5 octobre 1981

François Mitterrand reçoit la Questia par les autorités andorranes

« L’appui de François Mitterrand nous a été des plus précieux »


Entretien avec Mario Soares

Interview | par Mario Soares , par Claude Estier , par Jean-François Mary le 15 juillet 2006

Le 23 mai dernier, Claude Estier, ancien sénateur, et Jean-François Mary ont rencontré Mario Soares, ancien Président de la République portugaise, pour évoquer avec lui les conditions dans lesquelles la démocratie s’est instaurée au Portugal.

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Cérémonie d’investiture de Mario SOARES,
président du Portugal, remise de cadeaux par François Mitterrand, Président de la République, Pierre Mauroy et Roland Dumas. Le 9 mars 1986.(DR/IFM)

Au moment des faits, Claude Estier était, auprès de François Mitterrand, Secrétaire national à la presse et directeur de « L’Unité », l’hebdomadaire du P.S.

Q - À quand remonte ta première rencontre avec François Mitterrand ?

Mario Soares - Poursuivi par la dictature de Salazar, j’ai été expulsé du Portugal en 1970 et j’ai trouvé refuge à Paris. Peu après mon arrivée, j’ai pris contact avec le parti socialiste qui était à l’époque dirigé par Alain Savary. En juin 1971, j’ai eu la chance de pouvoir assister de bout en bout au Congrès d’Épinay et j’ai été impressionné par le discours de François Mitterrand qui était un chef d’œuvre. Mais je n’ai pas eu, à ce moment, l’occasion de parler avec lui.

L’année suivante, je lui ai envoyé le livre que je venais de publier chez Calmann-Levy « le Portugal baillonné » et j’ai eu la surprise qu’il en cite un passage dans son propre livre « la Rose au poing ». Je suivais son ascension depuis qu’il avait été candidat à la Présidence de la République en 1965 et j’avais donc pour lui une grande sympathie ainsi que pour Pierre Mendès-France. Je restai impressionné par son discours au Congrès d’Épinay dont il allait sortir Premier secrétaire du Parti socialiste.

Q - Mais tu ne l’avais pas encore vraiment rencontré ?

Mario Soares - Je ne le connaissais pas encore personnellement. Mais sous le pseudonyme de « Clan d’Estaing » qui échappait à la censure portugaise, j’ai écrit pour notre journal « Républicain » des articles favorables à sa candidature de 1974.

J’avais aussi un contact avec Pierre Joxe et c’est lui qui m’a amené à François Mitterrand et à son équipe (Joxe, Mermaz, Estier). Mitterrand a été immédiatement amical avec moi. Il m’a invité chez lui, posé énormément de questions sur le Portugal. Je lui ai dit que le Portugal serait un des premiers pays de dictature à s’en libérer. Je l’ai informé qu’il y avait un coup en préparation. Il était un peu sceptique et il me trouvait trop enthousiaste. Mais il a prêté attention à mes propos comme d’ailleurs Willy Brandt, Harold Wilson, Olof Palme et plusieurs autres dirigeants de l’Internationale socialiste avec lesquels j’étais aussi en relation.

Une première révolte d’une garnison militaire au nord de Lisbonne n’avait pas abouti mais j’ai publié une tribune dans « le Monde » pour expliquer que ce n’était pas un échec, mais une répétition générale.

Q - Arrive donc le 25 avril, tu vas donc rentrer à Lisbonne. Dans quelles conditions ?

Mario Soares - Le 24 avril, j’étais à Bonn, invité par Willy Brandt. J’ai rencontré les dirigeants du S.P.D. qui m’interrogeaient sur la situation au Portugal. Je les ai avertis que les choses allaient se précipiter et qu’ils devaient nous aider pour empêcher le déferlement d’une vague communiste. Ils m’ont dit « Mario, tu es un idéaliste. Tu n’es pas réaliste. Tu vas être obligé de passer encore beaucoup d’années en exil ».

J’ai insisté sur ma certitude qu’il y allait avoir un coup, mais ils ont fait état d’informations qu’ils tenaient de l’Otan et des Américains selon lesquelles il ne se passerait rien au Portugal.

Pendant que nous parlions ainsi dans la soirée du 24 avril, la Révolution était déjà en marche, ce que je ne savais pas. Un peu avant minuit, ils m’ont raccompagné à mon hôtel en me recommandant d’être très prudent.

À 7 heures du matin, je reçois un coup de téléphone de la responsable internationale du parti qui me dit : « Mario, quelque chose se passe à Lisbonne. C’est encore très confus ». On ne savait pas encore si la révolution était de gauche ou de droite. De Bonn, j’ai pu parler avec Raul Rego qui dirigeait le journal Republica. Il m’a confirmé qu’une grande agitation régnait dans les rues de Lisbonne.

J’avais un rendez-vous dans l’après-midi avec Willy Brandt. Je l’ai annulé et je suis rentré immédiatement à Paris.

J’habitais un studio boulevard Garibaldi, près du métro Cambronne. Quand je suis arrivé, j’ai trouvé beaucoup d’amis portugais et aussi des journalistes. Au fur et à mesure des informations, il apparaissait que la révolution était victorieuse. J’ai voulu rentrer aussitôt au Portugal. N’ayant pu obtenir de place d’avion, j’ai quitté Paris par le train pour arriver le lendemain à Lisbonne. Au dernier arrêt en Espagne, à Salamanque, nous devions vérifier si je pouvais entrer sans encombre au Portugal. Là, j’ai été acclamé par des jeunes Espagnols euphoriques. Le train est reparti et à la frontière, c’est l’apothéose : à 5 heures du matin, on m’a fait sortir du train et on a ouvert des bouteilles de champagne. Je suis donc arrivé à Lisbonne le matin du 28 avril et le jour même j’ai été reçu par le général Spinola qui présidait la junte révolutionnaire.

Q - Après cette histoire pittoresque de ton retour au Portugal, revenons à ta relation avec François Mitterrand.Quelques semaines après la Révolution, il arrive à Lisbonne avec une délégation du Parti Socialiste [1]...

Mario Soares - Auparavant et dès les premiers jours après la Révolution, j’ai eu plusieurs contacts téléphoniques avec François Mitterrand. Il avait aussi dépêché Pierre Mauroy à Lisbonne et je l’ai reçu avec les dirigeants du parti au siège que nous venions d’ouvrir.

Le meeting de Lisbonne a été une manifestation extraordinaire. François Mitterrand y a été acclamé mais il y avait aussi d’autre dirigeants de l’Internationale socialiste comme Willy Brandt ou Olof Palme. Nous avons ensemble rendu visite au général Spinola. Mitterrand a également participé à un meeting à Porto.

Je voudrais faire ici un saut en avant qui peut être intéressant.

Après son élection à la Présidence de la République en mai 1981, l’un des premiers voyages de François Mitterrand a été au Portugal.

Il était alors installé à l’Ambassade de France qui est un superbe palais. Je n’avais à ce moment aucune fonction officielle. Il était invité par le Président Eanes avec lequel j’avais de mauvais rapports et qui n’a pas souhaité qu’il me rencontre. La seule possibilité était un petit déjeuner à l’ambassade. Nous avons parlé en tête-à-tête et à un moment j’ai fait une démarche qu’on m’avait demandé de faire en faveur de l’ancien ambassadeur de France au Portugal qui avait été mis au placard. Il m’a répondu : « Mario, tu sais combien de fois je suis venu au Portugal depuis la Révolution. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais été reçu à l’ambassade de France ! ».

J’ai fait ce saut en avant pour souligner que François Mitterrand aimait le Portugal. Il aimait Lisbonne et se promener seul dans les rues des quartiers populaires.

Q - Revenons à juillet 1974. Quels sont tes souvenirs de cette première visite de François Mitterrand aussitôt après la Révolution ?

Mario Soares - Il a fait une visite qui a duré quatre jours et qui l’a conduit, après Lisbonne, à Coïmbra et à Porto. Il est revenu quelques semaines plus tard, fin août ou début septembre. Il suivait avec beaucoup d’intérêt les événements du Portugal. Il a été l’un des premiers à comprendre — ce que beaucoup en France ne comprenaient pas — les difficultés du Parti socialiste portugais. Nous étions dans un gouvernement qui s’est retourné lui-même contre Spinola qui a dû fuir à l’étranger. Le parti communiste le traitait de fasciste, ce qui n’était pas le cas : Spinola était un général qui avait suivi l’armée portugaise mais qui s’était rebellé contre la dictature et contre les guerres coloniales.

Le départ de Spinola nous a laissés, nous socialistes, dans une situation assez difficile. Accusés par les communistes d’être des alliés de Spinola, cela a tourné à une confrontation dure entre les communistes et les gauchistes associés qui songeaient à une révolution de style soviétique, et nous qui voulions construire une démocratie pluraliste de type occidental. Cela a été le grand conflit de 1975.

Quelques amis socialistes français — Le Ceres, en particulier — avaient pris position contre nous mais François Mitterrand nous a toujours défendus.

Nous avons fini par l’emporter et aboutir à une normalité démocratique. Mais l’appui de Mitterrand nous a été des plus précieux, et pendant toute cette période notre amitié et notre solidarité politique se sont renforcées. À cette époque, j’ai parcouru le monde et à chacun de mes séjours en France, il m’invitait à Latche ou à déjeuner rue de Bièvre.

Q - Et cela jusqu’en 1981 ?

Mario Soares - Au début de 1981, alors que je n’étais plus premier ministre, il y a eu une fronde contre moi au Bureau national du parti qui m’a mis en minorité par 13 voix contre 2. J’avais décidé de reprendre les choses en mains au Congrès. Celui-ci siégeait le 10 mai dans une atmosphère tendue. Le soir quelqu’un vient me dire : « François Mitterrand est élu Président de la République française ». Je l’annonce aussitôt au Congrès, ce qui donne lieu à une formidable ovation.

J’envoie immédiatement un télégramme de félicitations et je pars le lendemain pour Paris. À mon arrivée, on me dit que François Mitterrand m’attend pour déjeuner rue de Bièvre. J’y retrouve Danielle Mitterrand, Roger Hanin et quelques autres. Je pense qu’on va parler de sa victoire mais Mitterrand me fait parler du Congrès du Parti socialiste portugais. Mitterrand est revenu à Lisbonne le 9 mai 1986 pour mon investiture comme Président de la République. Pendant les années suivantes, alors que nous étions tous les deux présidents, nous nous sommes souvent rencontrés. Je suis venu plusieurs fois à Paris, à son invitation. Il nous est arrivé de faire ensemble de grandes promenades à pied, d’entrer dans les librairies.

Quand il est mort, le 8 janvier 1996, j’étais en Angola. Mais je l’avais encore vu peu de jours auparavant. Il m’avait, en effet, convié à venir le voir dans l’appartement qu’il occupait avenue Frédéric Le Play. C’était peu de temps avant son dernier voyage en Egypte. Il était couché, très fatigué, mais nous avons eu le temps d’évoquer de nombreux souvenirs communs.

Je dirai pour terminer que je garde pour lui une grande estime et une grande fidélité à sa mémoire. Il était, comme De Gaulle, un homme d’une envergure exceptionnelle. C’était un homme politique dans le sens le plus direct mais aussi un homme qui aimait la vie et les bonnes choses de l’existence. Cela a été pour moi une grande chance de le rencontrer et de devenir son ami.

[1Gaston Defferre, Robert Pontillon, Louis Mermaz, Claude Estier.


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