9 mai 1991

François Mitterrand remet le prix Charlemagne au Président Vaclav Havel à Aix-la-Chapelle

La force du verbe


Témoignage | le 25 juin 2010

Les 9 et 10 janvier 1997, l’UNESCO et l’Institut François Mitterrand organisaient à l’occasion du premier anniversaire de la disparition de l’ancien Président de la République, un colloque intitulé « François Mitterrand - Paix et développement - Témoignages ».

Ces deux journées ont permis de mesurer à quel point sa pensée et son verbe avaient porté loin et fort. Il était remarqable de constater que la plupart des intervenants reprenaient, voire citaient directement, l’un ou l’autre de ses grands discours prononcés dans la plupart des grandes enceintes internationales.

Cette manifestation accueillait des personnalités politiques venues de tous les continents qui souhaitaient apporter leur témoignage sur son action tout au long des quatorze années durant lesquelles il a présidé aux destinées de la France. Ces deux journées étaient l’occasion pour une trentaine d’hommes politiques des régions Afrique, Amérique latine et Caraïbes, Europe et Amérique du Nord, Etats arabes, Asie et Pacifique, d’apporter leurs témoignages personnels, nourris des contacts qu’ils avaient entretenus avec François Mitterrand. De nombreux messages ont été lus lors du colloque, parmi lesquels ceux d’Edouard Shevardnadze, Président de Géorgie, d’Algirdas Brazauskas, Président de Lituanie, de Sam Nujoma, Président de Namibie, ainsi que ceux de Boutros Boutros-Ghali, ancien Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, et de l’ancien Président de la République libanaise, Charles Hélou.

D’entrée, Federico Mayor, alors Directeur général de l’UNESCO, a souligné combien François Mitterrand avait milité avec constance en faveur de la dynamique liant étroitement paix et développement. « Au cours de ces années bouleversées et bouleversantes, a-t-il déclaré en ouvrant ce colloque, marquées dans leur médian par la révolution des années 1989-1990 dont on saisit mieux chaque jour l’ampleur et la signification, sa voix se fit entendre dans tous les cénacles, au sein de toutes les conférences, au coeur de toutes les crises pour que la dignité, la sécurité, la liberté de chaque homme et de chaque femme soient protégées, pour que l’accès de tous à la santé, à l’éducation, au bien-être soient garantis. La constance de cet engagement au service de la paix, de la sécurité personnelle et collective comme du développement équitablement partagé, fit de François Mitterrand, au-delà de sa dimension nationale, un acteur de premier plan sur la scène internationale. »
Roland Dumas a retracé ensuite les engagements et les efforts de François Mitterrand en faveur d’un ordre international plus stable, fondé sur des bases plus équitable, passant par un accroissement de l’aide publique en faveur du développement, la réduction, voire l’annulation, de la dette des pays les plus pauvres et un soutien attentif aux progrès de la démocratie. Il a rappelé l’action de François Mitterrand pour la paix dans différentes régions du monde, notamment dans le Sud-est asiatique, en rappelant son rôle dans les négociations qui ont conduit aux accords mettant fin à 21 ans de guerre au Cambodge. Il a ensuite évoqué le discours de Mexico d’octobre 1981 (Lettre de l’Institut François Mitterrand, n°31), qui « résonne comme un véritable message d’espoir et de soutien aux peuples du Tiers-Monde », avec en écho celui prononcé à La Baule le 20 juin 1990 qui soulignait le lien irréductible entre démocratie et développement. Il a conclu avec une citation de François Mitterrand : « Des mots réputés sots ou usés jusqu’à la corde m’émeuvent. Le pain, la paix, la liberté. Là où on les cherche, là où on les trouve, je me sens arrivé de nouveau chez moi ».

Tous les représentants des pays africains se sont plus à souligner la familiarité et les affinités de François Mitterrand avec cette région du monde.
C’est ainsi que, s’exprimant au nom de Blaise Compaoré, Président du Burkina Faso, Mahamoudou Ouédraogo, son ministre de la culture et de la communication a évoqué l’expérience de François Mitterrand, en tant que ministre en charge des colonies françaises (1950-1951), sa complicité avec le monde africain : « complicité peut-être inachevée, mais complicité tout de même envers les colonies et leurs revendications ».

Une attention qui s’est prolongée tout au long de son parcours politique comme l’a relevé Nicéphore Dieudonné Soglo, ancien Président du Bénin, en rappelant comment, de l’Elysée, il avait renoué avec la tradition française d’intégration, d’assimilation et de pluralisme en permettant aux immigrés africains d’acquérir la nationalité française ou de régulariser leur séjour.

Il est lui aussi revenu sur le discours de La Baule où « François Mitterrand a exprimé avec pudeur, tact et modération sa vision de l’évolution politique de l’Afrique, de ses relations avec la France et les autres pays industrialisés ». Avant de constater que « les forces vives de l’Afrique, jusque-là marginalisées, ne s’y sont pas trompées. Elles ont repris davantage confiance en elles-mêmes, obligeant les régimes totalitaires à composer et à prendre en compte le désir légitime des populations pour plus de liberté, de justice et de prospérité. »

Ce jour-là, on pouvait constater que le discours de La Baule, dont on a parfois dit qu’il avait été mal compris ou mal interprété, avait fait son chemin dans les esprits. Il suffisait pour le vérifier d’écouter, entre autres, Habib Thiam, Premier ministre de la République du Sénégal, reprenant à son compte les paroles mêmes prononcées par François Mitterrand à cette occasion : « Il ne faut pas oublier les différences de structures, de civilisations, de traditions, de moeurs. Il est impossible de proposer un système tout fait. La France n’a pas à dicter je ne sais quelle loi constitutionnelle qui s’imposerait de facto à l’ensemble des peuples qui ont leur propre conscience et leur propre histoire et qui doivent savoir comment se diriger vers le principe universel qu’est la démocratie ».

Miguel de la Madrid, ancien Président du Mexique, a témoigné de l’exigence éthique qui animait François Mitterrand, en toutes occasions, dans les relations internationales. Il a donné en exemple l’initiative conjointe franco-mexicaine en faveur du Salvador, avec le communiqué élaboré en commun (octobre 1981) dont les termes avaient été repris par une résolution des Nations Unies (voir Lettre de l’IFM - n°31).
Une dimension de sa personnalité saluée par Jean-Bertrand Aristide, ancien Président de la République d’Haïti. Après avoir évoqué ses efforts constants pour aider à la restauration de la démocratie en Haïti, celui-ci a conclu son intervention en lui offrant une rose : « Celle que vous aviez en main le jour de votre investiture exhalait un parfum de paix. Celle que nous vous offrons exhale un parfum de gratitude ».

Une gratitude que l’on a retrouvé dans l’intervention de Jeliou Jelev, Président de la République de Bulgarie, quand il a qualifié François Mitterrand de « parrain de la jeune démocratie bulgare ». « Le Président français a été le premier chef d’Etat occidental qui, au cours d’une visite officielle en Bulgarie, au mois de janvier 1989, a-t-il rappelé, c’est-à-dire dix mois avant la chute du régime communiste, a insisté auprès des autorités officielles pour rencontrer et s’entretenir avec quelques dissidents politiques de l’époque. C’était un acte courageux et digne d’un grand démocrate. Son programme comprenait un petit-déjeuner de travail curieux qui est devenu un symbole de l’ouverture politique en Bulgarie car, le 19 janvier 1989, à l’ambassade de France à Sofia, le Président prenait son café avec nous, quelques dissidents bulgares ».

Les progrès accomplis dans la construction européenne au cours de ses deux mandats présidentiels n’ont pas manqué d’être salués.

Tout d’abord par l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, qui a mis en avant le soutien apporté par François Mitterrand à la coopération franco-allemande et à la réunification de l’Allemagne. « Non seulement il n’était pas opposé à la réunification, a-t-il insisté, mais il y était tout à fait favorable. Il voulait une Allemagne réunifiée qui continuerait sur le chemin commun avec la France ». Une appréciation confortée par le témoignage d’Oskar Lafontaine, alors Ministre-Président de la Sarre et président du SPD, qui a souligné combien il était « conscient que l’unité allemande faisait partie d’une unité européenne plus large ». Avant d’ajouter qu’il « n’y avait guère d’homme d’Etat en Europe aussi concerné par la culture et l’histoire allemande que François Mitterrand ».

Et Lord David Owen, ancien ministre britannique des Affaires étrangères, d’ajouter : « Lorsqu’on porte le regard sur les années 60 et 70, François Mitterrand a modelé une nouvelle social-démocratie adaptée à l’Europe ».

Cet ancien médiateur de l’Union européenne pour l’ex-Yougoslavie a rendu hommage aux efforts déployés par François Mitterrand pour mettre un terme à la guerre dans cette région. « Le voyage de Mitterrand à Sarajevo en juin 1992 était une intervention personnelle courageuse, s’est-il souvenu, qui a marqué l’ouverture de Sarajevo et a permis de faire quelque chose contre le désastre humanitaire qui s’annonçait pour l’hiver 1992 ».

L’ancien Président de la Commission européenne, Jacques Delors, a illustré cet engagement européen en rappelant que : « Lorsqu’il s’exprimait au Conseil européen, François Mitterrand disait le plus souvent « nous » (les Européens) et non pas « la France veut que... ».

Parmi tous les témoignages, ceux de Yasser Arafat et de Simon Pérès étaient sans doute parmi les plus marquants.

Tandis que le Président de l’Autorité palestinienne évoquait « un grand homme politique parce qu’il rêvait de transformer des relations fondées sur la force arrogante en un forum de compréhension, de coexistence, de coopération, de paix et de développement ». Pour lui, il était celui qui s’employait « à humaniser les relations internationales et instaurer un ordre international équilibré, à régler le problème de la dette des pays pauvres, à les aider à orienter leurs potentialités vers le développement culturel, politique, social et économique, en résumé à neutraliser les facteurs de conflit, éliminer les foyers de tension, créer des conditions favorables à la paix ».

Shimon Pérès, ancien Premier ministre d’Israël, lui faisait écho en soulignant que : « Le fait que Yasser Arafat et moi-même soyons présent aujourd’hui, non pas comme ennemis mais comme amis, pour honorer sa mémoire est un grand hommage au courage, au travail et à la philosophie de François Mitterrand. »

Et de poursuivre en rappelant que François Mitterrand avait qualifié les Accords d’Oslo d’« un des deux ou trois événements les plus importants de ce siècle ». « Je dis avec conviction que la paix l’emportera. Ni les Arabes ni nous, Palestiniens et Israéliens, n’ont une meilleure alternative. Nous ne sommes pas au service de la mémoire de nos ancêtres mais à celui du droit de nos enfants à vivre en paix ». une amitié de vingt-cinq années.

Mario Soares, ancien Président de la République portugaise souhaitait se souvenir avec émotion d’une amitié de vingt-cinq années avec un homme dans lequel il voyait « un témoin expressif de son temps, jusque dans ses contradictions », mais aussi comme un « héros de roman, complexe et interpellateur, pour qui sa vie apparaît comme son oeuvre principale, menée avec l’amour, la dévotion et le souci d’un écrivain de génie, simultanément avec l’action du grand homme d’Etat qui a su s’imposer à la vénération de ceux-là même parmi les Français qui l’avaient tant critiqué et à la vénération des Européens ».
C’est aussi la voix du Président Nelson Mandela, dans un message lu par Barbara Masakela, Ambassadeur d’Afrique du Sud en France, qui se faisait entendre ce jour-là, une voix disant son admiration pour le « grand homme d’Etat qui a tant contribué à la paix et au développement en Afrique du Sud » et constamment soutenu la lutte contre l’apartheid.

Autre message, celui du Président égyptien Hosni Moubara, lu par Ali Maher El Sayed, Ambassadeur d’Egypte en France : « François Mitterrand, par ses pensées et son action, a illustré les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, que la France a léguées à l’humanité. Sa contribution intellectuelle, sa force de volonté et son dévouement au service de la paix, de la justice, du développement du tiers monde, ont été exemplaires. »

Un jugement ausitôt rejoint par Chédli Klibi, ancien Secrétaire général de la Ligue des Etats arabes. « François Mitterrand était un homme pluridimensionnel, un homme politique, mais aussi un penseur, un homme qui, constamment, réfléchissait sur la signification des événements auxquels il pouvait être mêlé, et qui ajoutait à ses réflexions cette dimension culturelle et humaine qui rendait le personnage si attachant ».

Ibrahim Souss, ancien représentant de l’OLP en France, est revenu sur cette contribution de François Mitterrand au processus de paix. « La politique extérieure menée par le Président Mitterrand, tout au long de ses deux septennats, s’est illustrée par une grande cohérence et une lucidité à toute épreuve », a-t-il déclaré avant de souligner que « c’est en partie grâce aux efforts personnels de François Mitterrand et ceux de Roland Dumas, qui ont protégé et encouragé l’OLP dans les moments les plus difficiles qu’elle a eu à traverser, que le dialogue a pu être établi entre Israéliens et Palestiniens ».


IFM — 33 rue du Faubourg Saint-Antoine 75011 Paris — Tél. +33 1 44 54 53 93 — Fax. +33 1 44 54 53 99 — ifm@mitterrand.org — © 2005-2016 — Mentions légales