11 avril 1991

François Mitterrand visite l’École supérieure de Guerre à l'occasion du forum intitulé "Quelle sécurité en Europe à l’aube du XXIe siècle ?"

Le PS et la gauche aujourd’hui


Interview | par Paul Quilès le 3 juin 2009

De quoi la gauche manque-t-elle le plus actuellement ? De stratégie, de programme, de leader, d’alliés ?

Avant de répondre à cette question, qui taraude la plupart des Français qui se situent à gauche, je voudrais évoquer le climat dans lequel nous nous trouvons.

Chacun sait depuis longtemps que l’élection présidentielle au suffrage universel pèse lourdement sur la vie politique française ; la réduction du mandat à 5 ans et le rapprochement dans le temps des élections présidentielle et législative en a même accru l’influence. Après avoir échoué trois fois de suite à l’élection présidentielle, la gauche est aujourd’hui en proie au désarroi et au doute. Elle se trouve en effet divisée, sans perspective crédible et mobilisatrice pour 2012, n’ayant pas su, ou voulu, tirer les leçons de ses précédents échecs.

Paul QuilesEt la voilà obligée d’assister au débauchage par Nicolas Sarkozy de certains de ses anciens amis et au rapt idéologique de certaines de ses idées. Bien sûr, il lui est aisé de montrer le décalage entre les mots et les actes, de dénoncer les mystifications et les trahisons, de condamner la politique arrogante et injuste de la droite, qui s’attaque avec détermination à des pans entiers du modèle républicain. Mais cela ne suffit pas à redonner l’espoir d’un retour au pouvoir, qui permettrait de changer le cours des choses, ce qui est -et doit demeurer, au-delà des différences- l’objectif principal de la gauche. Il faut ajouter à ce constat peu réjouissant les graves conséquences sociales du séisme économique et financier actuel, qui accentuent le désarroi et le doute de bon nombre de nos concitoyens, enclins au scepticisme devant les discours et les actes des politiques.

Pas étonnant alors que des élus de gauche, intériorisant le sentiment d’une victoire impossible, en viennent à théoriser le principe du partage des rôles entre la droite au pouvoir central et la gauche à la gestion des collectivités territoriales. Je me souviens avoir entendu des élus locaux et même des responsables nationaux tenir (à voix basse !) ce raisonnement dans les années 80, lorsque les difficultés de l’exercice du pouvoir leur faisaient craindre que l’impopularité ne se répercute au niveau local.

Pour répondre à votre interrogation, on voit bien que, dans un tel climat, ce dont la gauche manque le plus actuellement, c’est de foi en elle-même et de foi en l’avenir. Le mot clé, rarement prononcé en ce public, est ici celui de « stratégie ». Et pourtant, ce n’est pas un concept archaïque, qui s’opposerait à des notions plus « modernes »… On se demande bien lesquelles, d’ailleurs ! Sans stratégie, le cheminement vers l’échéance politique majeure qu’est le scrutin présidentiel s’assimile à la « navigation à vue », au gré des évènements conjoncturels, de la lecture sommaire des sondages, des ambitions individuelles, des intérêts de parti, de groupe ou de clan. Autant dire que l’échec est inévitable.

La définition d’une stratégie de conquête du pouvoir amène naturellement à préciser dans le même temps qui sont les alliés et à élaborer avec eux un projet, puis un programme. Quant au leader qui devrait conduire cette bataille, il faudrait se faire à l’idée que ce n’est pas lui qui définit seul la stratégie, les alliés, le calendrier, le programme. Regardons les choses en face : le monde et la France ont changé et l’échiquier politique a beaucoup évolué depuis l’époque où le PS pouvait « imposer » son candidat à l’élection présidentielle, sur la base de son programme. Il est question aujourd’hui de chercher à conférer à ce candidat une légitimité dans l’électorat de gauche grâce à des primaires (aux contours confus). A aucun moment n’est évoquée la difficulté qui résulterait du refus des autres forces de gauche d’accepter ce schéma, qui interdit aux autres partis de faire entendre leur voix. On a d’ailleurs vu lors des deux derniers scrutins comment cette erreur d’appréciation pouvait être fatale à la gauche.

Quelle devrait donc être, selon vous, la stratégie de la gauche ?

La stratégie que je propose, avec Marie-Noëlle Lienemann et de nombreux responsables et militants appartenant à différentes sensibilités de la gauche [1] repose sur le choix d’un candidat unique de la gauche pour 2012, à l’issue d’un processus que nous appelons un « nouveau Front populaire ». [2]

Pourquoi cette référence historique ? Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de copier le passé, parce que le paysage, les enjeux, les pratiques politiques ont changé. Pourtant, la dynamique qui fut celle du Front populaire reste un modèle, qui peut redevenir d’actualité, en proposant tout à la fois un débouché politique au mouvement social, un projet de société à nos concitoyens et une perspective de victoire à la gauche en 2012.

Souvenons-nous en effet de ce qui s’est passé dans ces années 30. En dépit de très lourdes divergences idéologiques qui semblaient bloquer toute alliance entre la SFIO et le PC et face au péril des ligues fascistes, c’est le peuple qui appela à l’unité lors des manifestations de février 1934 ! Ensuite, il y eut la grande manifestation unitaire du 14 juillet 1935, à l’initiative de la Ligue des droits de l’homme, des syndicats, avec tous les partis de gauche et les radicaux, ainsi que de nombreuses associations. Cette rencontre se prolongea en un comité national pour le rassemblement populaire, chargé d’élaborer un programme commun et des accords de désistement dans la perspective des élections du printemps 1936.

C’est donc le rassemblement de toutes les forces de gauche autour d’un programme qui assura la victoire électorale du Front populaire, et d’importantes mobilisations ouvrières qui permirent de concrétiser de grandes avancées sociales. Bien entendu, l’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle est riche d’enseignements qui peuvent nous aider à prendre nos responsabilités et à éviter les erreurs passées. Elle nous rappelle en particulier une loi d’airain, jamais démentie par les faits. Lorsque la gauche est désunie, elle décourage les siens et elle perd. Impuissante à gouverner, à peser sur le cours des choses et à transformer une société qui en a tant besoin, elle laisse la place à toutes les dérives. En revanche, lorsqu’elle s’unit, elle ré-ouvre le champ du possible, redonne espoir et peut gagner. Gagner pour changer et pour offrir une perspective, une alternative à tous nos concitoyens, en particulier les plus modestes, à la jeunesse, à celles et ceux qui vivent de leur travail, de leurs efforts, de leur création.

Il s’agirait bien d’un accord global dans le respect de chacun et non d’un alignement sur le parti dominant ou sur son candidat. Un front large qui associe des clubs, des associations, voire même les syndicats s’ils le souhaitent et pas un simple cartel électoral des partis. Ainsi serait défini un rassemblement politique et citoyen qui permettrait l’accès au pouvoir et qui engagerait aussi une dynamique culturelle, idéologique, presque « civilisationnelle », où les militants, le monde du travail, tous ces hommes et ces femmes qui doutent de la gauche, retrouveraient le goût du politique et la confiance dans la démocratie, pour changer leur vie et le monde.

Par quelle procédure pensez-vous que le candidat de la gauche devrait alors être désigné pour 2012 ?

La démarche du « nouveau Front populaire » repose sur l’idée que la gauche, pour gagner en 2012, devra mobiliser une majorité de Français autour d’un candidat unique porteur d’un programme élaboré en commun. Il s’agira de créer une dynamique de rassemblement des forces militantes de gauche. Cette dynamique entraînera par la suite l’électorat, grâce à la crédibilité du candidat et de son programme, qui seront portés par un vaste mouvement.

Le processus que nous proposons comporte 5 étapes, échelonnées sur 2 ans :
– été 2009 : création, tout de suite après les élections européennes, d’un « Comité pour un nouveau Front populaire », avec le même souci d’associer, avec les partis, toutes les forces qui s’engagent à gauche. Ce comité préparerait des Etats généraux de la gauche, dégageant des thèmes fondateurs en vue de la mise au point de la Charte pour l’élection présidentielle ;
– début 2010 : Etats généraux de la gauche ;
– été 2010 : adoption de la Charte pour l’élection présidentielle ;
– fin 2010 : mise au point, sur la base de la Charte, du programme du candidat unique de la gauche à l’élection présidentielle et d’un accord législatif assurant une représentation de la diversité des composantes de la gauche ;
– 1er semestre 2011 : organisation des primaires, où les militants des organisations signataires de la Charte seraient consultés. Cette consultation prendrait alors tout son sens, dans la mesure où il s’agirait ici des adhérents appartenant aux structures (politiques, syndicales, associatives) ayant concouru à la rédaction de la Charte. Nous refusons l’idée de faire appel au concept vague de sympathisant, dont l’engagement se limiterait à procéder à une sorte de zapping occasionnel entre des leaders.

On le voit, cette démarche exige de la cohérence politique, du temps et surtout une volonté inébranlable. Elle tourne le dos aux discours confus ou contradictoires, souvent inspirés par l’air du temps, qui témoignent d’une absence complète de pensée stratégique. Elle ne se confond pas avec une approche arithmétique consistant à additionner les prévisions chiffrées des sondages et à en déduire la nécessité de telle ou telle alliance. Elle ne repose pas non plus sur les ambitions personnelles de « sauveurs » autoproclamés, hypnotisés par leur image médiatique et tellement conditionnés par les analyses d’opinion qu’ils en oublient que la mode d’aujourd’hui ne garantit pas la popularité pour demain.

La gauche est-elle bien ou mal placée pour répondre à la crise ?

La crise sans précédent que nous traversons est à l’évidence une crise grave du capitalisme. Elle a pour origine principale le fait qu’une grande partie de l’argent créé ou échangé ne va plus à l’économie réelle, c’est à dire à l’industrie, à l’emploi, à la création de ressources et de biens de consommation, mais à la rémunération des détenteurs de capitaux.

Depuis longtemps, la gauche a dénoncé cette perversion, dont les effets ont été accentués par la dérèglementation de l’économie de marché et l’essor du libre échange généralisé. La crise valide donc sa critique fondamentale du capitalisme, mais peut-être sa dénonciation a-t-elle été insuffisante avant l’apparition des violentes conséquences économiques et sociales de la crise. Aujourd’hui, alors que les chantres de la mondialisation heureuse et de la libéralisation sans entrave n’hésitent pas à se réclamer de Keynes, voire de Marx et réhabilitent (en paroles) le rôle de l’Etat, la gauche a du mal à faire entendre un message clair. Il lui faut donc aujourd’hui, plus que jamais, expliquer, dénoncer et proposer. Pas besoin pour cela de se placer sur le terrain de la droite, dans une surenchère de chiffres financiers, si monstrueux qu’ils ne parlent plus à personne.

Bien entendu, dans ses propositions, la gauche ne doit pas se désintéresser des aspects techniques, comme le contrôle des activités des banques ou des considérations morales, comme la lutte contre les excès scandaleux de certaines rémunérations. Mais elle doit surtout montrer qu’elle n’est pas démunie devant cette crise profonde du capitalisme, en s’appuyant sur des valeurs, en précisant ses choix, en fixant des perspectives. Il lui faudra faire des propositions claires, notamment sur trois thèmes majeurs : la modification de la répartition des richesses, le développement du rôle de l’Etat, les nécessaires restrictions au libre échange généralisé. C’est ainsi, me semble-t-il, que la gauche deviendra audible, en prouvant qu’elle a la volonté d’apporter une réponse historique, à la mesure du désarroi et de l’attente du plus grand nombre de nos concitoyens.

Les gauches en Europe doivent elles chercher à avoir une ligne commune ?

Vouloir uniformiser les stratégies et les alliances dans tous les pays européens apparaît difficile. Il suffit de constater les différences dans les modes de scrutin, dans la structuration des forces politiques ou dans les cultures politiques et historiques, souvent très éloignées les unes des autres, si l’on songe par exemple à la spécificité républicaine française ou aux conséquences de la fin des régimes communistes à l’Est. Il n’en demeure pas moins que nous devons plaider pour l’unité ou l’union des forces de gauche et contre les accords avec les conservateurs ou les alliances de centre gauche. On voit bien aussi que, pour des sujets comme la défense ou la politique étrangère, l’approche inter étatique ne va pas disparaître de si tôt, ce qui se traduit par des différences d’appréciation, y compris au sein de la gauche européenne. En revanche, il est possible de construire des convergences politiques claires sur des sujets clé pour l’avenir de l’Europe, tels que la sortie de la co-currence sociale et fiscale, les protections dans les échanges internationaux, le rééquilibrage entre la rémunération du capital et du travail.

A l’image de l’idée d’une Europe se développant en cercles concentriques –idée mise en avant par François Mitterrand il y a près de 20 ans et qui garde sa pertinence-, on pourrait envisager une structuration de la gauche européenne sur ce modèle et la définition de convergences fortes, portées par « un noyau dur » actif et volontaire.

Il faudrait aussi obliger les gauches à aller au fond de certains débats majeurs, pour que les peuples et les salariés -qui constituent notre base sociale- ne soient pas constamment mis en concurrence les uns contre les autres. C’est en partie grâce à de tels débats que l’on crédibilisera le concept de gauche européenne et même l’adhésion des peuples à l’Europe. Construisons sur ce qui peut avancer vite et apporter des progrès concrets aux citoyens, car il n’y aura pas de confiance dans la gauche si l’espoir de changements effectifs ne s’incarne pas davantage en Europe.

Que devrait dire la gauche aux électeurs tentés par l’extrême gauche ? Et à ceux tentés par François Bayrou ?

Si la gauche dispose d’une stratégie de rassemblement explicite et mobilisatrice, elle n’aura pas trop à se soucier de ces deux « tentations », ce qui ne veut pas dire qu’elle doit les ignorer. En revanche, il serait inutile voire dangereux, de se positionner par rapport à ces concurrents, en adoucissant le langage d’un côté, en pratiquant la surenchère gauchiste de l’autre.

S’agissant de François Bayrou, que les choses soient claires. Le leader du Modem, dont l’unique horizon est celui de l’élection présidentielle, parie pour 2012 sur un éclatement du PS et sur une incapacité de la gauche à se rassembler. Tout son discours, soudain gauchisant, a ce seul objectif. Il a intérêt à laisser croire que les clivages entre droite et gauche ne sont plus d’actualité et à se présenter comme le meilleur rempart contre le sarkozisme.

La meilleure attitude pour la gauche est de montrer les valeurs auxquelles elle est attachée et le projet qui en découle, tout en rassemblant ses différentes composantes sur ces bases.

La « tentation » de l’extrême gauche est, d’une certaine façon, plus facile à contrer, dans la mesure où ses principaux dirigeants ont choisi explicitement de refuser de participer à l’exercice du pouvoir. L’objectif de constituer ce qu’ils appellent un « pôle de radicalité », opposé à une gauche présentée comme « réformiste et modérée », conduit à l’affrontement permanent au sein de la gauche et parie, en définitive, sur l’impuissance et l’échec. Il suffit donc de montrer, par le rassemblement des forces attachées à défendre un projet clairement ancré dans les valeurs de la gauche, que la conquête du pouvoir est le passage obligé pour mettre en ?uvre les changements profonds auxquels aspire le « peuple de gauche ».

Y a-t-il encore aujourd’hui des leçons à tirer de la stratégie de François Mitterrand ?

Je le crois, même si le contexte est aujourd’hui, à bien des égards, différent, notamment en ce qui concerne les rapports de force à gauche. La pertinence de cette stratégie, qui n’était pas seulement celle de François Mitterrand, a été validée par le succès de 1981, mais il ne faut pas oublier qu’à partir du Congrès d’Epinay (1971), l’Union de la gauche a souvent été critiquée. Et pourtant, c’était la seule stratégie susceptible de créer une dynamique porteuse pour la gauche. Malgré les hésitations et parfois les attaques de la direction du PCF, François Mitterrand l’a défendue, contre vents et marées et c’est elle qui, ensuite, l’a amené au pouvoir.

En ne déviant pas de l’objectif annoncé, il a pu rassembler au 2ème tour l’électorat de gauche, y compris la presque totalité de l’électorat communiste. S’y sont ajoutées les voix d’opposants gaullistes à Giscard, sans qu’il ait été besoin d’aller les démarcher auprès de leurs leaders, ce qui aurait eu un impact négatif et peut-être même ravageur sur une partie de l’électorat de gauche.

Une autre leçon de cette période concerne l’attitude que devraient avoir les responsables politiques à l’égard des sondages. Elle pourrait s’énoncer de la façon suivante : « c’est la victoire qui rend populaire et pas la popularité qui garantit la victoire ! » On a en effet tendance à réécrire l’histoire, en confondant la popularité de François Mitterrand après et avant le 10 mai 1981. L’examen sérieux des niveaux –extrêmement bas- de sa popularité en 1979 et même fin 1980 laisserait rêveurs celles et ceux qui pensent pouvoir construire durablement une stratégie sur la base de tels outils. Je me souviens avoir publié dans le Monde, six mois avant le 10 mai 1981, une tribune, que je concluais par : « Mitterrand fera mentir les sondages ». Cette prévision pouvait alors ressembler à une provocation, tant le sentiment dominant était opposé, mais en réalité, elle s’appuyait sur l’analyse des raisons objectives du bien fondé de la stratégie d’union. La même conviction nous anime aujourd’hui, quand nous proposons que la gauche mette en ?uvre la démarche de « nouveau Front populaire ».

Avec la mondialisation, les lieux où se prennent les décisions ayant un fort impact sur notre vie quotidienne sont de plus en plus lointains, voire inaccessibles. Comment un parti politique peut-il encore espérer « changer la vie » dans ce contexte ?

Il est vrai que la mondialisation éloigne nombre de centres de décision des lieux de la vie quotidienne. Raison de plus pour porter certains combats au niveau mondial, qu’il s’agisse de lutter contre une globalisation désordonnée, génératrice d’inégalités et peu respectueuse de la planète ou de proposer de nouvelles formes de développement et d’échanges. Ce n’est pas la gauche qui doit s’en plaindre, elle dont la tradition est marquée par l’internationalisme, qui fait partie de ses fondamentaux.

De même, le niveau européen devrait être pertinent pour donner un sens à des revendications fortes sur le plan économique, social ou environnemental. Malheureusement, la faible mobilisation des Français autour de la campagne pour les élections européennes nous montre que les citoyens ne perçoivent pas concrètement le rôle que partis et élus exercent sur ces décisions. Ils ne croient pas non plus à leur capacité à faire émerger un véritable « modèle de société européen ».

Ce constat devrait amener les responsables politiques à ne pas attendre les prochaines élections pour répondre à ces interrogations. Il leur faudra aussi réfléchir à un changement du mode de scrutin actuel, qui est absurde et qui éloigne un peu plus les citoyens des choix européens.
Enfin, les leviers nationaux n’ont pas disparu et le rôle des pouvoirs publics n’est pas négligeable, à travers les décisions de l’Etat (au niveau central et au niveau déconcentré) ou celles des élus (Parlement, collectivités décentralisées). Ici, les partis politiques ont la capacité d’intervenir directement.

Pour ne prendre que quelques exemples, l’amélioration des services publics –à condition qu’ils ne soient pas mis en cause par des décisions européennes-, les choix de développement territorial, la politique de la ville, les aspects sociétaux, la vie culturelle sont autant de domaines où les partis peuvent proposer de façon tangible des actions destinées à « changer la vie ».

Jusqu’au début des années 80, les principaux partis de gauche se voulaient des outils de transformation sociale. Est-ce encore leur vocation ?

C’est l’objectif même du socialisme depuis ses origines et, s’il a été oublié, il ne faut pas s’étonner que les électeurs s’y perdent ! Il est vrai que la gauche au pouvoir n’a malheureusement pas toujours su résister à la pression des contraintes libérales, même si, dans bien des domaines (économique, social, culturel, sociétal), elle a fait preuve d’un volontarisme politique qu’il ne faudrait pas oublier.

La vocation des partis de gauche n’est pas d’être les loyaux gestionnaires du système capitaliste, en y ajoutant un zeste de social. Plutôt que de réveiller le débat, souvent fumeux, entre réformateurs et révolutionnaires, il faudrait en revenir à la fameuse formule que Jaurès avait empruntée à Marx pour définir l’objectif des socialistes : la mise en ?uvre de « l’évolution révolutionnaire »*. Par ses analyses, ses dénonciations, es propositions, la gauche doit montrer la pertinence et la modernité des valeurs qui font son identité : la notion de « bien commun », l’objectif du progrès partagé, la recherche de l’égalité, la complémentarité entre les aspirations individuelles et collectives, la solidarité et la justice sociale, la valorisation du travail comme facteur d’épanouissement et de progrès social.

Comment éviter que le PS ne devienne la simple juxtaposition de comités électoraux ne se mobilisant plus que lors des scrutins ?

Le risque existe effectivement que l’on se retrouve dans une situation qui fut celle de la SFIO dans les années 60. Trois échecs successifs à l’élection présidentielle ont conduit en effet nombre d’élus socialistes à s’accommoder du partage des tâches, que j’ai évoqué précédemment, entre la droite au pouvoir central et la gauche à la gestion des affaires locales. La décentralisation, qui a confié plus de responsabilités et de moyens aux collectivités territoriales et les succès de la gauche aux élections régionales, cantonales et municipales ont accentué le phénomène.

Ceci explique en grande partie la sociologie actuelle du PS, où les élus et les militants qui leur sont « attachés » représentent globalement les 2/3 des effectifs et même beaucoup plus dans certaines sections.

On comprend alors pourquoi les enjeux locaux deviennent prépondérants, faisant passer au second plan les préoccupations nationales et la bataille pour la conquête du pouvoir central.

Pour contrer cette dérive, le meilleur remède consisterait à rénover profondément le parti en lui fixant des objectifs clairement affichés. Cela signifie par exemple que son fonctionnement et son organisation devraient évoluer, pour en faire :
– un parti ouvert, avec un militantisme qui ne soit pas étriqué et coupé de la société ;
– un parti bien organisé, efficace, mais ne concentrant pas l’essentiel de son énergie sur l’exercice des fonctions d’une machine électorale et d’un appareil au service d’élus locaux ;
– un parti capable de définir des nouvelles formes d’engagement et de militantisme ainsi que des modes d’organisation permettant de toucher les catégories populaires (quartiers, monde ouvrier…) et d’assurer l’émergence de cadres politiques issus de leurs rangs ;
– un parti où l’on retrouve la fraternité qui doit accompagner le combat politique (temps festifs, dimension culturelle de notre combat) ;
– un parti qui mène des combats pour l’hégémonie culturelle face à la droite, qui respire avec la société, qui consulte, qui noue des partenariats, qui soutient des initiatives avec les forces de changements (ONG, associations, syndicats…) ;
– un parti internationaliste et qui mobilise ses militants dans les instances progressistes mondiales. Avant chaque congrès de ces instances, le parti devrait préparer son intervention par un texte d’orientation, soumis au vote des militants. Une journée annuelle de la solidarité internationale pourrait être organisée tant au niveau national que local (fête, mise en valeur des initiatives de coopération décentralisée, débats sur le monde, invitation de partis amis…). L’action des parlementaires européens devrait donner lieu à des comptes-rendus réguliers, suivis de débats.
– un parti capable de répondre aux motivations de l’adhérent potentiel, qui souhaite :
— soutenir une organisation dont il se sent proche, lui communiquer des informations en provenance de la « société civile », participer à ses réflexions et ses actions,
— y voir clair dans la masse des informations politiques, économiques et sociales véhiculées par les médias,
— exercer un mandat électoral,
— participer au changement de la société, en articulant action syndicale, associative, culturelle, voire professionnelle avec des valeurs et un projet politique,
— trouver un relais collectif à des initiatives individuelles,
— agir dans une ambiance fraternelle.

Une telle évolution serait certainement favorisée par la dynamique du « nouveau Front populaire », qui permettrait la confrontation des cultures politiques, anciennes et plus récentes, puis leur dépassement et leur synthèse.

Avec les nouveaux moyens de communication, le militantisme dans sa forme traditionnelle est-il condamné ?

Il est certain que le militantisme doit évoluer. Dans le prolongement des objectifs que je proposais précédemment pour rénover en profondeur le PS, il faudrait promouvoir un nouveau militantisme, capable d’adopter les formes contemporaines d’engagement et de démocratie interne.

Au cours des années 60-70, une partie du lien entre réflexion, débat et travail de terrain s’opérait à travers la thématique des « luttes » : soutien aux salariés, lutte contre les expulsions....

Les mouvements sociaux ont pris d’autres formes (réseau « éducation sans frontière », actions pour le droit au logement, défense de l’environnement, refus des ventes à la découpe). Les militants de gauche y sont souvent présents, mais les partis s’engagent rarement en tant que tels pour les soutenir et leur apporter des prolongements politiques. Il faudrait nouer des liens plus solides avec ces engagements.

De même, la réalisation par des non professionnels de documents de propagande (tracts, sites Internet,…) peut permettre aux responsables politiques et aux militants d’expliquer sans langue de bois les positions du parti et de les transmettre autour d’eux de façon non aseptisée.

Pourquoi ne pas également envisager d’organiser un portail des blogs des militants et de leur demander de tous réagir au même moment sur un thème précis, afin de recueillir les meilleures argumentations et de nourrir le débat ?

Par ailleurs, pour éviter de valoriser excessivement « l’entre soi » militant, qui renforce la coupure entre l’organisation et la société, il faut attacher une grande importance à la façon d’associer aux travaux et aux actions du parti, à tous les échelons, les associations, les syndicats, les parents d’élèves, le monde laïque, les acteurs culturels et artistiques. Ces liens sont indispensables pour accroître son rayonnement.

Pour améliorer la vie militante, on pourrait envisager de créer un « observatoire de la démocratie interne », qui interrogerait régulièrement des militants, regarderait de près l’évolution des pratiques. Grâce à des enquêtes, il serait possible de mieux connaître par exemple les attentes des militants des milieux populaires ou du monde ouvrier sur leur place dans le parti.

Enfin, s’agissant de la « notabilisation », déjà évoquée, la limitation rigoureuse du cumul des mandats et l’instauration de comptes-rendus de mandats effectifs et réguliers peuvent aider à la combattre.

Mais, plus fondamentalement, il ne faut pas hésiter à politiser le débat local, qui ne doit pas se limiter aux problèmes de gestion.

Les communes de gauche sont souvent innovantes, mais leurs initiatives ne sont pas suffisamment organisées à travers le pays pour présenter une cohérence plus large témoignant en profondeur de nos choix de société. Or l’action de la gauche au niveau municipal a souvent apporté d’importants progrès (cantines, éducation populaire, colonies de vacances …), qui se généralisaient ensuite lorsque la gauche venait au pouvoir. La décentralisation devrait renforcer cette exigence, puisque les compétences sont plus directes, mais il faut veiller à ce qu’elle n’atomise pas les pratiques et les réponses…

On le voit, il s’agirait, non pas d’apporter quelques retouches homéopathiques à un modèle ancien, mais bien de procéder à une véritable révolution militante à gauche, parallèlement à la mise en route d’une stratégie offensive, fondée sur le rassemblement des forces de gauche autour de valeurs et d’un projet mobilisateur.

Paul Quilès est ancien ministre, co-fondateur et animateur de “Gauche Avenir”. Propos recueillis par Jean-François Huchet - 28 mai 2009.

[2« L’évolution révolutionnaire consiste, selon moi, à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et qui la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle et, par leur force organique, hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants : elles sont, elles doivent être des préparations. Ainsi, sous l’action socialiste, elles prennent un caractère et une efficacité révolutionnaires. »
Jean Jaurès (République et Socialisme, dans Etudes socialistes, 17 octobre 1901)


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