5 octobre 1981

François Mitterrand reçoit la Questia par les autorités andorranes

Radio Libertaire, une expérience de socialisme sans pouvoir, au début des années Mitterrand ?


Point de vue | par Félix Patiès le 19 mars 2015

Radio Libertaire naît le week-end de la Pentecôte, en Juin 1981, lors du trente-sixième congrès de la Fédération anarchiste (FA). C’est une naissance très discrète et peu de militants ont conscience du champ des possibles ouvert par ce choix de créer une radio fédérale en modulation de fréquence (FM).

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Programme musical
de Radio Libertaire du dimanche 8 août 1982. (DR/Archives FA)

La création d’une radio libre n’était même pas à l’ordre du jour du congrès. L’étincelle vient de Joël-Jacquy Julien, dit Julien, qui insiste auprès de ses compagnons fédérés pour créer une radio anarchiste à Paris, lors du dépôt des mandats par les élus anarchistes :

« Le monopole est en train d’éclater ! La demande a été faite d’une fréquence mais il faut s’attendre à ce que le pouvoir ne nous la donne pas. Il faudra la prendre et créer une situation acquise pour avoir des chances d’avoir une longueur d’onde. Il y aura à tout casser 70 postes sur la gamme modulation de fréquence pour le bassin parisien. Il y en a déjà une quarantaine qui ont une bonne antériorité d’émission ou de procès […]. Il faut avant que cette nouvelle loi passe au parlement prendre la fréquence ! Sinon c’est comme si nos ainés n’avaient pas pris de numéro de commission paritaire. Pour occuper la fréquence on peut comme Radio Cité Future, la radio du Monde envoyer 24h sur 24h un son ou l’on peut faire une émission une fois par semaine ou tous les jours. » [1]

Cependant, tous les militants ne partagent pas l’analyse de Julien. Une militante du groupe Eugène Varlin de la Fédération Anarchiste est déléguée syndicale à la CFDT-ORTF. Elle explique la position de Georges Fillioud, nouveau ministre de la communication, face au phénomène des radios libres :

« Le nouveau ministre est pour maintenir le brouillage jusqu’à ce que le texte de loi passe à la nouvelle session, c’est-à-dire au mois d’octobre. Nous en tant que CFDT notre position est le non-brouillage. […] Nous sommes en tant que CFDT de l’ORTF103 pour le maintien [du monopole] qui répartit [les fréquences]. Quant le camarade disait tout à l’heure qu’il faut s’investir tout de suite pour se réserver une fréquence c’est faux. Cela s’est vu avec Radio Cité Future qui a brouillé sans complexe radio Gulliver. Ce seront les radios à fric qui s’accapareront certainement les fréquences s’il n’y a pas quelqu’un pour les distribuer.  » [2]

La militante du groupe Eugène Varlin souhaite que l’Etat conserve son rôle d’arbitre dans le conflit des radios libres afin que les puissances d’argent ne puissent pas s’emparer intégralement de la bande hertzienne. Mais, méfiants vis à vis de l’Etat, les anarchistes fédérés préfèrent opter pour la position pragmatique de Julien.

Dans ce contexte où la précipitation règne, du fait du changement de pouvoir politique à l’échelle nationale en mai 1981, les anarchistes se dotent d’une radio. Mais lorsqu’ils se quittent au terme du congrès, aucune discussion n’a permis d’assigner un but ou une organisation à cette radio. Dès lors, il est pertinent de se demander comment, au cours de la première année de son existence, les anarchistes structurent leur nouvel outil de propagande radiophonique sur les plans politique, administratif et éditorial ?

Dans un premier temps, il nous faut présenter les raisons qui ont poussé les anarchistes à créer une radio à Paris et non ailleurs. Dans un second temps, il nous faut revenir sur la mise en place d’une grille des programmes adaptée à la diffusion des idées anarchistes. Dans un troisième temps, nous montrerons pourquoi les anarchistes ont ouvert l’antenne de Radio Libertaire à d’autres organisations amies. Enfin, nous étudierons comment les anarchistes organisent la gestion du pouvoir afin de conserver la souveraineté sur ce nouveau moyen de propagande.

Radio Libertaire, un média de masse pour la propagande anarchiste.

Radio Libertaire voit le jour grâce à la détermination d’un petit groupe de militants dont Joël-Jacquy Julien est le fer-de-lance. Les anarchistes fédérés suivent le phénomène des radios libres depuis déjà plusieurs années, mais cette pratique de la radio libre semble réservée à ceux qui en maitrisent la technique. Julien a obtenu de la trésorerie fédérale un prêt de 15 000 francs pour acheter du matériel de production de programmes et de radiodiffusion. Cette somme infime permet de lancer Radio Libertaire sur les ondes hertziennes.

L’objectif des anarchistes à l’initiative du projet est de s’emparer d’une fréquence à Paris, une ville stratégique par essence. Paris est la ville à conquérir pour deux raisons essentielles. Premièrement, elle constitue un bassin de population gigantesque « à arroser » et surtout c’est en région parisienne que se situe la force militante anarchiste la plus importante de tout le territoire. 41,8 % des militants de la Fédération anarchiste sont concentrés sur le petit territoire de l’Ile-de-France. Ainsi pour bénéficier de l’hyper concentration parisienne, il faut se jeter dans une compétition exacerbée, d’autant que le spectre de la bande FM n’est pas illimité. Les radios libres sont donc en concurrence pour la conquête des fréquences et il n’est pas question de jouer aux chaises musicales ; l’heure est à la fidélisation des auditeurs. Une radio, une fréquence. La Fédération anarchiste tire donc à son avantage la crédibilité acquise depuis la fin des années 1970 par les initiatives de ses groupes régionaux et plus particulièrement de celles de Toulon, dont les militants ont écopé des plus lourdes peines jamais distribuées au cours de la période pour infraction au monopole [3].

Julien demande de l’aide à Floréal Melgar et Gérard Caramaro, tous deux militants du groupe du XIVe arrondissement de Paris. Ces trois militants ont en commun un arrêt précoce de leur scolarité et une formation à l’expression écrite et orale poussée : Julien est formé à la chanson et à l’art dramatique tandis que les deux autres ont appris à l’école du syndicalisme. Ils ont tous trois une aisance orale certaine à laquelle s’ajoute une habitude d’écriture militante, notamment dans le journal de la Fédération anarchiste, le monde libertaire.

C’est avec ces moyens dérisoires que cette équipe militante réduite met en place les premières émissions de Radio Libertaire.

La mise en place d’une ligne éditoriale et d’une programmation.

Dans un communiqué officiel à la presse, daté du milieu de l’été, les anarchistes de Radio Libertaire annoncent qu’ils émettront du 1er septembre au 31 octobre de 12h à 14h et de 19h à 21h. Le reste du temps, de la musique enregistrée sera diffusée de 14h à 19h et une porteuse sera émise de 21h à 12h. Après le 1er Novembre, les émissions seront même quotidiennes de 12h à 21h et la porteuse sera maintenue la nuit de 21h à 12h. Ce projet initial est très ambitieux et il ne passera jamais le test du réel. L’équipe de départ réduit finalement le projet à une émission quotidienne de deux heures en début de soirée.

La ligne éditoriale du projet repose sur la volonté de diffuser les thèses anarchistes dans leur grande diversité mais dont le motif commun consiste à lutter contre toutes les formes d’asservissement de l’homme par l’homme.

« Objet principal des émissions  : diffuser la pensée anarchiste – dernière science sociale née au siècle dernier – et les idées libertaires. Faire découvrir une pensée trop bafouée et tronquée (et qui continue de l’être) par l’ensemble des médias qui la présente comme un doux projet irréaliste ou encore comme synonyme de terrorisme. Dévoiler au public la richesse de la chanson et de la musique d’expression française contrairement à l’ensemble des moyens de radiodiffusion qui diffuse de la musique d’expression anglo-saxonne pour un public francophone ! » [4]

La mise en place de la ligne éditoriale repose très largement sur l’expérience de presse des militants de la Fédération anarchiste. Floréal, Julien et Gérard, ainsi que les militants anarchistes qui participent au projet Radio Libertaire, réinvestissent leurs savoir-faire, leurs habitus de l’expression écrite dans le média radiophonique. Il y a très nettement dans le cas de radio libertaire, un continuum entre papier et son, entre écriture et oralité. Le terme de « pages culturelles » à lui seul est évocateur. Sur le fond, on retrouve les grandes problématiques anarchistes d’information à destination de tous (usage de plusieurs langues), la place de la culture et de la formation, la volonté de propager les thèses anarchistes et la recherche de l’interactivité, par les courriers ou le téléphone. La grille journalière reprend le découpage des rubriques du journal papier de la fédération anarchiste :

« revue de presse, revue de presse en langues étrangères, reportages en direct et différé, pages culturelles, formation anarchiste, connaissance de l’anarchisme, courrier des auditeurs et réponses aux appels téléphonés. » [5]

Dès les premières semaines, des objectifs détaillés et des ambitions précises sont formulés par les militants anarchistes autour de ce nouveau projet. Mais rapidement, les anarchistes se trouvent limités dans leurs capacités de production et cela d’autant que les pouvoirs publics tentent de prendre la main sur le dossier des radios libres après une longue période d’indécision.

Vers une perte de souveraineté des anarchistes fédérés sur Radio Libertaire ?

Aguerris par des années d’expériences de propagande papier, et de nombreuses expérimentations radiophoniques, c’est confiants que les militants anarchistes abordent leur nouveau projet. Cependant, l’appropriation de ce nouveau support s’avère extrêmement complexe. Entre la radio et le journal, les rythmes sont différents, les mises en espace subissent des règles différentes, les conditions de réception sont dissemblables. On peut multiplier les exemples mais l’essentiel de la démonstration qui suit peut se résumer ainsi : les militants anarchistes qui propagent leurs idées sont les mêmes derrière le stylo que derrière le micro. Cependant la propagation dans l’espace public est radicalement différente. Si la nature des idées perdure, sa forme, elle, est propre au support de diffusion. On ne joue pas de la trompette et de l’orgue de la même manière ; pourtant c’est bien toujours le même air que le musicien fait vibrer.

Au départ, les militants anarchistes veulent légitimer, par eux-mêmes, leur pensée dans l’espace public grâce à un média de masse, la radio en modulation de fréquence. Les autres médias sont perçus par les anarchistes comme des prismes déformant la réalité et l’acuité de la pensée anarchiste.

Les animateurs veulent proposer une vision « authentique » de l’anarchisme à un large public. Dans ce but, les animateurs recherchent des invités aptes à expliquer l’anarchisme. Les émissions reposent essentiellement sur les invités. Parmi, ces invités, deux pôles complémentaires se dégagent très nettement : les militants et les artistes. Les animateurs trouvent dans la radio un véritable outil de transmission de la mémoire et de la pensée libertaire. D’une manière presque tribale, « les anciens » viennent partager à l’antenne leurs expériences de lutte et leurs conceptions de l’anarchisme. D’autre part, les anarchistes ouvrent leurs micros aux artistes et aux acteurs de la culture. Cette ouverture s’explique par la faiblesse des effectifs de la Fédération anarchiste et son contingent restreint de militants chevronnés. En effet, l’exercice oral imposé par le média radiophonique est parfois ardu pour certains invités. Dans ce contexte, l’ouverture semble inévitable. Mais de ce désavantage, les militants ont fait une force. L’ouverture s’est faite de manière contrôlée et les animateurs, ont tout de suite accueilli des artistes sympathisants du mouvement anarchiste. Les artistes conviés, notamment des chanteurs francophones, sont souvent des sympathisants de la Fédération anarchiste ou du mouvement social. Ce qui ne va pas sans critique des militants eux-mêmes et certains parlent de Radio Libertaire comme d’un média contrôlé et non libre :

« Je distingue Radio-FA et radio libre libertaire. Quand j’écris « vraiment libre » et « indépendante de tout parti », ce n’est pas par rapport à RL mais aux radios libres existantes qui véhiculent beaucoup d’aliénation (sous-marins politiques, radios gauchistes, hiérarchisées,...). Radio Libertaire n’est pas non plus une radio vraiment libre puisqu’il faut être adhérent de la FA ou invité par elle pour y participer.  » [6]

Dans la pratique, chacun n’a pas accès au média radiophonique mis en place par la Fédération. La Fédération anarchiste est un corps politique constitué avec des règles, des principes et des pratiques. Il n’est donc pas question d’inviter d’autres organisations politiques ou religieuses, considérées comme aliénantes sur le plan moral et politique. Les militants anarchistes veulent faire reconnaître leurs thèses, qui selon eux, ont toujours été occultées. Selon eux, tous les autres courants d’idées ont déjà le droit à la parole dans les autres médias. Or, ces derniers n’invitent jamais les anarchistes à s’exprimer. Chez les anarchistes fédérés, le sentiment d’être opprimés pour leurs idées est très fort.

Cependant, les militants de la Fédération anarchiste ne vivent pas pour autant en vase clos. Ils invitent des organisations proches, d’abord comme simples invités puis rapidement ils leur proposent de faire des émissions. Cette ouverture se fait de manière contrainte. En interne, les forces militantes de la Fédération anarchiste sont très restreintes et les militants des groupes fédérés s’épuisent à la tâche. En externe, les pouvoirs publics mettent en place une première réglementation afin de régulariser les radios en modulation de fréquence. Désormais selon la loi, si les anarchistes veulent obtenir une fréquence, ils doivent émettre au minimum quatre-vingt-quatre heures par semaine, soit douze heures par jour. Dès lors, les militants tentent de réorganiser Radio Libertaire afin de diversifier les invités et de trouver des animateurs spécialistes sur des questions complexes de la pensée et de l’action anarchistes. Afin d’animer des émissions sur les questions syndicales, les anarchistes proposent à la Confédération Nationale du Travail Espagnole de l’extérieur (CNTE) de venir faire une émission hebdomadaire. La Libre Pensée, la Ligue des Droits de l’Homme, le journal médical l’Impatient, l’Association Force Ouvrière Consommateur (AFOC) acceptent également de rejoindre le rang des émissions de Radio Libertaire. Amnesty International est reçue régulièrement à l’antenne mais refuse d’animer une émission hebdomadaire, faute de temps. Radio Libertaire devient ainsi l’expression d’une grande partie du mouvement social et non pas seulement de la Fédération. C’est qu’exprime André Laude, poète et critique littéraire de sensibilité anarchiste, dans les nouvelles littéraires  :

« Il eût été impensable que la « sensibilité libertaire » ignorât le raz-de-marée des « radios libres ». […] Emanation militante de la Fédération anarchiste, « Radio Libertaire » ne veut pas s’enfermer dans le simple rôle de porte-voix de la FA. Radio de la « voix sans maitre », comme elle se présente avec un net clin d’œil du coté du show-biz, elle prétend exprimer, d’un point de vue « libertaire », les réactions aux activités multiformes de l’humanité, de la guerre sociale à la chanson, du cinéma à la presse, du théâtre à la vie quotidienne, etc.  » [7]

Radio Libertaire conserve une ligne éditoriale anarchiste et parvient à diversifier ses contenus sur les questions de fond comme sur les questions d’actualité grâce à l’intégration de nouveaux militants sympathisants de la FA. Cette ouverture sur le plan éditorial se traduit sur le plan politique et administratif, par un certain raidissement des anarchistes fédérés qui cherchent à contrôler ce nouvel outil de propagande.

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Studio de Radio Libertaire
Non daté (DR/Archives FA)

La reformulation du lien entre la Fédération anarchiste et Radio Libertaire.

Les anarchistes fédérés tentent de construire un lien étroit et durable entre le média radiophonique et la Fédération anarchiste. Or, ce lien entre la radio et la FA ne peut être rediscuté que lors du Congrès, seul moment où des décisions fédérales peuvent être actées. En Juin 1981 à Neuilly-sur-Marne, le congrès décide de confier un mandat à Christian Michel, le secrétaire de la Fédération anarchiste aux relations extérieures en ces termes :

« Etude d’une possible radio – FA par une équipe coordonnée par J. Julien et ceci sous la responsabilité des RE. » [8]

Le mandat est très large. Aucun cas de figure n’est envisagé. Aucun scenario n’est avancé pour esquisser une base d’organisation à Radio Libertaire. Aucun impératif n’est fixé au secrétaire pour ce projet. La radio libre n’était pas une préoccupation fondamentale des anarchistes de la FA. Or, le succès rapide de Radio Libertaire auprès du public parisien et l’augmentation du nombre d’animateurs non-affiliés à la FA modifie la donne. Désormais le congrès doit se prononcer sur la place de la radio au sein de la Fédération.

À l’approche du nouveau congrès, la teneur du lien entre Radio Libertaire et la Fédération anarchiste est remise en cause par certains militants notamment dans le bulletin intérieur de la FA qui sert de journal de liaison interne à l’organisation :

« PROTESTATION : sans attendre le prochain BI, nous protestons vigoureusement contre l’abus qui est fait par la région parisienne en ce qui concerne Radio Libertaire. Malgré la confusion du congrès, il n’a pas été décidé que cette radio serait fédérale (c’est d’ailleurs impossible techniquement) et même si cette radio peut avoir un impact national il est absolument inacceptable qu’elle prétende être l’écho de la FA toute entière. Nous demandons que cesse immédiatement cet excès de centralisme et que les groupes parisiens prennent en charge totalement cette radio. […] que les groupes de la RP [Région Parisienne] s’organisent pour créer une radio, très bien, mais la FA (secrétariat, congrès) n’a pas à en contrôler l’activité ni financer les frais (ce qui n’exclut pas les prêts). […]. D’ores et déjà, je m’oppose pour le prochain congrès et les années à venir à ce que quelque radio que ce soit (comme tout, journal, tract, etc. de groupe, donc local) ait le statut de radio fédérale, dans la mesure où la modulation de fréquence est de portée limitée. On verra quand nous serons en mesure d’émettre sur les ondes courtes ou les grandes ondes.  » [9]

Robert de la liaison Haute-Vienne de la FA refuse le centralisme et s’appuie sur l’impossibilité technique d’émettre à l’échelle nationale afin de refuser le maintien d’un contrôle fédéral sur Radio Libertaire. A ces critiques, Christian Michel, secrétaire aux relations extérieures, et responsable devant le congrès de la Fédération Anarchiste sur la question de la radio fédérale, répond que la question du centralisme ne s’est jamais posée pour les deux autres œuvres fédérales, à savoir la librairie Publico et le journal, le Monde Libertaire, tous deux basés à Paris. Cette critique pour lui ne tient pas. Sur les autres points, il livre sa propre interprétation de l’articulation fédéraliste appliquée au cas de la nouvelle radio :

« En fait c’est tout le problème de l’articulation fédéraliste qui est posé ici. Chacun d’entre nous, à partir du moment où il est adhérent à la FA peut se réclamer d’elle pour telle ou telle action. Il lui suffit de ne pas se mettre en dehors des Principes de base de l’organisation et de respecter les diverses tendances en son sein ainsi que les décisions des congrès. Avec RL, c’est ce que nous faisons, elle n’est pas et ne sera pas l’expression d’un seul courant de notre organisation. Quant à la possibilité d’intervention des groupes ou individuels de province ou de grande banlieue, elle est très possible par l’envoi de cassettes ou la suggestion d’invités, ce que pratiquent par exemple le groupe Bakounine ou le groupe de Béziers, sans compter les visites du studio avec possibilité d’intervention de copains de passage à Paris. » [10]

Au sein de la Fédération anarchiste, il semble que le principal enjeu du congrès soit de résoudre l’opposition entre la région parisienne et les autres régions. On l’a vu, les militants des autres régions s’estiment lésés. Ils ne peuvent pas écouter cette radio et ils ne peuvent donc pas contrôler les propos prononcés à l’antenne de cette radio qui se revendique de leur Fédération. Dans le même temps, la mise en place de Radio Libertaire mobilise tellement d’argent qu’il est impensable de débourser à nouveau de telles sommes pour créer des radios fédérales ailleurs qu’à Paris [11]. Les militants des autres régions ont également bien conscience qu’aucune autre région ne peut se permettre de construire une telle radio, vu les effectifs militants que cela requiert.

Les tensions entre la Région Parisienne et les autres régions sont vives. C’est donc dans un climat tendu que se tient le 37e congrès de la Fédération anarchiste au Havre, les samedi 29, dimanche 30 et lundi 31 Mai 1982. Le congrès décide donc de mettre en place un nouveau secrétariat complet pour Radio Libertaire. La proposition d’un comité d’audition a été jugée trop souple. Ce qui est essentiel pour le congrès et pour chaque militant, c’est d’avoir une totale souveraineté sur les instruments fédéraux.

Afin de couvrir de manière globale l’ensemble des possibilités de Radio Libertaire, quatre postes sont créés : un secrétariat technique, un secrétariat programmation, un secrétariat trésorerie et un secrétaire à l’association. La mission du secrétariat technique parle d’elle-même. Cette responsabilité échoit à Julien, qui prend donc la responsabilité d’assurer la bonne marche technique de la radio. Le secrétaire à la programmation a vocation à organiser la grille des programmes et coordonner en interne les différentes émissions. Jocelyne Fonlupt en est investie. C’est la mission qui lui incombe au cours de l’exercice 1981 – 1982. Le secrétaire à l’association doit quant à lui représenter Radio Libertaire auprès des autres organisations et plus particulièrement auprès des pouvoirs publics. Ce poste crucial – l’étude des dérogations est en cours – revient à Yves Peyraut, qui reprend ici le travail de Wally Rosell et de Christian Michel des Relations Extérieures. Enfin, un poste de trésorier est créé. Il revient à Nelly Derre du groupe Malatesta. La création d’un secrétariat indépendant permet de diluer les tensions entre la région parisienne et les autres régions puisque, de la sorte, les autres secrétariats fédéraux et particulièrement, les relations extérieures, ne sont plus sollicités et peuvent poursuivre leurs autres missions.

À ces nominations, le congrès ajoute des mandats, c’est-à-dire des conditions impératives, sur lesquelles les nommés ne peuvent en aucun cas transiger. Ainsi, « Radio Libertaire cherche et trouve les moyens de s’autofinancer ». Radio Libertaire doit être autosuffisante et la trésorerie fédérale ne doit en aucun cas financer la radio. La proposition de Christian Michel d’augmenter les cotisations militantes pour combler le déficit de Radio Libertaire est donc implicitement rejetée. La radio ne doit rien coûter aux militants de la Fédération. On voit là un moyen d’apaiser les tensions entre Paris et les autres régions : les autres régions n’ont pas à débourser un centime pour financer Radio Libertaire. Autre condition impérative, la grille des émissions doit correspondre aux capacités militantes des animateurs de la radio. Cette condition est censée assurer aux militants qui ne peuvent écouter Radio Libertaire la bonne préparation des émissions et la qualité sonore de la propagande.

En juin 1982, le lien entre Radio Libertaire et la Fédération anarchiste est réaffirmé et reformulé dans le sens d’un contrôle plus étroit de la Fédération sur la radio. Les militants parisiens veulent faire de Radio Libertaire la voix de la Fédération à Paris, afin de développer l’audience de leur mouvement et de ses idées. Cependant, cette mise en place se fait grâce à des compromis avec les militants de province. Dans ce processus de structuration de ce lien, les militants non-affiliés mais présents à l’antenne ne sont pas inclus et il n’existe aucune trace de telles demandes. Il semble que le cadre imposé par la FA soit accepté par tous les animateurs non affiliés. Un compromis semble se dessiner autour de l’idée que la Fédération a besoin d’animateurs compétents pour valoriser tout ou partie de ces idées et que dans le même temps les animateurs non-affiliés trouvent en Radio Libertaire un lieu d’expression ludique et prêt à l’emploi (les finances et la technique sont prises en charge par les militants de la FA).

Conclusion  :

Radio Libertaire est un média de masse dont la programmation permet de diffuser, auprès du plus grand bassin d’auditeurs de France, les idées anarchistes. Radio Libertaire n’est pas, à première vue, une expérience de socialisme sans pouvoir. Radio Libertaire est un organe de propagande et non un lieu de vie anarchiste. Radio Libertaire est mise en place par des anarchistes fédérés afin de diffuser auprès d’un large public leurs idées par eux-mêmes afin de les présenter sous un jour nouveau. Les exigences de qualités des programmes pour les auditeurs et surtout les quotas d’heures de programmes imposés par les pouvoirs publics obligent les anarchistes à ouvrir leur antenne à des organisations amies. Cette ouverture entraine d’intenses réflexions au sein de la Fédération anarchiste afin de déterminer l’organisation des pouvoirs au sein de la radio. Après le congrès du Havre de 1982, les anarchistes fédérés réaffirment leur seule souveraineté sur Radio Libertaire. Les organisations invitées ne sont pas impliquées dans la gestion administrative et éditoriale de la radio, mais cette exclusion semble se faire par consensus. Dans la mesure où le travail de gestion est militant et bénévole, les autres associations semblent ravies de trouver un cadre prêt à l’emploi afin de diffuser leurs idées. Le nœud de la discorde dans la gestion de Radio Libertaire se joue au sein de la Fédération anarchiste elle-même et oppose les militants parisiens aux militants de province. Ces derniers ne peuvent pas bénéficier en tant que producteurs ou qu’auditeurs de la radio fédérale. Dès lors, ces militants de province cherchent à s’assurer que ceux qui parlent au nom de l’organisation fédérale en région parisienne ne vont pas dévoyer leur pensée et l’ensemble de la Fédération. Finalement, la radio demeure fédérale mais les anarchistes de province obtiennent que la radio ait son propre secrétariat afin de décharger les postes à responsabilité de la Fédération Anarchiste et ils obtiennent que la radio s’autofinance. Radio Libertaire ne semble pas constituer une expérience d’organisation sans pouvoir, mais une étude fine de sa première année d’existence permet de comprendre comment les anarchistes tentent de limiter et de contrôler les pouvoirs confiés et délégués aux seins de leurs organisations. A Radio Libertaire, le pouvoir est confié à des secrétaires militants non défrayés et qui doivent obéir à des mandats précis afin d’appliquer les positions de consensus adoptées lors des discussions en congrès annuel. Radio Libertaire est un objet paradoxal partagé entre le besoin pour les anarchistes de mettre en œuvre une propagande efficace et dans le même temps de mettre en pratique le principe de refus du pouvoir propre à la pensée anarchiste.

Félix Patiès est lauréat du Prix d’encouragement 2014 de l’IFM pour son mémoire : Radio libertaire. L’organisation d’une radio anarchiste. 1978-1986.

[1Julien, « relations extérieures » dans le Bulletin intérieur, n° 187, supplément congrès, p. 23.

[2Gr. Eugène Varlin, « relations extérieures » dans le Bulletin intérieur, n° 187, supplément spécial congrès – samedi, p. 23.

[3LEFEBVRE Thierry, La bataille des radios libres, 1977-1981, Paris, INA / Nouveau monde, 2008

[4Dossier de « Demande de création d’une radio en modulation de fréquence par dérogation au monopole d’Etat de la radiodiffusion », daté du 18 Février 1982, archives de la Fédération anarchiste, fonds Radio Libertaire, boite « 1982 »

[5Dossier de « Demande de création d’une radio en modulation de fréquence par dérogation au monopole d’Etat de la radiodiffusion », daté du 18 Février 1982, archives de la Fédération anarchiste, fonds Radio Libertaire, boite « 1982 ».

[6Robert, Liaison nord Haute-Vienne, « Contribution au congrès du Havre », Bulletin intérieur, n° 194, p. 25.

[7LAUDE André, « libre comme l’air : radio libertaire », Les nouvelles littéraires, 25 Février au 4 Mars 1982.

[8Circulaire n°1 du 15 Juin 1981, cité dans « Réponse au groupe SEVRAN BONDY à propos de radio libertaire », Bulletin intérieur, n° 193, p. 16.

[9Robert, liaison nord Haute-Vienne, « Points de débat pour le prochain congrès (Le Havre 82), Bulletin
intérieur, n°190, Janvier 1982, p. 18 – 20

[10MICHEL Christian, « Rapport annuel des relations extérieures 81/82 », Bulletin intérieur, n° 193, Avril 1982, p. 17 – 32.

[11Groupe Jacob, « Radio Libertaire », Bulletin intérieur, n° 193, Avril 1982


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