4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

L’architecture française vers le grand large


Interview | par Jean-Michel Wilmotte le 10 juin 2007

Hubert Védrine - Quels ont été vos premiers contacts avec François Mitterrand ?

Jean-Michel Wilmotte – Au début de l’année 82, François et Danielle Mitterrand ont décidé de redonner un peu de fraîcheur à l’appartement privé de l’Elysée. Il a demandé au ministère de la Culture de lui conseiller quelques architectes. Cet appartement avait été en partie restauré par Georges Pompidou qui y avait fait, par exemple, installer une salle de bains dans le style de l’époque. Mises à part quelques interventions de détail, l’appartement avait l’aspect d’un vieil hôtel de province, avec des tissus passés, des moulures ternies.

H. V.- Comment est intervenu le ministère de la culture dans cette affaire ? Est-ce que Jack Lang a eu son mot à dire ?

J. M. W. – L’initiative du choix des architectes est effectivement venue de Jack Lang, conseillé par Christian Dupavillon. Ils ont sélectionné cinq architectes dont j’étais. La liste comprenait Philippe Starck, Ronald-Cecil Sportes, Annie Tribel et Marc Held.

François Mitterrand sur le chantier du Louvre Nous avons donc été reçu tous ensembles à l’Elysée par François et Danielle Mitterrand. Ils nous ont expliqués ce qu’ils attendaient de nous. Ils souhaitaient réaménager complètement ces lieux pour en faire une vitrine de la création contemporaine française, reflétant le travail des architectes autant que des artisans. Ils nous ont mis à l’épreuve en nous essayant chacun sur une pièce différente.

La salle à manger a été attribuée à Marc Held, le salon à Ronald-Cecil Sportes, la chambre de François Mitterrand à Philippe Starck, la chambre d’ami à Annie Tribel. Quant à moi, il m’a été proposé de travailler sur la chambre de Danielle Mitterrand.

La discussion s’est déroulée dans un salon, autour d’un feu dans la cheminée. On aurait dit une veillée.

C’est là qu’il m’est arrivé un petit incident qui, pour moi, a failli rompre le charme de cette ambiance feutrée. J’avais de grosses chaussures avec d’épaisses semelles de caoutchouc. Sur le trajet pour arriver à ce rendez-vous, j’avais ramassé dans la moulure de mes semelles des graviers qui faisaient sonner mes pas sur le sol. Je suis donc rentré dans le salon en veillant à faire le moins de bruit possible, sur la pointe des pieds. L’entretien a commencé. Nous étions installés autour d’une table basse. Quand mon tour est venu de présenter mon travail, je me suis levé pour montrer mes documents, toujours sur la pointe des pieds. Ce mouvement a soudain détendu mes semelles et j’ai entendu, très gêné, les graviers qui s’égrenaient un par un sur le sol. Tout autour de la table, chacun tendait l’oreille. François Mitterrand semblait très intrigué par ce bruit qui ne cessait pas.

H.V. - Vous vous retrouvez donc à la sortie de cette réunion avec une commande pour la chambre à coucher de Danielle Mitterrand...

J.M.W. - Effectivement. Je me suis d’abord renseigné sur ses goûts. J’ai appris, entre autres choses, qu’elle pratiquait la reliure, qu’elle aimait beaucoup le cuir, le travail au fer. Je décide donc de baser mon projet sur ce matériau et les techniques qu’utilisent les relieurs.

Vient le jour où chacun doit présenter sa proposition. Philippe Starck qui était en charge de la chambre du Président présente un décor et des aménagements censés figurer la planète au centre desquels il place François Mitterrand en « maître du monde ». Celui-ci réagit avec étonnement

Chacun y va ensuite de sa présentation. François et Danielle Mitterrand se déclarent intéressés par nos propositions. Le lendemain, je reçois un coup de téléphone du Président. Il me dit avoir longuement réfléchi et qu’il préférait que je m’occupe de sa chambre tandis que Philippe Starck prendrait en charge celle de son épouse.

H.V. – Vous souvenez-vous de l’impression que vous ont laissée ces premiers contacts ?

J.M.W. - Il semblait aussi intimidé que nous l’étions. Très calme, manifestant sa curiosité,s’attardant sur les détails, cherchant à comprendre... Une timidité teintée d’une pointe d’ironie.

H.V. - Le chantier pouvait donc commencer. Combien de temps a-t-il duré ?

J.M.W. - On nous a présenté les différentes personnes qui allaient suivre le chantier qui s’est déroulé sur plus d’un an et demi.

H.V. - Quand tout a été terminé, comment a-t-il réagi ?

J.M.W. - Il était satisfait à quelques détails près. Par exemple, certaines personnes ont voulu lui imposer des oeuvres d’art qu’il n’aimait pas. Il testait fréquemment ses visiteurs. Il leur demandait leur avis sans donner le sien. Certains tentaient d’esquiver la question. D’autres approuvaient le choix en pensant lui plaire et ceux-là pouvaient s’entendre répondre qu’il n’aimait pas du tout l’objet ou la peinture en question.

Il m’a dit beaucoup aimer la chambre que je lui avais faite sans négliger de s’allonger sur le lit pour en vérifier le confort.

H. V. - S’est-il intéressé au chantier ?

J. M. W - Je le voyais très souvent sur le chantier. Généralement, il venait après le déjeuner et, très fréquemment, en compagnie de son convive.

C’est ainsi qu’il est un jour arrivé avec Margaret Thatcher. Il lui a commenté le projet en manifestant clairement sa fierté de faire travailler de jeunes créateurs et des artisans de grande expérience, ceux du Mobilier national. Ceux-ci ont d’abord réalisé des maquettes, des prototypes de chaque élément que nous avons disposés dans un espace sous le Trocadéro. Il est venu voir sans protocole particulier, un samedi matin, ce que nous lui proposions. Il a tout examiné en nous faisant ses commentaires. Au total, il avait tout aimé.

H. V. - Peut-on en déduire ce qu’étaient ses goûts en la matière ?

J. M. W. - Très éclectiques à ceci près qu’il appréçiait peu les meubles anciens, il n’aimait que le contemporain.

Le caractère pratique de ce que nous lui proposions avait une grande importance. Pour sa bibliothèque, il a vérifié qu’elle protégeait bien les livres et qu’ils étaient d’un accès facile.

H. V. - L’histoire ne s’arrête pas là puisqu’un peu plus tard vous avez été amené à participer aux travaux du Grand Louvre...

J. M. W – A la suite d’une enquête mondiale sur les meilleurs architectes du moment, que François Mitterrand avait confiée à Paul Guimard son conseiller culturel au début du premier septennat. Peï avait déjà été choisi quand Émile Biasini m’a demandé d’intervenir auprès de celui-ci et de Michel Macary pour les aménagements intérieurs.

C’est aussi un chantier qu’il a suivi de très près. Il admirait beaucoup Peï. Je pense que c’est le projet auquel il a été le plus attaché. C’est aussi celui pour lequel les contraintes administratives ont le moins pesé ce qui permettait de travailler dans une réelle liberté ce qui ne signifie pas sans difficultés.

Au Louvre, contrairement à l’Opéra Bastille, à la Grande Arche, à la Cité de la Musique ou à la TGB entre autres, il s’agissait de la modification d’un bâtiment existant. Le Président pouvait donc agir directement au nom de l’État sans passer par un concours. Émile Biasini, en grand commis de l’État, a joué dans cette affaire un rôle déterminant faisant face à l’hostilité des architectes qui décriaient Peï, des conservateurs qui refusaient ce projet.

Il y a eu également la période de la première cohabitation (1986-1988) où le ministre de l’économie et des finances, Edouard Balladur, qui y était installé, était en résistance déclarée. Sans oublier les attaques de la presse...

H. V. - De quelle nature étaient les relations entre le président et Peï ?

J. M. W. - Elles étaient commandées par une grande admiration mutuelle, une grande déférence. Lors de nos réunions, nous étions en présence de deux « maîtres » qui se parlaient.

H. V. - Qu’est-ce qui animait François Mitterrand tout au long de cette réalisation ?

J. M. W. - Il était animé par une vision. C’était pour lui un signal culturel qu’il souhaitait porter loin en même temps qu’une oeuvre destinée à l’éducation. Ce dernier aspect comptait beaucoup pour lui. Il se souciait de la manière dont les enfants y auraient accès davantage que des touristes.

H. V. - Avait-il des goûts architecturaux très affirmés ?

J. M. W. - Il était porté vers la simplicité. Il n’aimerait pas l’architecture déconstruite d’aujourd’hui telle que celle de Bilbao et de cette mouvance. Il ressentait les qualités des espaces, il était obsédé par la lumière, comme ceux qui aiment la lecture.

H. V. - Peut-on penser que la fréquentation des grands architectes, designers ou décorateurs a fait évolué François Mitterrand ?

J. M. W. - Oui, sans doute, mais pour lui ce n’était pas là l’essentiel. La littérature et l’interprétation qu’elle lui donnait de ce genre d’ouvrages comptaient davantage. Il y avait toujours derrière ses jugements ses lectures et le monde de la littérature. Cela tissait un monde de références qui revenait sans cesse. Pour conclure, je pense qu’il a été trop complaisant avec moi, par respect du créateur, peut-être, de sa liberté, par curiosité aussi de ce que cette création allait produire.

H. V. - Au final, quel jugement portez-vous sur cette épopée des « grands travaux » ?

J. M. W. - J’estime que cela a eu un fort impact international en faveur de l’architecture française.

Dans un premier temps, nombreux sont ceux qui se sont plaints du fait que les commandes appelaient trop d’architectes étrangers. Mais en retour, cette démarche a attiré l’attention sur le fait que l’architecture était une forte composante de l’expression et du goût français.

Les grands travaux ont également permis à nombre de créateurs français d’être en vitrine.

C’était, sur une petite échelle, le projet de François Mitterrand quand il nous a confié la rénovation de l’appartement privé de l’Elysée : mettre sous la lumière l’originalité de la création française. Et puis cette démarche s’est prolongée et amplifiée avec les grands travaux, à Paris et en province.

A partir de ce moment, la France s’est fait reconnaître en tant que pays attiré par l’architecture, amoureuse de l’architecture, comme un pays d’une Renaissance avec ce que cela supposait d’échanges, de mélanges, de stimulations. Quelque chose d’universel à l’aune de la culture française.

Après cette impulsion décisive, au terme de ce parcours de ce qu’on appelle les « grands travaux », des réalisations aux fonctions et aux intentions toutes différentes, la création architecturale française s’est trouvé promue au tout premier rang de la compétition internationale.

Cette période – qu’on peut dire exceptionnelle -au cours de laquelle cette vue politique s’est exprimée a contribué à revivifier, à redynamiser l’expression architecturale française en l’ouvrant sur le grand large.

Un entretien d’Hubert VEDRINE avec l’architecte Jean-Michel WILMOTTE.


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