4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

Les Globes de François Mitterrand


Témoignage | par Jean-Marie Burguburu le 16 mars 2008

Thématiques

Genèse

Dans la conception du monde que les Anciens ont commencé à élaborer, la voûte céleste, qui s’imposait chaque nuit, a naturellement largement précédé l’existence d’une représentation quelconque et notamment sphérique de la terre, dont le contour n’était pas défini.

Tant la géographie ptolémaïque que, bien plus tard encore, les exigences catholiques d’un monde non héliocentrique (qui n’aurait plus, sinon, fait de la terre sur laquelle le fils de Dieu s’était incarné, le centre de l’univers) commandaient donc une terre d’abord plate puis centrale dans la galaxie. Vint Galilée et malgré son abjuration (« Eppur si muove ! »), vint avec lui la reconnaissance de la rotondité de la terre, de sa rotation sur elle-même et de sa rotation autour du soleil. Il était donc possible de la représenter sous forme d’une sphère comme on continuait à le faire, par erreur d’ailleurs, pour la représentation imagée des planètes, astres et étoiles visibles de la terre par les hommes depuis l’éternité (Einstein ou Reeves étaient si loin…). Ainsi naquirent les globes dont les plus célèbres furent ceux de Coronelli (1693) d’une taille gigantesque qui furent présentés en septembre 2005 au Grand Palais à Paris.

Contrairement à une idée reçue, la représentation sphérique de la terre n’est pas une mappemonde mais un globe terrestre. La mappemonde (terme venant de l’italien signifiant « carte sur nappe » qui a la préférence du public) est la représentation plate de la terre en deux cercles mitoyens ou sécants représentant les hémisphères ouest et est de notre planète.

Si l’on vient maintenant aux attributs du pouvoir, le globe terrestre apparaît, dans l’histoire occidentale comme un élément rituel. On le trouve dans l’iconographie classique comme la marque du souverain sur le monde : ce dernier tient le globe dans une main et un sceptre ou une main de justice dans l’autre, ou ces attributs sont posés près de lui. La reine Elisabeth II porte encore à la main un tel globe lors de son couronnement le 2 juin 1953. Et, à Paris, au sommet de la colonne Vendôme, la statue de Napoléon Ier le figure portant un globe dans sa main droite. L’iconographie religieuse fait porter ce globe soit à l’enfant Jésus (marquant la contradiction entre la fragilité de l’enfance et le pouvoir divin sur le monde), soit au Christ bénissant (le Christ Pantocrator de l’église orthodoxe) reconnu comme le roi de l’univers. Mais ces globes restent de petite taille et ils sont le plus souvent composés de cristal et/ou de pierres précieuses ou semi-précieuses, et sont en outre cerclés et souvent surmontés d’une croix.

Tel n’est pas le cas des « globes de François Mitterrand » : d’une taille imposante (sphère d’environ 1,20 de diamètre) installés dans un piétement à l’ancienne, ils ressemblent aux globes terrestres que l’on voit dans les bibliothèques publiques anciennes ou les musées et qui proviennent de résidences royales. S’ils sont d’une taille et d’un poids largement inférieurs à ceux des globes de Coronelli (plusieurs mètres de diamètre, plusieurs centaines de kilos), ils restent impressionnants.

Historique

Pourquoi et comment François Mitterrand fit-il procéder à la fabrication d’une série de globes terrestres et célestes quelques années à peine après son accession à la présidence de la République ?

Les causes de ce choix à la fois présidentiel et mitterrandien peuvent être facilement retrouvées : certes, François Mitterrand n’était pas un monarque, et la France du dernier quart du vingtième siècle n’avait plus d’empire sur le monde, mais la présidence de la Cinquième République (le président Giscard d’Estaing venait de le montrer et le souvenir de De Gaulle était récent encore) amenait parfois son titulaire à se couler facilement dans la suite des monarques qui avaient régné sur notre pays. Et du Louis XIV de Hyacinte Rigaud au Napoléon Ier de Louis David, il n’y avait pas si loin à l’hôte de l’Elysée dont, le mandat fut, en définitive, l’un des plus longs de l’histoire de France.

Ce ne semble pourtant pas la motivation la plus sérieuse de la recherche insistante par le Président, de globes ou à tout le moins d’un globe à placer dans son bureau. Si l’on poursuivait dans cette voie, en effet, on en viendrait à évoquer tel comportement de tel personnage politique dans un film célèbre de Charlie Chaplin par exemple. Les lecteurs savent qu’il n’en est rien. Le président François Mitterrand, féru d’histoire, ne dédaignait pas la géographie et appréciait de visualiser sur un globe terrestre les nombreux voyages qu’il avait faits ou qu’il devait faire. Assurément, cette motivation était insuffisante et il avait sûrement aussi dans cette recherche une affirmation du souci de politique planétaire : non le souhait de dominer le monde mais le désir de le comprendre et, sur un plan diplomatique, la volonté de jouer un rôle positif à l’échelle planétaire comme le soulignèrent par exemple les discours de Cancun, de Berlin ou de Pnom Penh. A cet égard, la lecture du livre d’Hubert Védrine (« Les mondes de François Mitterrand » – on croirait les deux cercles d’une mappemonde, cette fois !) est riche d’enseignements.

Mais la recherche des globes n’avançait pas bien que confiée à l’un des plus actifs et plus brillants collaborateurs du Président ; il ne trouvait ni globe ancien, ni globe moderne ou contemporain qui convienne. C’est alors qu’intervint vers 1983-1984 le célèbre architecte Fernand Pouillon (1912-1987) dont la célébrité était due hélas autant au scandale du CNL qui à la fin de la Quatrième République avait injustement brisé une carrière déjà brillante qu’à ses immenses qualités d’architecte reconnues à maintes reprises par une activité poursuivie après ses déboires judiciaires, d’abord en Iran puis en Algérie et enfin de retour en France. Encore récemment, en 2006, l’ensemble architectural construit aux Sablettes dans le Var dans les années 1950, a reçu le label « patrimoine du XXème siècle » attribué par le Ministère de la Culture.

Mais Fernand Pouillon n’était pas qu’architecte, il était aussi un artiste humaniste, comme issu des XVIIème et XVIIIème siècles, s’intéressant aux arts en général, à la littérature, à la reliure, au dessin, aux belles choses. Cet état d’esprit lui faisait dire que l’on devait pouvoir construire du beau sans être du cher dans les programmes publics d’habitation. Le beau ne devait pas, en architecture, être réservé aux seuls nantis. Une telle appréciation du monde, un tel état d’esprit ne pouvaient que rapprocher ces deux personnalités hors du commun. Ce rapprochement se fit par l’intermédiaire de Danièle Burguburu alors secrétaire générale du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM).Ce n’était certes pas la mission du magistrat en charge du secrétariat du CSM que de rechercher des globes, mais il se trouve que le couple Burguburu connaissait à la fois Fernand Pouillon et la recherche des globes lancée par le Président.

Le lien était facile à faire et Fernand Pouillon, à qui le Président François Mitterrand avait tenu à remettre personnellement la rosette d’officier de la Légion d’Honneur (promotion justifiée et hautement symbolique dans la vie de ce grand architecte qui était chevalier depuis fort longtemps) se mettait aussitôt au travail. Très vite, malgré de nouvelles recherches, il se rendit compte qu’il fallait fabriquer au XXème siècle des globes dans l’esprit de ceux des siècles passés. Fernand Pouillon décida donc de rééditer, tout simplement (selon lui), les globes de Coronelli datant de la fin du XVIIème siècle. La chose était facile à imaginer mais plus difficile à mettre en œuvre : tant des problèmes de choix de matériaux que de fabrication et d’agencement de pièces se posaient à la petite entreprise d’éditions d’art de Fernand Pouillon, le Jardin de Flore, qui était chargée de la mise au point du prototype, de sa réalisation puis de la fabrication en petite série sur la base d’une commande du Mobilier National. Sans entrer dans les détails des difficultés de fabrication, on peut citer :

  • la cartographie : le simple fait de réaliser en exemplaires multiples une cartographie du globe terrestre est difficile malgré les progrès de l’informatique (beaucoup moins performante il y a une vingtaine d’années). En réalité, il faut effectuer deux opérations successives mais quasiment simultanées :
    • tout d’abord retenir un système de projection qui permet de reporter sur une surface plane l’aspect de rotondité de la terre. Le système le plus connu étant celui dit de Mercator, mais c’est un autre qui a été retenu comme plus apte à la seconde opération,
    • il faut, en effet, considérer que les feuilles planes sur lesquelles cette projection a été reportée sont elles-mêmes destinées à être encollées sur un globe, donc avec un nouvel aspect sphérique qui n’était pas celui obtenu par la projection retenue : en fait, c’est une projection donnant un aspect de découpe de la terre selon les méridiens qui est retenue pour parvenir au résultat recherché sans déformation anormale,
  • la mise en place du globe sur un socle : il a été retenu un système proche des globes traditionnels avec un berceau constitué de deux couronnes octogonales superposées tenues entre elles par des balustres composés de boules pleines et de cubes ajourés et d’autres éléments de décoration classique ;
  • mais il fallait aussi, d’une part un grand anneau de laiton encerclant tout le globe pour le faire pivoter tant sur son axe polaire (par une tige traversant le globe du pôle nord au pôle sud) que sur le plan de l’écliptique afin de voir commodément les hémisphères nord et sud (par le basculement complet du globe à près de 180°).
    L’anneau devait donc tenir dans deux encoches ménagées à cet effet dans la couronne supérieure et reposer sur une petite roue à gorge, semblable à une poulie fixée au centre de l’entretoisement horizontal de la couronne inférieure La mise au point de ces mécanismes, en définitive fort simples, mais moins utilisés de nos jours que le circuit imprimé, prit un certain temps. Fernand Pouillon s’entoura d’artistes et de techniciens et jusqu’au président fondateur d’une importante usine de profilés d’aluminium de Toulouse. Il fut convenu que, sous réserve de variations dans l’exécution du piétement tenant lieu de socle, le globe serait réalisé dans trois types d’exécutions différents :
    • le globe Coronelli « d’époque » avec la cartographie de 1693 et force description de terres connues mais beaucoup de « terrae ingognitae ». Peu d’exemplaires furent réalisés,
    • Le globe terrestre contemporain avec la cartographie de 1985 qui, par exemple, montre déjà en Afrique le Burkina Faso qui a succédé à la Haute Volta mais maintient naturellement, outre les deux Allemagnes, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et l’URSS sans mentionner les républiques qui la composaient, ni les républiques baltes. Les temps ont changé… après la chute Berlin. En Asie aussi, la Birmanie ne s’appelle pas encore Myanmar,
      – le globe représentant la sphère céleste, à l’identique là encore de celle de Coronelli avec les diverses constellations d’étoiles connues des Anciens et notamment les signes du Zodiaque avec leur figuration habituelle.

Diffusion

Le globe le plus connu et le plus diffusé en France et à l’étranger est celui réalisé avec la cartographie contemporaine de sa fabrication en 1985. Le plus grand nombre de ces globes ont des caractéristiques particulières qui le rattachent au Président Mitterrand et même à l’homme François Mitterrand.

Tout d’abord, ils comportent, placé au milieu de l’Océan pacifique, un cartouche figurant le Président en buste avec les insignes de sa fonction, le collier de Grand Maître dela Légion d’Honneur encerclant ce cartouche. Ensuite, et c’est plus discret mais visible à l’observation attentive, la carte de France mentionne des hauts lieux mitterrandiens, qui normalement ne devraient pas avoir leur place sur un globe à cette échelle :

  • Jarnac : lieu de naissance de François Mitterrand en Charente, mais une dizaine d’années avant sa mort, il n’était pas encore prévu que cette ville soit aussi celle de sa sépulture ;
  • Château-Chinon : ancrage électoral de François Mitterrand dans la Nièvre depuis son entrée en politique. C’est dans cette ville qu’il apprit le résultat du vote du 10 mai 1981 ;
  • Cluny : ville où il rencontra la jeune Danielle Gouze, sœur de Madeleine (devenue ensuite Christine Gouze-Rénal) ;
  • Solutré : site connu de tous les archéologues mais aussi lieu du « pèlerinage » à la Pentecôte, de François Mitterrand et de ses amis à la Roche de Solutré, ayant désormais une notoriété dépassant celle des spécialistes de la préhistoire ;
  • Latche : lieu de villégiature du président sur la commune de Soustons (Landes). « Latche » (sans accent sur le e) n’est pas le nom d’une commune mais celui de l’une des parcelles cadastrales sur laquelle François Mitterrand, s’éloignant de l’animation d’Hossegor, acheta une bergerie qui devint son lieu de méditation et de repos tant avant qu’après l’élection présidentielle. Il est donc, à la fois anormal (par l’échelle) et normal (par l’histoire) que Latche figure sur le globe contemporain.

Le Président François Mitterrand a conservé longtemps le globe terrestre contemporain dans son bureau à l’Elysée mais il existe encore un globe à Latche dans son bureau qui est une pièce entièrement indépendante de la maison principale. Un autre globe à la cartographie contemporaine se trouve aussi à Jarnac dans la maison natale du Président, ouverte depuis peu au public. Ces globes dans leurs différentes versions, se trouvent aussi dans plusieurs palais nationaux, appréciés par les ministres et les ambassadeurs tant pendant le double mandat de François Mitterrand que par la suite. Le Ministère des Affaires Etrangères conserve un globe moderne, longtemps placé dans le bureau du ministre et actuellement au centre du premier salon de réception au premier étage du Quai d’Orsay. Le Ministre de la Défense est également attributaire d’un globe qui est apparu à plusieurs reprises sur des photographies des titulaires successifs de ce département ministériel dans leur bureau. D’autres administrations centrales ont demandé au Mobilier National la mise en place d’un globe pour figurer dans un salon d’honneur ou la salle de réception. C’est encore dans le hall d’entrée du Conseil Supérieur de la Magistrature, au 15 Quai Branly, que l’on peut voir, depuis plus de vingt ans les deux globes terrestre et céleste, témoignage du rôle initial de Danièle Burguburu dans l’histoire de ces globes.

Le Président de la République destinait aussi ces globes à des cadeaux pour les chefs d’Etat. Plusieurs furent ainsi expédiés par avion dans des destinations lointaines. Parfois, ils faisaient l’objet d’adaptations de nature à ne pas choquer la sensibilité du bénéficiaire de ce cadeau présidentiel. Ainsi, sur un globe destiné à une monarchie du Golfe, il a fallu faire disparaître la mention « Israël » pour la remplacer par« Palestine » : la vérité historique devait céder la place à un accommodement diplomatique symbolique d’un manque de tolérance peu conforme aux usages… diplomatiques. D’autres globes subirent un sort incertain : si ceux qui sont dans les ambassades de France à l’étranger (celle de Prague par exemple) sont en sécurité, d’autres sont en danger : j’ai personnellement vu en 2005, à Hanoï, un globe commençant, hélas, à pourrir dans l’humidité d’un recoin sous un escalier du Musée historique du Vietnam où il avait été entreposé à l’issue sans doute d’une visite présidentielle. Quelques particuliers enfin, ont pu acquérir l’un de ces globes, non auprès du Mobilier National, bien sûr mais auprès du Jardin de Flore à l’époque où la fabrication en petite série permettait de réserver quelques exemplaires en dehors de la commande publique.

Mais cette opération ne permit pas à Fernand Pouillon de réduire, loin de là, les difficultés financières dans lesquelles il se maintenait depuis son retour en France ; il semble que le prix de vente des globes avait été fixé trop bas par rapport à leur coût réel. Fernand Pouillon restait toujours un mécène semblable à ceux de l’époque de Coronelli à la fin du XVIIème siècle !

La valeur de ces globes reste à ce jour difficile à estimer : il ne s’agit pas de pièces anciennes mais de pièces réalisées à l’ancienne et leur relatif petit nombre leur donne un facteur de rareté. A ce jour, semble-t-il, aucun globe n’a été mis sur le marché par les particuliers qui en possèdent un et il est peu probable – sinon impossible – que le Mobilier National se défasse de ceux qu’il a dans ses collections.

Par l’histoire de ces globes, les vies de deux grands humanistes, respectueux du talent de l’autre, ont pu se croiser ; en cela, ces globes constituent aussi le témoignage d’une époque.


IFM — 33 rue du Faubourg Saint-Antoine 75011 Paris — Tél. +33 1 44 54 53 93 — Fax. +33 1 44 54 53 99 — ifm@mitterrand.org — © 2005-2016 — Mentions légales