4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

L’élection Présidentielle de 1974 vue par François Mitterrand


Témoignage | par François Mitterrand le 18 juillet 2014

"Quand le premier emploi des jeunes c'est le chômage :

Extraits de La Paille et le Grain :

Samedi 4 mai

Au lendemain de ma candidature Alain Duhamel m’avait interrogé sur mes chances. « 50-50, avec un petit quelque chose en moins », avais-je répondu. Georges Pompidou mort avant que les Français eussent payé le prix de sa politique, il était clair que les candidats de la droite à sa succession pouvaient encore jongler avec les illusions. Bref, il manquait à la gauche six mois. Ou deux ans. Mais Duhamel avait continué : « Et qui, au premier tour, de Giscard ou de Chaban ? » Je n’avais pas besoin de longues réflexions : « Giscard, bien entendu. » Je n’en avais jamais douté.

Hier, Duhamel est revenu à la charge. J’ai d’abord refusé de hasarder un pronostic. J’arriverai en tête, mais après ? Comme il insistait j’ai fini par lancer : « Eh bien, 50-50 avec un petit quelque chose en plus. » Je sens, je vois monter l’étiage du courant populaire. Si j’atteins demain 46 % je l’emporterai aisément, 45 seront plus difficiles, 43 ne suffiront pas. Je crois à 45.

Dimanche 12 mai

Au point où nous en sommes, la faute majeure : se tromper de genre. Pour Giscard, qui s’applique à brouiller son image d’homme-chiffre, d’ordinateur-comptable, se tromper de genre consiste à vouloir démontrer mordicus que « lui aussi a un cœur ». Qu’il en ait un je n’en doute pas, mais ce n’est pas ce qu’on lui demande, ce qu’on attend de lui. Les Français de son bord ne sont pas en quête d’un roi qui soit individu. Au contraire. Ils ont besoin d’un prototype, ou mieux d’un archétype. Les diplômes de Giscard, son label grandes écoles, sa famille, sa distinction, son intelligence, son long séjour aux affaires (…) le désignent comme garant, protecteur, conservateur au sens précis du mot d’une société qui, affaiblie, tend sa volonté pour survivre et découvre avec ravissement l’homme capable de l’incarner. Il symbolise la réussite, telle qu’on l’imagine dans ce milieu. Mais plus serait trop. « Le cœur » par exemple. On veut bien qu’il soit supérieur, on l’apprécierait moins différent. En ce début de l’ère audio-visuelle où tout se réduit au schéma, l’individu étonne, détonne, à la limite inquiète, (…). Heureusement pour Giscard, quelque effort qu’il fasse pour s’évader du personnage qu’il a composé ces dernières années sur le petit écran les automatismes du téléspectateur l’y ramènent. Les siens aussi. Qu’il se décrive tel qu’il est ou tel qu’il se croit et chaque touche nouvelle à l’étrange vertu de dessiner de lui un tableau nonfiguratif. La façon qu’il a de parler de sa personne et de ses actes gomme ce qu’il en dit. C’est sa chance.

Visiblement, le monologue, si difficile sur le plan technique, mais derrière lequel il s’abrite, lui sied mieux que le débat qui débusque ses fragilités. Vendredi, par exemple, sa colère n’était pas feinte qui lui durcissait l’œil tout en l’arrondissant, à la manière d’un coq de combat. Je le devinais irrité, humilié par mes remarques sur les erreurs de sa gestion. On ne fait pas impunément profession d’infaillibilité : il souffrait. Je ne hais pas assez mes rivaux pour tirer derechef après le premier sang. Cette disposition m’a ôté le mordant qui m’eût été utile en cet instant du duel. D’airain, sans faille, il m’eût davantage excité à frapper. Sa faiblesse m’était si évidente qu’elle devint force dans ce rapport subtil qui s’établit entre adversaires au moment du va-tout. Du coup je remisai mes arguments, restai comme à distance et ne sentis pas la rudesse de la contre-attaque lorsqu’il récita la tirade fort bien venue et fort bien préparée sur « l’homme du passé » que j’étais, selon lui. J’écoutais, je regardais du fond d’un détachement intérieur dont j’ai mesuré par la suite l’imprudence, garde qu’on baisse à contretemps.

La virtuosité qu’il affiche dans l’emploi des chiffres n’a pas seulement pour objet d’affirmer sa compétence, elle veut aussi intimider. L’essentiel, à ses yeux, n’est pas d’avoir raison, mais qu’on le croie. Il a, dans ce domaine, une sorte de génie. Au cours de notre discussion, comme je citais le prix du loyer et des charges locatives d’une H.L.M. de la région parisienne, en remarquant que le total représentait les 2/3 du SMIC, il regarda, étonné, fit de la tête un signe de dénégation, prit une fiche sur la table, la tourna, la retourna, l’air navré de mon ignorance... et changea de sujet. Devant tant d’assurance j’aurais pu douter de moi-même si je n’avais remarqué que la fiche était vide de toute inscription (...).

La présidence pour lui est un point d’arrivée, pour moi un point de départ. Ce que j’accomplis maintenant engage, immensément, plus que moi-même. Elu, Giscard sera capable de grandes actions. Elu, je changerai le cours des choses et donc la vie des hommes de mon temps. Cela dit, le socialisme n’est pas à la merci d’une élection.

Samedi 18 mai

En quarante jours j’ai rédigé, dicté, corrigé des centaines d’articles et d’interviews, reçu d’innombrables journalistes, subi soir et matin les flashes des photographes, donné sept conférences de presse, produit douze émissions à la télévision et douze à la radio d’Etat, livré cinq duels à Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chaban-Delmas, participé à neuf autres débats sur les postes périphériques, tourné six films dont deux longs métrages. L’O.R.T.F. n’enregistrant que dans, ses studios de Paris, j’ai arrêté à trente-deux mes réunions publiques. Presque chaque soir je suis allé au-devant d’immenses assemblées, 50.000 à Toulouse, 25.000 à Nice, Grenoble, Nantes, 15 ou 20.000 le plus souvent, pour rentrer chez moi dans la nuit. Le reste du temps j’ai écouté les délégués que les associations de toute espèce m’envoyaient, poches et porte-documents bourrés de motions, résolutions, protestations, pétitions, j’ai préservé autant qu’il était possible les séances de travail de mon petit état-major, scruté les maquettes d’affiches, de livres, de brochures que nous éditions, maintenu des contacts réguliers avec mes responsables départementaux, les dirigeants de mon parti et les organisations politiques et syndicales engagées à mes côtés.

Je n’ai interrompu cette course de fond qu’un seul jour, la veille du face à face télévisé avec Giscard. (…) Je ne suis pas sûr que cette halte ait été judicieuse. Quand je m’éloigne de l’action je pars trop loin et ne reviens pas sans peiner. (…) J’ai repris le rythme voulu par le rituel présidentiel et ne l’ai abandonné qu’hier soir. Et je m’aperçois maintenant que j’aurais pu continuer longtemps.

Mardi 21 mai

Un quotidien commente ce matin le résultat de l’élection et s’apitoie. « Le destin ne l’aime pas », écrit-il de moi, sans qu’on devine s’il suggère « tant mieux » ou « quel dommage ». Charles Hernu qui m’apporte la pile des journaux et qui ne cache pas sa peine (il me serre la main, la secoue deux fois, trois fois, ne se décide pas à la lâcher) place tout au-dessous la feuille en question, espérant qu’elle m’échappera. Quand j’y arrive, Charles soupire « ça n’a pas d’importance, treize millions de Français ont déjà répondu », ce qui pique ma curiosité et dirige mon attention droit sur l’article incriminé. Je lis et je ris. Que savent-ils de mon destin ? Le destin de la Seine est-il d’arroser Paris ou bien d’aller à l’océan ?

C’est vrai, je me sentais en harmonie avec moi-même et de plain-pied avec l’Histoire. C’est vrai, j’aurais voulu sécher les yeux de ceux qui n’en peuvent plus d’attendre et d’espérer. D’autres raconteront le combat qui s’est achevé le dimanche 19 mai, son déroulement, ses péripéties, ses temps forts. Mais notre peuple a autre chose à faire que s’attarder. Moi aussi.

"Avec François Mitterrand un peuple plus fraternel"

L’Unité du 31 mai 1974

Je m’adresse aujourd’hui à toutes celle et à ceux qui placent leur espérance dans le socialisme, à toutes celles et à tous ceux qui, par leur action et par leur vote lors de cette campagne électorale, ont créé l’un des plus vastes mouvements populaires de l’Histoire de ce pays.

Il faut le redire avec force : parce qu’elle a su gagner la confiance de la jeunesse et de forces du travail, parce qu’elle a solidement établi son unité, la gauche est maintenant porteuse d’une immense espérance. Elle seule sera capable un jour de façonner l’avenir, un avenir à la hauteur de notre peuple de notre pays.

Voici pourquoi commence aujourd’hui une nouvelle étape de notre combat, qui sera celui de toutes les forces qui se sont unies au cours de ces dernières semaines : organisations syndicales, culturelles, mouvements de jeunesse.
Que nous a t’il manqué ? Il nous appartient de répondre à cette question et rien ne doit être négligé à cet effet. Nul ne doute en tout cas que la gauche française ne vaincra que dans l’unité, la preuve en est maintenant acquise. Cette unité peut et doit avoir des fondements plus solides encore qu’ils ne le sont actuellement. Nous nous sommes battus sous le signe du programme commun de gouvernement dont l’objet s’applique à l’actuelle législature. Ses choix essentiels demeureront les nôtres. Les Français cependant m’ont Interrogé sur l’avenir plus lointain, sur le type de société que nous entendons construire.
Une réponse commune à cette question sera de plus en plus nécessaire : elle est esquissée dans le programme du Parti socialiste. D’autres éléments importants sont apportés par ceux qui se réclament du courant autogestionnaire dans ses composantes syndicales et politiques. Elle ressort des orientations propres au Parti communiste. Elle apparaît dans les positions prises au cours de la campagne présidentielles par des personnes et des groupements ralliés à la candidature de la gauche par refus des structures de la société dominante.

Qu’il s’agisse d’imaginer les rapports sociaux nouveaux de la société à construire, d’en harmoniser les formes de développement avec le souci de préserver l’équilibre écologique de la planète. Ou, plus concrètement, de préciser de quoi sera faite cette meilleure qualité de vie que nous recherchons tous, les forces socialistes disposent d’expériences dont le plein usage n’a pu encore être fait. Notre tâche aujourd’hui, notre devoir historique qui est de prendre les dispositions utiles pour que ceux qui se situent dans une perspective socialiste aient les moyens de lutter de manière concertée. Approfondir cette perspective et l’expliquer inlassablement, passer l’action du gouvernement au crible d’une critique constructive mais sans faiblesse, exprimer sur le plan politique la signification et le contenu des luttes sociales, animer sur le terrain les innombrables combats qu’appellent l’avancée de la démocratie et les contrôles collectifs des décisions, tout cela doit être fait en même temps et on ne peut plus l’être en ordre dispersé.

Dans le respect des organisations politiques et syndicales de la gauche qui ont à déterminer elles-mêmes leurs méthodes et leurs objectifs et, m’exprimant en ma qualité de premier secrétaire du Parti socialiste, je souhaite que soit fixé au plus tôt le lieu de rencontre où les socialistes se retrouveront avant de partir ensemble vers l’étape nouvelle.

Au lendemain de cette campagne, La France entière doit savoir que le socialisme est reparti à l’offensive. Il sera présent dans toutes les batailles sociales et politiques qui s’ouvriront afin de donner demain, par sa victoire, une nouvelle chance à la France.

Nous sommes 13 millions


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