les Chèques-vacances (ANCV) fondée le 26 mars 1982. Elle continue aujourd’hui à distribuer le chèque-vacances une prestation dont le succès et l’utilité n’ont jamais été démentis. Ce sont aujourd’hui près de 90 millions de chèques-vacances qui sont diffusés pour un peu plus d’un milliard d’euros par 23 000 entreprises. 135 000 prestataires les acceptent, toujours dans des activités en lien avec les vacances : transport, hôtellerie, restauration et services culturels.


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