5 octobre 1981

François Mitterrand reçoit la Questia par les autorités andorranes

Mitterrand et Villeglé


Histoire de l’appropriation d’un portrait politique

Point de vue | par Anne-Lise Quesnel le 13 juin 2009

L’œuvre de Jacques Villeglé, artiste vivant à la renommée internationale, se trouve actuellement conservée dans les lieux les plus prestigieux consacrés à l’art contemporain, le Centre Georges Pompidou à Paris, la Tate Modern à Londres et le Museum of modern art à New York. Particulièrement connu pour la collecte d’affiches lacérées, pratique qu’il débute en 1949 avec Raymond Hains, l’artiste récupère dans la rue des placards publicitaires déchirés et tagués pour les proposer comme œuvre d’art, laissant une large place à la thématique politique qui comporte des affiches syndicales, partisanes et électorales.

Ainsi le portrait de François Mitterrand, Premier Secrétaire du Parti Socialiste puis Président de la République de 1981 à 1995, se distingue dans une dizaine d’entre elles. Rassemblées et confrontées, ces affiches lacérées forment un corpus d’images inattendu pour étudier la représentation de cet acteur majeur de la scène politique nationale et internationale, depuis les années cinquante jusqu’aux années quatre-vingt-dix. En effet, si l’histoire et l’iconographie des affiches électorales de François Mitterrand ont fait l’objet de plusieurs études [1], en revanche leur « seconde vie » en tant qu’œuvre d’art par le truchement de Jacques Villeglé reste non analysée, lacune que compte combler notre article. En outre, les affiches lacérées mettant en perspective les conditions de diffusion et de réception du média, offrent une « grille de lecture » originale permettant un renouvellement de notre regard sur ses affiches politiques

C’est donc une représentation peu commune du candidat à l’élection présidentielle que nous livre Jacques Villeglé en composant des œuvres où le portrait de François Mitterrand se perd dans les méandres de la communication publicitaire. Seules les affiches dont « le sourire commercial » a été faussé retiennent son attention si bien que ce sont uniquement les images détournées du présidentiable qui se trouvent piégées par le geste de « l’appropriation directe du réel », propre à l’avant-garde artistique Nouveau Réaliste, mouvement phare des années soixante auquel appartient Jacques Villeglé.

En 1965, lors de la première élection au suffrage universel direct, malgré l’issue d’un scrutin connue d’avance, François Mitterrand, alors président de l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, réussit à mettre en ballotage le général De Gaulle, en jouant notamment sur l’argument de son âge avec le slogan « un président jeune pour une France moderne » mis particulièrement en exergue par Jacques Villeglé dans l’œuvre Rue du Temple, un (président jeune), décembre 1967. Seuls des fragments de cette affiche électorale - bichromie, iconographie du progrès et portrait du présidentiable - perdurent dans les compositions du plasticien qui s’en approprie plusieurs exemplaires accrochés aux quatre coins de la ville lors de ses « promenades cueillettes » : Rue du Temple, boulevard de la Villette et Rue Desprez et Vercingétorix- La femme, 12 mars 1966.

L’œuvre de Jacques Villeglé met l’accent sur le devenir incertain des campagnes d’affichages politiques sujettes à de multiples agressions urbaines brouillant leur message. En effet, lacérations par l’adversaire et caviardages par l’opposant politique représentent le lot commun des actions dégradantes subies, dans la rue, par les supports de propagande. Contrairement à la conservation des affiches dans une collection classique, Jacques Villeglé porte son dévolu sur celles qui ont réellement « vécu » leur rôle et dont l’imagerie s’est trouvée confrontée, sur le terrain, à la dure concurrence des tendances politiques.

Logées à la même enseigne que celles de l’ensemble des présidentiables, les affiches de François Mitterrand doivent lutter pour conserver leur lisibilité. Ainsi, dans 99, rue du Temple, 19 mai 1974, son visage est presque resté intact alors que son patronyme a disparu sous un autre placard qui le recouvre. De surcroît, le nom de Giscard et le visage déconstruit d’Arlette Laguiller font basculer l’œuvre dans une cacophonie sémantique, certes caractéristique du style de Jacques Villeglé, mais également de l’évolution des placards sur les panneaux d’affichages sauvages et officiels car dans la rue la propagande devient souvent contre-propagande.« De l’affiche militante au produit marketing [2] », l’affiche électorale a beaucoup évolué depuis 1965, date de la première candidature de François Mitterrand. Ainsi, le Parti Socialiste engage en 1981 et 1988 des investissements considérables pour soutenir son représentant grâce à une campagne orchestrée par le publicitaire Jacques Séguéla. Devenue un modèle du genre, les passants n’épargnent cependant pas l’iconographie dont il ne reste que des bribes dans les œuvre de Jacques Villeglé au cœur desquelles à la véhémence des déchirures (Rue aux Ours, 21 juin 1981) et à la violence des tags (Rue Pierre Lescot, 3 mai 1981) répond par antithèse le slogan emblématique de la campagne de 1981 « La force tranquille ».

Enfin, la percutante formule de précampagne « Génération Mitterrand » semble gagner en intensité dans l’œuvre éponyme réalisée le 15 mars 1988. Autour d’une composition inintelligible, l’affiche de François Mitterrand fait une étonnante percée, personnalisant le devenir des Français en s’imposant comme le seul président éligible. Pièce maîtresse de l’exposition Mitterrand-Années 80, Portraits d’un Président 1988 organisée par la Galerie parisienne Beau Lézard, Génération Mitterrand, 15 mars 1988 suggérait, en avant-première, la réélection du candidat sortant pour un second septennat.

Présent à chaque temps fort du calendrier politique de la seconde moitié du XXème siècle, l’artiste Jacques Villeglé reconvertit les affiches électorales de François Mitterrand en œuvres plastiques. Sa démarche fait évoluer le média qui passe du champ de la communication publicitaire à celui du champ artistique, renouvelant sa destinée, son sens et sa portée. Introduit sur le marché de l’art et dans les musées - notamment lors de la rétrospective La comédie Urbaine consacrée par le Centre Georges Pompidou aux affiches lacérées en 2008 – le portrait de François Mitterrand se voit finalement accorder la pérennité de l’œuvre d’art et le privilège d‘entrer dans la longue tradition de la peinture d’histoire.

[1DELPORTE, Christian, Images et politiques en France au XXème siècle, Paris, Nouveau Monde, 2006 et GERVEREAU, Laurent, La propagande par l’affiche. Histoire des affiches politiques en France, 1450-1990, Paris, Syros-Alternative, 1991.

[2MEOLI, Pauline, in La lettre de l’Institut François Mitterrand, n°23, mars 2008.


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