4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

La chute du mur et l’effondrement du bloc soviétique


Conditions et conséquences

Point de vue | par Lionel Jospin le 4 mars 2010

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J’aimerais, pour cette table ronde [1] sur la chute du Mur et sur l’effondrement du bloc Soviétique, commencer par une interrogation  : pourquoi le système soviétique a-t-il duré si longtemps  ?

Il me semble en effet que cette longue présence dans l’histoire du communisme d’État éclaire les conditions et les conséquences de sa chute.

Dans les dernières décennies, la pensée anti-totalitaire a beaucoup insisté sur la parenté - bien réelle - entre les deux totalitarismes, nazi et communiste. Mais elle a, du coup, laissé dans l’ombre ce qui les a séparés. Les deux systèmes sont totalitaires, puisque ce sont de régimes dans lesquels un parti et son État prétendent absorber la totalité de la société.

Dans les deux cas, on trouve les mêmes traits  : un parti unique, une dictature politique et policière, l’utilisation de la terreur, des ennemis fantasmés (d’un côté, la démocratie et les Juifs, de l’autre la bourgeoisie et le capitalisme), l’interdiction puis la liquidation des opposants, la soumission de l’individu et de la société à l’État au nom d’une doctrine absolue, enfin l’asservissement des peuples placés à la périphérie de l’empire. Les deux systèmes sont meurtriers, meurtriers pour leur population, et plus encore pour les peuples soumis ou voués au rôle de victimes. Seulement, le régime hitlérien ajoute la particularité effrayante d’avoir voulu la disparition des Juifs.

Pourtant, ces jumeaux totalitaires sont des faux jumeaux. L’un, le nazisme, a été, dans l’histoire, une gigantesque et tragique convulsion qui n’a vécu qu’un peu plus d’une décennie, de mars 1933 à mai 1945. L’autre, le communisme stalinien, a été un long traumatisme, qui a duré plus de soixante-dix ans, de la révolution d’octobre 1917 à la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, et à la dislocation de l’URSS en décembre 1991. L’un, le régime hitlérien, a été l’adversaire implacable et irrémissible des démocraties occidentales. L’autre, l’Union soviétique, a été l’allié, méfiant, de ces mêmes démocraties dans la guerre contre la puissance nazie.

Pourquoi le système communiste a-t-il survécu si longtemps à son frère ennemi  ? Pour plusieurs raisons.

D’abord, leurs actes de naissance sont distincts. La révolution de 1917 s’est faite contre un régime archaïque, autocratique et féodal  : le Tsarisme. Elle a été auréolée longtemps d’un grand prestige, notamment dans le vaste Tiers-Monde émergeant de la décolonisation. Le Troisième Reich est né d’une contre-révolution mettant à bas une démocratie naissante et fragile  : la République de Weimar. Il a été presque aussitôt frappé d’opprobre.

Ensuite , et là réside sans doute l’explication principale, la Deuxième Guerre mondiale leur a fait des sorts contraires. L’Union soviétique de Staline en est sortie au rang des vainqueurs. Elle a pu sauvegarder son régime, puis faire respecter sa puissance. L’Allemagne hitlérienne a été le premier des vaincus. Son régime s’est effondré ainsi que ceux de ses vassaux. Les puissances occupantes, occidentales d’un côté, soviétique de l’autre, ont imposé des régimes politiques à leur image en les intégrant à leur système.

Enfin, la manière totalitaire s’est appliquée à des idéologies profondément différentes. Le communisme est une théorie des classes, le nazisme une théorie des races. Le communisme est un fils, même dénaturé, des Lumières  ; le nazisme leur fut hostile. Le communisme est une doctrine de l’égalité même s’il s’en est détourné dans la pratique. Le nazisme est une doctrine de l’inégalité. Le communisme, né du marxisme et issu du mouvement socialiste, s’est réclamé de valeurs qui ont éveillé un écho dans les démocraties occidentales. Certains de ses critiques lui ont moins reproché ses principes – tels qu’ils étaient par exemple affirmés dans les Constitutions soviétiques – que la négation même de ces principes dans la réalité. D’où des tentatives de réformes entamées, y compris par des communistes, en Hongrie et en Pologne en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968, voire en Pologne encore en 1981 pour renouveler le système en y introduisant la démocratie. Aucune de ces tentatives n’a été tolérée par Moscou. Mais au moins l’espérance, ou l’illusion, d’une régénérescence du communisme par la démocratie a-t-elle existé. Personne n’aurait seulement songé à une réforme du nazisme  !

Ainsi, pour avoir duré si longtemps et faute de s’être réformé, le système communiste est mort, au tournant des années 80/90, d’une crise de sénescence. Épuisée par la compétition avec les États-Unis, ébranlée dans ses certitudes de grande puissance par son échec en Afghanistan, ses dirigeants ayant perdu confiance en sa pérennité même, l’Union soviétique post-brejnévienne stagnait et était en plein doute. L’ébranlement est venu à nouveau des franges européennes de l’empire.

Les pays de l’Est avaient été les plus rétifs, depuis 1945, à la domination soviétique. Ils étaient les plus conscients de la nécessité des réformes et les plus sensibles à la force d’attraction du modèle occidental.Trente-six ans après la révolte des ouvriers de Berlin-Est en 1953, c’est au cœur de l’Allemagne que sonne le glas du totalitarisme soviétique. Alors que montent en Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie le désir de liberté et l’exigence de réforme, l’aspiration à l’unité du peuple allemand devient irrésistible  : le Mur tombe.

Pourquoi  ? Parce que cette fois, au centre de l’empire, à Moscou, on s’est refusé à utiliser la force. Le courage et l’esprit de raison face à l’histoire de Mikhaïl Gorbatchev ont naturellement été décisifs. Mais si celui-ci a pu imposer ses vues, avec l’aide de Eltsine face au putsch de la vieille garde, c’est que l’appareil dirigeant du PC et la Nomenklatura soviétiques avaient perdu leurs illusions communistes et jusqu’à la croyance en leur légitimité historique. Ils se préparaient déjà aux reconversions. Ainsi, devant les yeux stupéfaits et heureux des occidentaux, le bloc communiste s’est-il affaissé sur lui-même sans guerre civile et sans effusion de sang. Les pays d’Europe centrale et orientale, puis les pays baltes ont recouvré leur souveraineté. L’Union soviétique s’est défaite, la plupart de ses républiques fédérées par la force dans les années vingt à l’ouest et au sud accédant à des indépendances plus ou moins surveillées.

Quelles ont été les conséquences de l’effondrement du bloc soviétique  ? Elles sont plus lourdes qu’on pourrait le penser. J’en soulignerai quatre.

La Russie a raté sa transition. La brutalité du passage de l’organisation économique ancienne, centralisée, bureaucratique, inefficace mais protectrice à une féroce et anarchique logique de marché a provoqué un chaos économique et financier et entraîné une lourde misère sociale. Ni le pouvoir russe, sous Eltsine, ni ses partenaires occidentaux n’ont su penser la transition. Économiquement déstabilisée (par une version sauvage du libéralisme), stratégiquement encerclée (par une politique américaine et otanienne inutilement triomphaliste), la Russie a découvert le désordre avec la liberté, un surcroît de pauvreté avec le surgissement du marché et l’humiliation avec la perte du statut de grande puissance attaché à la période communiste.

Tout était donc réuni pour que s’exprimât bientôt une puissante aspiration au retour de l’ordre. Vladimir Poutine, succédant en 1999 à un Boris Eltsine impuissant, et s’appuyant sur des cadres des services secrets dont il était issu, s’en est chargé. A l’intérieur du pays, en re-centralisant le pouvoir politique aux dépens des satrapes provinciaux et en mettant au pas dans l’économie les oligarques devenus trop puissants. A l’extérieur, en réduisant brutalement la Tchétchénie, en multipliant les ingérences au Caucase ou en Ukraine et en reprenant un ton de confrontation avec l’Occident.

Le pouvoir russe actuel a certes relancé l’économie (grâce à la hausse des prix des hydrocarbures)  ; il a stabilisé le pays (sans pour autant réduire l’instabilité dans son environnement proche)  ; il a redonné une voix à la Russie dans le concert international. Mais cela s’est fait aux prix d’une régression démocratique, en préférant l’autoritarisme au pluralisme politique et en freinant l’affirmation d’une véritable société civile.N’ont pas non plus été traités les graves problèmes du déclin démographique, de l’alcoolisme de masse et celui d’une modernisation harmonieuse de l’économie et de la société russes.

L’utilisation du ressort nationaliste, la restauration des réflexes de grande puissance sont des guides bien incertains, et potentiellement dangereux, pour faire face aux très sérieux défis de l’identité et du rôle de la Russie vingt ans après la chute de l’empire soviétique.C’est pourquoi l’Europe et les États-Unis devraient aborder avec plus de discernement leur relation avec la Russie.

Il serait bon de ne pas se montrer complaisant à l’égard de la dérive autoritaire et des tentations interventionnistes du pouvoir russe. Mais il serait illogique de les favoriser en pratiquant une stratégie qui s’apparente à un encerclement irritant. Plutôt que d’élargir de façon inconséquente l’OTAN et de déployer des systèmes anti-missiles aux pourtours de la Russie (même en invoquant le risque iranien), il serait préférable de rechercher un dialogue sérieux et exigeant avec les dirigeants russes sur les questions de sécurité et d’énergie.

L’Europe s’est unifiée sans se renforcer. Ce fut un bonheur de voir les peuples de l’Est européen accéder à la souveraineté et à la liberté. Et l’on peut juger, qu’à l’exception du drame yougoslave, il n’a pas été fait mauvais usage de ces libertés nouvelles. Mais l’unification du vieux continent et l’élargissement irrésistible de l’Union européenne (passant en peu d’années de 15 à 27 membres) n’ont pas signifié un surcroît d’unité politique, d’élan économique et de capacité d’influence sur la scène internationale.

Enfermée dans un débat institutionnel peu convaincant, partagée sur l’attitude à adopter à l’égard de la politique expansionniste de l’administration Bush, émiettée par des replis croissants sur les intérêts nationaux, l’Union européenne manque de ressort et de volonté. En témoigne le choix qu’elle vient de faire de personnalités faibles pour animer ses nouvelles institutions. En s’étendant, l’Union s’est comme diluée. Il faut espérer que le socialisme européen, dont les idées force ont été réhabilitées par la crise, relèvera le défi en proposant aux peuples du continent un nouveau projet de civilisation et, pour commencer, de vraies priorités.

Les États-Unis ont cédé à la tentation de l’unilatéralisme. A la chute de l’URSS, les États-Unis ont paru être au faîte de leur puissance. A l’issue d’une compétition technologique et militaire effrénée, ils avaient amené leur vieil adversaire au point de rupture. Ils étaient sortis vainqueurs de la confrontation entre le mode de production capitaliste et le mode de production collectiviste. Le capitalisme était restauré -ou instauré - dans l’ancien espace soviétique. Les États-Unis d’Amérique restaient seuls comme très grande puissance mondiale. Alors est née chez eux la croyance qu’ils pourraient trancher, unilatéralement, des grands dossiers du monde.

Contenue par Bill Clinton, cette illusion a emporté Georges W. Bush qui a imprimé un profond tournant à la politique extérieure américaine. Or ce tournant va s’opérer dans des conditions plus complexes et dramatiques que prévues. Les États-Unis sont défiés par le terrorisme islamiste et frappés au cœur le 21 septembre 2001. Forts de leur droit à la légitime défense reconnu par l’ONU, ils écrasent par la force le sanctuaire d’Al Qaïda et le régime des Talibans. Mais ils ne se contentent pas de cela et s’installent militairement en Afghanistan.

Dix-huit mois plus tard, ils attaquent l’Irak de Saddam Hussein, d’abord en le présentant comme un complice des mouvements terroristes et comme un danger direct pour les États-Unis  ; ensuite en affirmant qu’il s’agit là d’une première étape dans l’établissement d’États démocratiques au Moyen-Orient. La tentative d’imposer la démocratie de l’extérieur et par la guerre, dans un pays encore peu préparé à l’accepter, s’est révélée non seulement utopique mais néfaste. Loin d’étouffer le terrorisme, elle l’a fait flamber.

Avec l’élection du Président Obama, est enfin venu le temps des révisions. Marqués par les souvenirs du Vietnam, s’interrogeant sur le sens des interventions de leur pays, les Américains craignent les enlisements militaires. Mais dans la pratique, changer est délicat

Pour une grande puissance comme les États-Unis, il est souvent plus difficile de se retirer d’un pays que d’y entrer. Les États-Unis voudraient quitter l’Irak, puis plus tard l’Afghanistan, mais en ayant atteint leurs buts de guerre, c’est-à-dire en laissant derrière eux des régimes suffisamment stables et proches. C’est ce qui explique les hésitations actuelles de Barak Obama. Si la nouvelle administration américaine a sincèrement rompu avec l’unilatéralisme, mettre en œuvre une politique extérieure plus ouverte et plus équilibrée, en pleine crise économique, alors que le colosse chinois entend jouer son jeu, que les géants indien et pakistanais hésitent toujours entre le conflit et le dialogue et que le Proche-Orient reste secoué par les tensions, est une redoutable entreprise. C’est pourquoi il serait bon que l’Europe y apporte sa contribution, de façon autonome.

La mondialisation s’est déployée sans entraves. La disparition de l’économie collectiviste, suivie par la conversion de la Chine à certaines des recettes du marché, a favorisé l’émancipation des forces économiques et financières du contrôle des États.

Cet affranchissement était déjà à l’œuvre dans les pays développés, sous l’influence de la doctrine néo-libérale. Mais l’effondrement du bloc soviétique a amplifié ce mouvement. D’une part, parce que le marché mondial s’est unifié. D’autre part, parce que la défaite économique de l’URSS a servi à justifier le développement d’un capitalisme sans frein. Le rôle de régulation des États a été discrédité. Or, cette absence de régulation et de contrôle, particulièrement de la sphère financière, est une des causes de la crise économique actuelle. Le défi de la période qui vient est la remise sous le contrôle des États et des peuples d’un capitalisme débridé et opaque. Aujourd’hui, le mur qu’il faudrait faite tomber, c’est le mur de l’argent.

[1Intervention prononcée le 5 mars 2010


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