15 septembre 1978

Bernard Pivot reçoit François Mitterrand sur le plateau d’Apostrophes, le 15 septembre 1978 à l’occasion de la parution de "L’Abeille et l’Architecte".

Rattraper le temps perdu


Interview | par Francis Balle le 7 avril 2004

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Jean-François Mary : Entre la libéralisation des débuts du premier septennat, le mouvement de privatisation qui s’est amorcé ensuite et les tentatives de stabilisation qui ont suivi, quel bilan tirez-vous de cette période ? Une autre voie eût-elle été possible qui aurait pu conduire à une télévision différente ?

Francis Balle : Non, aucune autre voie n’était possible. La libéralisation de la radio et de la télévision répondait à une double exigence, à la fois technique et politique. Depuis le début des années 1970, la radio et la télévision étaient embastillées dans un quasi monopole. Du côté de la radio, seules les périphériques - RTL et Europe 1 - venaient défier le monopôle public, sur le terrain, notamment, de l’information. Côté télévision, l’éclatement de l’ORTF en 7 sociétés distinctes, en 1975, n’avait pas abrogé le monopole public, et n’avait pas ouvert la télévision à la concurrence. On parlait seulement d’harmonisation des programmes entre TF1 et Antenne 2. La réforme de 1982 répondait officiellement à la volonté de l’opinion de couper le cordon ombilical reliant la télévision au pouvoir politique. En même temps, la création de la Haute Autorité, ancêtre de l’actuel CSA, réclamée au nom de la liberté d’expression depuis 1977, à l’initiative notamment de Jean d’Arcy qui s’en était entretenu successivement avec le Président Giscard d’Estaing et le Président Mitterrand, contribua à désenclaver la radio, permettant l’essor des radios locales, libres enfin, après avoir été « pirates ». La voie de la libéralisation était donc inscrite, depuis 1975, dans les réalités de la technique - les câbles, les satellites, la bande FM -, et dans les exigences de la liberté d’expression, plus impérieuse que jamais devant les prouesses de la technique. Ce qu’on peut regretter, avec le recul, c’est d’avoir emprunté ce chemin trop tardivement et avec une trop grande prudence. Le législateur de 1982 a tenu en laisse les opérateurs, dans un carcan de réglementations, dépassées aussitôt qu’édictées, comme celui de 1975 a eu peur d’aller jusqu’à permettre à des opérateurs privés de concurrencer l’ancienne RTF. Il a fallu, après 1986, et depuis 1995, de nombreuses mini-réformes, pour tenter de définir les rôles respectifs des opérateurs privés et des opérateur publics, sans jamais y parvenir vraiment, et sans rattraper le temps perdu.

J-F. M : Quel enseignement tirez-vous de votre action au sein du CSA ?

Francis Balle : Créé en 1989, le CSA a transformé les essais à demi réussis de la Haute Autorité de 1982 et de la CNCL de 1986. Son installation solennelle, en janvier 1989, par le Président de la République, en présence des représentants du Sénat et de l’Assemblée nationale, n’a sans doute pas été pour rien dans la légitimité conquise par l’institution tout au long de ses premières années : condamnés à travailler ensemble jusqu’en janvier 1993, comme l’avait voulu le législateur, les neuf membres du CSA ont découvert les vertus de la régulation à mesure qu’ils la pratiquaient et qu’ils en définissaient les disciplines : faire autrement un droit différent, par des professionnels, et pour des profes - sionnels. La clef de la crédibilité et de sa légitimité, le CSA la doit à l’alchimie des nominations de 1989 : 2 hauts fonctionnaires, 2 journalistes, 2 producteursréalisateurs de télévision, 2 universitaires et le président des associations familiales de France.

J-F. M : Comment jugez-vous la création de Canal Plus et son évolution ?

Francis Balle : Canal Plus n’aurait jamais existé sans la farouche détermination d’André Rousselet, son fondateur, sans sa faculté d’anticipation, sans son extraordinaire capacité à affronter les difficultés, à rebondir. Sans parler de son charisme, qui a permis de maintenir la cohésion d’une équipe aux allures de « dream team ». Dans cette belle aventure, on oublie deux choses : d’abord, que Canal Plus a utilisé un réseau hertzien libéré par TDF et dont personne ne voulait ; ensuite, que le Président de la République, le 16 janvier 1985, quelques semaines après le lancement de Canal Plus, le 1er novembre 1984, torpille le projet de son ancien secrétaire général à l’Elysée en annonçant la création de chaînes privées. On a trop souvent dit que Canal Plus avait bénéficié de faveurs particulières, par une réglementation excessivement protectrice, pour ne pas rappeler ces deux faits. Canal Plus fut la première chaîne à péage en Europe : HBO, son homologue américaine était née en 1974, dix ans plus tôt. André Rousselet devait jeter l’éponge en 1995 : depuis, le charme est rompu. Dans l’attente, je l’espère, de jours meilleurs.

M. Francis Balle est Professeur à l’Université Paris II. Auteur de Médias et sociétés aux éditions Montchrétien, et du « Que sais-je ? » Les Médias, (PUF, 2004).


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