22 septembre 1981

François Mitterrand inaugure la mise en service du Train à Grande Vitesse français à Montchanin.

Le Parti socialiste et la dissidence de l’Est


Entre soutien idéaliste et stratégie politique

Point de vue | par Valentine Lomellini le 15 décembre 2011

L’invasion des chars d’assaut du Pacte de Varsovie à Prague, en août 1968, interrompit avec violence l’expérience du « printemps de Prague » – inauguré par le Secrétaire du Parti Communiste tchécoslovaque Alexander Dubček – tendant à donner au socialisme « un visage humain ». Dès lors, la question de la violation des droits de l’homme dans les régimes communistes attira l’attention de l’opinion publique du bloc occidental [1]. Au cours des années 1970, l’expulsion de l’URSS d’importants dissidents (comme Solženicyn et Bukovskij) et l’émergence d’un « monde de la dissidence » à l’Est contribuèrent à modeler l’image du communisme dans le bloc occidental.

En France, la question de la dissidence des régimes du bloc soviétique devint en peu de temps un argument de politique interne. Cette question de la dissidence impliquait pour toutes les forces politiques françaises de revoir leur discours quant aux rapports gouvernementaux entre la France et l’Union soviétique jusqu’à la relation particulière qui reliait le Parti Communiste au Kremlin. Le soutien aux dissidents devint partie intégrante d’une stratégie politique mais aussi un engagement moral impératif de la part des promoteurs d’une démocratie qui savait conjuguer socialisme et liberté.

Le bref article présenté ici, fait partie d’une étude bien plus ample comparant les politiques de la Gauche italienne et française envers la dissidence des régimes socialistes de 1968 à 1981. Il traitera des rapports entre le Parti Socialiste de François Mitterrand et la dissidence dans les Pays de l’Est [2]. Deux aspects sont à souligner.

Déjà à partir du début des années 1970, le PS de François Mitterrand constitua un point de référence indispensable pour la dissidence du bloc soviétique, et, notamment pour celle d’orientation socialiste. La politique du PS de soutien à la dissidence n’empêcha pas l’union de la Gauche de se concrétiser, et – vice versa – l’alliance avec les communistes ne mit pas au second plan le dialogue avec les opposants dans les pays de l’Est.

Cela permit au PS, après la rupture de l’union de la Gauche en 1977 – et c’est le second point à souligner – de pouvoir utiliser dans sa propre stratégie la question de la dissidence pour dénoncer les contradictions de son ex-allié, le Parti Communiste de Georges Marchais.

Le peu de pages dédiées à cette contribution ne permet pas de traiter ce sujet de manière systématique : je me limiterai donc à affronter brièvement les deux cas qui – à mon avis – semblent illustrer le mieux ces aspects dans le cadre des relations entre le PS et la dissidence à partir des années 60 jusqu’à la fin des années 1970.

La désignation de François Mitterrand comme premier secrétaire du Parti Socialiste coïncide avec la période où la Tchécoslovaquie connut la « normalisation » après la brève saison du Printemps de Prague. Le thème de la répression dans le pays qui avait tenté en premier d’instaurer un « socialisme à visage humain » ne pouvait donc qu’être au centre de la réflexion du PS : l’adoption imminente d’un programme commun de gouvernement [3], plate-forme d’action commune entre socialistes et communistes, rendait le thème de la répression en Tchécoslovaquie particulièrement d’actualité.

Pourtant, le dialogue entre les deux principales composantes de la Gauche française n’aurait pas dû rencontrer de difficultés sur ce thème. Le Parti Communiste avait en effet condamné l’invasion de la Tchécoslovaquie de la part du Pacte de Varsovie, en août 1968 [4]. Toutefois, au cours des mois suivants, le PC avait manifesté la volonté de rétablir des relations avec les camarades tchécoslovaques sous le leadership de Husák. En février 1972, le Bureau Politique avait approuvé la décision d’approfondir la coopération culturelle avec Prague et de promouvoir une plus ample réflexion sur la spécificité du cas tchécoslovaque [5].

Entre-temps, le couperet de la normalisation s’abattait sur l’ex-classe dirigeante du « Printemps » : le 4 février 1972, Jiří Lederer fut condamné à la peine maximale prévue pour le crime en « diffamation envers une puissance alliée » (la Pologne). Dans le même contexte, le philosophe Karel Kosík, l’historien Karel Bartošek, le journaliste Vladimír Nepraš et Rudolf Slánský, fils du Secrétaire du parti exécuté en 1952 et réhabilité dans les années 1960, furent arrêtés [6].

Devant de tels événements, le PS exprima sa nette condamnation : le but répressif était évident et la nature politique des procès ne faisait aucun doute. Dans leur communiqué, les socialistes français firent appel à « tous ceux » qui tenaient à la liberté de manière à unir leurs voix à la « protestation » [7]. Dans le cadre de la récente alliance politique avec les communistes, le Bureau Exécutif du PS proposa donc au PC d’entreprendre une initiative conjointe pour obtenir des autorités tchécoslovaques une révision de leur position sur le thème de la liberté [8]. La réponse de Georges Marchais, envoyée à François Mitterrand sous pli réservé, fut négative. Georges Marchais, en reprenant les affirmations apprises par Husák au cours de leur dernier entretien, nia le caractère arbitraire des procès. Il dénonça la propagande anticommuniste alimentée à ses yeux d’informations déformantes de la réalité de Prague [9].

Les communistes français qui considéraient la proposition du PS « mal fondée et inopportune » conclurent ainsi : « Nous ne saurions nous y associer » [10]. Non seulement le PC retenait que l’initiative reprenait la vindicte anticommuniste véhiculée dans la société française mais tendait également « à dresser de nouveaux prétextes pour retarder une fois de plus l’heure d’un accord politique prenant la forme d’un programme commun de gouvernement » [11].

La critique de Georges Marchais n’incita pas François Mitterrand à changer d’opinion sur la nécessité d’une initiative sur ces thèmes. Sous la férule de Robert Pontillon, l’idée d’un colloque commença à prendre forme. Le premier objectif était d’attester l’existence de « deux formes de socialisme » : celui « soviétique, autoritaire et stalinien » et celui du « Printemps de Prague », pour lequel il fallait « se battre en France et ailleurs ». « Pour gagner la confiance, il faut se désassocier du modèle soviétique et soutenir la lutte des peuples de l’Europe de l’Est de suivre la propre voie au socialisme » [12].

Le colloque « Tchécoslovaquie, socialisme et démocratie », qui eut lieu à Paris en novembre 1972, fut observé avec grand intérêt par le monde tchécoslovaque proche du « nouveau cours ».

Cette initiative permit au PS de se présenter comme interlocuteur de référence pour la dissidence de l’Est [13]. L’avis de Jiří Pelikán – l’ex-directeur de la télévision tchécoslovaque exilé en Italie et collaborateur du PSI – a certainement eu son poids dans cette orientation [14].
L’accueil réservé à cette initiative par la classe dirigeante du pouvoir en Tchécoslovaquie fut sans appel. Radio Praga dénonça le comportement de Mitterrand, en l’accusant d’être devenu protagoniste d’une « croisade anti-tchécoslovaque » [15], tandis que le Rude Právo le critiquait pour avoir nui sérieusement à la démocratie socialiste [16].

Le commentaire le plus vigoureux vint de l’Ambassadeur tchécoslovaque à Paris. En communiquant « sa protestation la plus catégorique », celui-ci définit l’événement comme « un acte qui offense, un acte qui ignore ces réalités et ne sert ni le profit du peuple tchécoslovaque, ni le développement positif de la coopération parmi les nations d’Europe. Elles sont un service rendu à ceux qui ne souhaitent pas voir une évolution positive sur notre continent » [17]. A remarquer que les protestations vibrantes venant de la Prague normalisée avaient influencé le jugement de certains dirigeants de référence du « nouveau cours ». Par exemple, en 1968, l’ex-président de l’Assemblée Générale, Joseph Smrkovský, modifia l’opinion qu’il avait exprimée auparavant en faveur du colloque en exposant sa crainte que la non participation du PC avalisait l’idée d’une initiative de parti pris [18].
La solidarité internationaliste qui liait quelques-uns des dirigeants tchécoslovaques du « nouveau cours » avec ceux du PC expliquait certainement ces prises de positions. Ce qui était à l’opposé de l’attitude des dissidents soviétiques poursuivis par la justice à Moscou en 1978, qui eux n’avaient aucun lien avec les communistes français.
Après la rupture de l’union de la gauche en 1977, la politique de soutien en faveur de la dissidence fournit au Parti Socialiste une arme utile pour dénoncer les ambiguïtés du PC. Le contexte international favorisa l’émergence des contradictions du Parti de Georges Marchais qui – malgré le maquillage eurocommuniste – ne s’était jamais vraiment affranchi de l’image de parti philo-soviétique [19]. L’intervention de François Mitterrand auprès de Brejnev, pour obtenir l’autorisation d’émigration du dissident juif Chtcharansky, en Israël, marqua le début d’une campagne en faveur des dissidents soviétiques [20]. L’envoi systématique d’appels au Kremlin pour l’application intégrale des accords d’Helsinki [21] et la participation aux manifestations en faveur des dissidents – comme celle de soutien à Slepak, Guinzburg et Chtcharansky, en juillet 78 à Paris [22] – marquèrent le renforcement d’une stratégie amorcée comme on l’a vu au début des années 1970.
En avril 1977 – en marge d’un entretien promu par les parlementaires français et belges sous la présidence de Charles-Emile Loo, Secrétaire national du Parti Socialiste Français – un comité permanent en faveur des Juifs soviétiques fut institué. Ce comité envisageait comme premier objectif la présence d’une délégation à Belgrade, dans le cadre d’une conférence ayant lieu dans la capitale yougoslave en octobre 1978, afin de vérifier l’application des accords d’Helsinki [23]. A cette occasion, la délégation présenta une motion dans laquelle fut reconnue la violation de l’Acte d’Helsinki au détriment des citoyens de religion hébraïque de certains pays du bloc soviétique. Les représentants du comité menèrent une action diplomatique proprement dite à cet égard en rencontrant les délégations yougoslave, grecque et américaine. Cette occasion servit en outre à imposer une confrontation au gouvernement français : Poperen, Loo et Dayan demandèrent des explications à Richet, représentant permanent de la France à Belgrade, sur la politique du gouvernement français envers le leadership communiste concernant les violations de l’Acte Final [24]. Cette action de dénonciation fut renforcée par la diffusion d’un opuscule, introduit à quatre mains par François Mitterrand et le premier Ministre Israélien Golda Meir, dans lequel était soutenue la liberté d’émigration des Juifs appartenant au bloc soviétique [25].
Les cas tchécoslovaque et soviétique – même s’ils étaient présentés de manière très synthétique – montrent l’importance de l’action de François Mitterrand (et de certains représentants socialistes comme Robert Pontillon et Gilles Martinet) [26] en faveur de la dissidence au cours des années 1970.
Ce fut le résultat conjoint d’une bataille morale et d’une stratégie politique bien précise qui mena une partie de la dissidence à identifier dans le PS un point de référence dans le panorama international et contribua au renforcement de la force électorale des socialistes.

[1Verdès-Leroux Jeannine, Le réveil des somnambules. Le parti communiste, les intellectuels et la culture (1956-1981), Fayard, Paris, 1987.

[2La partie italienne de la recherche a été publié dans la monographie : L’appuntamento mancato. La sinistra italiana e il Dissenso nei regimi comunisti, 1968-1989, Le Monnier, Firenze, 2010.

[3Programme commun de gouvernement du Parti Communiste Français et du Parti Socialiste, 27 juin 1972, Editions sociales, Paris, 1972.

[4Déclaration du Bureau Politique du PCF sur les événements en Tchécoslovaquie, 21 août 1968, Archives de la Seine Saint-Denis (ASS), Fonds du Parti Communiste Français (PCF), Dossier 2 : position du PCF, 264 J14 : événements de Tchécoslovaquie.

[5Décision du Bureau Politique, 17 février 1972, APCF, Bureau Politique 1965-1972, 2 NUM 4/5.

[6Janusz Bugajski, Czechoslovakia. Charter 77’s Decade of Dissent, CSIS, New York-Westport-London, 1987, pp.19-20.

[7Les signataires de l’appel étaient Mitterrand, Mauroy, Jacquet, Pontillon, Joxe, Sarre, Chevènement, Defferre, Dayan, Poperen, Boulloche, Gau, Bérégovoy, Estier, Feuilly. Appel du Parti Socialiste Français, FJJ, Tchécoslovaquie- situation politique : position du PSF (1968-1979), 403 RI 11.

[8Lettre de Georges Marchais à François Mitterrand, Institut François Mitterrand, (IFM), 18 février 1972, boite 96.

[9Lettre de Georges Marchais à François Mitterrand, IFM, 18 février 1972, boite 96.

[10Communiqué du BP, “L’Humanité”, 12 février 1972.

[11Lettre de Georges Marchais à François Mitterrand, IFM, 18 février 1972, boite 96.

[12Réflexions réservées sur la Conférence du PS en novembre 72, sans date et auteur, FJJ, boite 403 RI 1, Tchécoslovaquie : « Tchécoslovaquie, Socialisme et Démocratie ».

[13Entretien avec Jiří Kosta, Prague, 23 août 2008.

[14Lettre di Jiří Pelikán a François Mitterrand, 1 septembre 1972, FJJ, boite 403 RI 1, Tchécoslovaquie : « Tchécoslovaquie, Socialisme et Démocratie ».

[15Traduction des informations de Radio Praga, 5 septembre 1972, FJJ, boite 403 RI 1, Tchécoslovaquie : « Tchécoslovaquie, Socialisme et Démocratie ».

[16Traduction des informations de Radio Praga, 5 septembre 1972, FJJ, boite 403 RI 1, Tchécoslovaquie : « Tchécoslovaquie, Socialisme et Démocratie ».

[17Lettre de l’Ambassadeur de Tchécoslovaquie en France, Juraj Sedlák, à François Mitterrand, 27 novembre 1972, FJJ, Fonds Robert Pontillon, Enveloppe relations SFIO-PS/Tchécoslovaquie 1972, 8FP7/110.

[18Lettre de Luis Aragon au PS, 13 novembre 1973, FJJ, boite 403 RI 1, Tchécoslovaquie : « Tchécoslovaquie, Socialisme et Démocratie » ; lettre de Joseph Smrkovský au PSF, 13 novembre 1973, FJJ, boite 403 RI 1, Tchécoslovaquie : « Tchécoslovaquie, Socialisme et Démocratie » ; lettre de Joseph Smrkovský, “Unir pour le socialisme”, 10 decembre 1972, FJJ, Enveloppe relations Tchécoslovaquie/monde communiste, 8FP7/111.

[19Marc Lazar, Maisons rouges. Les partis communistes français et italien de la Libération à nos jours, Auber, Paris, pp.313-314.

[20Lettre de François Mitterrand à Brejnev, 17 juin 1978, FJJ, URSS- Dossier Anatolij Ščaranskij (1977-1979), 401 RI 14

[21Le PS fait appel aux autorités soviétiques pour Beguin, Federov, Kuznekov, Superfin, Elistratov, Khnokh, Mourjenko, Zavurof. FJJ, Enveloppe : Juifs d’URSS. Comité des Quinze (1978), 401 RI 16.

[22Résolution du Comité Directeur du PS, 8 juillet 1978, FJJ, Fonds Robert Pontillon, Emigration des juifs soviétiques, question de la dissidence et des refuzniks (1974-1981), 8FP7/103.

[23Conférence de presse, 22 avril 1977, FJJ, dossier sur les juifs en Union Soviétique, 1972-1977, Enveloppe Juifs d’URSS, 401 RI 18.

[24Communiqué de presse du PSF, 11 octobre 1977 ; observations de la délégation à Belgrade, 13 octobre 1977 ; FJJ, Enveloppe Juifs d’URSS, 401 RI 13.

[25« Action des parlementaires européens en faveur des juifs soviétiques », octobre 1978, FJJ, Enveloppe : juifs d’URSS, 401 RI 18.

[26Michel Rocard, la CFDT, Robert Pontillon et Gilles Martinet ont eu des rôles particulièrement importants à propos du développement des relations avec la Dissidence.


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