24 juillet 1981

François Mitterrand visite la base de la force océanographique stratégique de l’île Longue, dans la rade de Brest.

L’UDSR : un observatoire privilégié de la gauche non communiste de l’après-guerre (1944-1947)


Point de vue | par Mathieu Fulla le 18 juin 2008

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« Je ne considère pas cette adhésion comme un événement marquant de ma vie politique. » [1], affirme François Mitterrand dans ses Mémoires interrompus à propos de son entrée dans l’Union démocratique et socialiste de la Résistance au début de l’année 1947. [2] Si l’on suit le président défunt et la plupart de ses biographes, son passage à l’UDSR n’aurait que peu de signification. Choix par défaut, il n’était pour lui qu’un simple moyen, un tremplin au service d’une ambition politique. [3]

Faut-il cependant prendre au pied de la lettre cette mémoire mitterrandienne très dure à l’égard de cette petite formation ? La vérité est plus nuancée. Seul mouvement politique pouvant être considéré comme exclusivement issu de la Résistance, l’Union a néanmoins échoué à s’imposer comme un acteur majeur sur la scène politique française de l’immédiat après-guerre. Mais les échecs électoraux répétés connus par le mouvement entre sa naissance en juin 1945 et son premier congrès national d’avril 1947, ne doivent pas conduire à négliger cette formation.

L’étude de l’Union des débuts est intéressante car révélatrice des hésitations et atermoiements qui traversent – avec plus ou moins de force – la plupart des acteurs politique non communistes de la IVe République balbutiante.

Au consensus initial de rénovation de la politique et de ses pratiques dans le sens d’un socialisme humaniste, héritier de l’idéologie de la Résistance et du programme du CNR succède, selon des rythmes plus ou moins rapides en fonction de l’étiquette politique des acteurs, un consentement, d’abord tacite puis de plus en plus revendiqué, au retour d’un jeu politique très proche de celui de la Troisième République. Dit autrement, l’UDSR constitue un observatoire privilégié des stratégies d’alliance et des glissements idéologiques à l’œuvre au sein des formations prétendant rassembler la gauche non communiste : l’Union elle-même, bien sûr, mais aussi le parti socialiste SFIO et le Mouvement républicain populaire (MRP). Le prisme de l’Union s’avère en outre utile pour comprendre l’abandon rapide de l’utopie résistante d’un grand parti groupant en son sein l’ensemble de la gauche non communiste au profit d’un système qui consacre les grands partis politiques et donnera lieu aux phénomènes bien connus du Tripartisme puis, après mai 1947, des gouvernements de Troisième Force.

De l’espérance d’une vie politique rénovée…

Fédérer la gauche non communiste dans un grand parti travailliste

Créée en juin 1945, l’UDSR [4] est à l’origine un « mouvement à orientation politique » – et non un parti politique –, émanation de la Résistance intérieure non communiste. Fille de la défunte Union Travailliste et de la fraction majoritaire du congrès du Mouvement de Libération Nationale (MLN) de janvier 1945, elle défend un projet similaire, clairement exprimé par ses fondateurs [5] : constituer, dans une perspective œcuménique, un grand parti de gauche, positionné entre le Parti communiste et la droite conservatrice dans un paysage politique tripolaire. Dans l’esprit des résistants, éviter la prolifération des partis politiques, tenus pour responsables de l’effondrement de la IIIe République, apparaissait comme une condition nécessaire à l’émergence d’une République purifiée et neuve.

L’UDSR se pose donc d’emblée comme le noyau apte à fédérer l’ensemble des forces « socialisantes » du pays dans un grand « parti travailliste français ». Pour y parvenir, le premier Bureau politique de l’Union [6] appelle au développement du mouvement selon un double processus : la constitution d’organismes départementaux et régionaux d’une part, afin de favoriser l’ancrage du parti sur l’ensemble du territoire ; la prise de contact rapide avec les dirigeants du Parti socialiste et de la Jeune République d’autre part, afin d’établir des « Comités d’action » en vue des échéances électorales. La ligne politique tracée est on ne peut plus claire : dès les élections cantonales de septembre, l’Union devra « apparaître partout comme le rassemblement de toutes les forces de la rénovation et du socialisme. » et pour ce faire, s’efforcera de réaliser « dans tous les cantons l’unité de candidature entre l’UDSR, le Parti socialiste et la Jeune République… » [7] Cette espérance d’une union des forces politiques partageant la même idéologie politique, celle d’un socialisme rénové au service d’une moralisation de la vie politique, devait constituer un ciment suffisamment solide pour assurer la fondation de ce grand parti travailliste. Mais les résistants de l’intérieur et, au premier chef, les fondateurs de l’UDSR, avaient surestimé la force de conviction de leur projet et sous-estimé les partis politiques reconstitués dès la Libération. La paix revenue et alors que se profilent des échéances électorales majeures, la compétition politique l’emporte sur la coopération du temps de la clandestinité.

Le choc des urnes

Avec 44 sièges (contre 812 par exemple pour la SFIO) obtenus lors des élections cantonales, l’UDSR apparaît politiquement faible, incapable de concurrencer les trois principales forces politiques françaises nées de la Résistance – le MRP – ou rénovées par elle – la SFIO et le Parti communiste français (PCF). Le constat est abrupt : après cinq mois d’existence, l’Union se limite « à ses organes dirigeants et n’existe que par le dynamisme et le savoir-faire de ses responsables. » [8] Des responsables qui, à la veille des élections de la Constituante d’octobre, ne conservent pas moins l’espérance « travailliste » de rassembler sous leur étendard les forces de la gauche non communiste. Dans un manifeste au titre explicite – « Pour un ralliement républicain, démocrate et socialiste » –, publié peu avant les élections, le Comité directeur réaffirme sa volonté de prolonger dans la paix le projet politique de la Résistance intérieure :
« À l’encontre du vœu de la grande majorité des Français, le reclassement des tendances politiques ne s’est pas effectué. Bien mieux, à cet égard, la confusion s’est accrue : entre les communistes, les socialistes et une droite elle-même éparpillée, il y a place pour une vaste formation hardiment sociale, animée d’un large esprit de compréhension et rompant définitivement avec le goût malsain des combinaisons, de la surenchère et de l’exploitation du mécontentement. » [9]

Une inflexion est cependant visible dans le discours.

L’esprit de coopération initial avec le parti socialiste SFIO – et la Jeune-République – cède progressivement la place à une concurrence de plus en plus vive. Car l’attitude des socialistes, on le verra un peu plus loin, fait de plus en plus grincer les dents des responsables de l’Union. D’une manière plus générale, l’UDSR est rejetée par les partis politiques traditionnels. La SFIO, comme le MRP, déjà bien ancrés dans le paysage politique en 1945, se réclament – à juste titre – d’une légitimité résistante et n’entendent pas sacrifier leur ambition de présider aux destinées du pays. Les succès obtenus lors des élections locales confortent leur aversion à l’encontre d’un grand parti travailliste qui rognerait singulièrement leurs prérogatives. D’où les efforts déployés par ces deux partis pour tenir l’UDSR et, en filigrane, la Résistance intérieure en tant qu’expression politique autonome, à l’écart du jeu ou, plus exactement, de la conduire à n’envisager la politique que dans le cadre partisan.

… au rejet par les partis politiques…

Le « problème » MRP : un parti qui ne devrait pas exister

De par son existence même, le Mouvement républicain populaire constituait une entrave majeure au développement du projet travailliste porté par l’Union. En brisant l’unité – fut-elle de commande – de la Résistance intérieure, la création du MRP retirait au MLN, puis à l’UDSR, le monopole d’une légitimité résistante. Concurrencée par son rival démocrate-chrétien, celle-ci ne peut plus prétendre conduire seule le renouveau de la politique française. D’autant que la rhétorique du MRP des débuts s’avère très proche de celle de l’Union : il se pose en parti de gauche, ouvert sur le plan social et tient, lui aussi, à ramener dans son giron les forces socialisantes non communistes. Le manifeste adopté lors de son congrès constitutif de novembre 1944 est sans équivoque : le nouveau parti recherche la libération de l’homme à travers une politique sociale et économique nouvelle, à la fois anticapitaliste et antimarxiste. Autrement dit, la ressemblance idéologique avec le socialisme débarrassé de ses oripeaux marxistes prôné par l’UDSR est flagrante. [10] De fait, chaque parti pense que l’autre est de trop. « La création de ce mouvement, à mes yeux, est une erreur et probablement lourde de conséquences politiques. » [11], écrit par exemple Henri Frenay dans La nuit finira, résumant ainsi la pensée de nombre de militants UDSR.

Dans l’autre camp, on voit également d’un mauvais œil la création de l’Union ; le MRP n’est en aucun cas disposé à des manœuvres risquant de mettre en cause son autonomie. Son secrétaire général, André Colin, l’explique de manière abrupte dans le rapport de politique générale qu’il présente au Conseil national du parti en août : il n’est nullement question de suivre l’UDSR dans ses tentatives répétées « d’élargir les cadres du parti socialiste » pour « donner à celui-ci un visage nouveau » ; bien au contraire, il s’agira pour le Mouvement de faire valoir sa singularité dans la vie politique française : « … Le MRP, non pas dans un souci de purisme, non pas dans le désir de conserver une solitude dorée, […] doit affirmer qu’il est le Mouvement républicain populaire et qu’il n’appartient à aucune de ces coalitions [notammentcelle alors en gestation entre l’UDSR et la SFIO], parce que son souci présent n’est pas d’entrer dans une coalition quelle qu’elle soit, contre qui que ce soit, mais que son souci, c’est de construire la France. (Applaud.)  » [12]

Autrement dit, en cas de désistements ou de retraits de ses candidatures au second tour, le parti s’emploiera à ne favoriser que les personnalités représentant ses traditions politiques et sociales. Les élections d’octobre, qui font du Mouvement le deuxième parti de France avec 152 députés, confirment la tendance esquissée lors des municipales d’avril-mai. Ce parti dispose de suffisamment d’atouts pour s’affirmer– sans besoin de contracter des alliances – comme un acteur de poids dans la République en gestation : parti de la résistance chrétienne, il est perçu à la fois comme le mouvement le plus proche du général De Gaulle et, surtout, comme étant le plus à même de s’opposer au PCF. Drainant de fait un large électorat – de la droite anticommuniste à une gauche effrayée par le marxisme de la SFIO en passant par les chrétiens –, le MRP se pose en pôle structurant de l’espace politique français.

Au grand dam de l’UDSR dont l’avenir semble sombre. Si le paysage politique, conformément aux vœux de la Résistance, s’est simplifié avec une tripolarité marquée – au point que l’on puisse parler de Tripartisme –, la formation directement issue des combats de l’ombre, en revanche, est tenue à l’écart. Concurrencée sur sa droite dans son entreprise de rassemblement de « ces millions de Françaises et de Français » [13] évoqués dans son manifeste d’octobre, l’UDSR était également coincée sur sa gauche avec une SFIO qui entendait bien capter à son profit les idées du socialisme humaniste imprégnant l’idéologie de la Résistance pour devenir, conformément au souhait de son secrétaire général, Daniel Mayer, le premier parti de France.

De la bienveillance à la concurrence de la SFIO : l’échec du rassemblement des forces socialisantes

L’échec de l’Union à s’imposer comme force majeure dans le paysage politique de l’après-guerre tient en effet pour une large part dans l’attitude de la SFIO à son égard. Au sein du parti, deux types de comportements peuvent être constatés : ceux qui, à l’image de Daniel Mayer, accepte l’ouverture du parti à l’Union à condition que cette dernière se fonde dans la SFIO ; ceux qui, majoritaires, refusent toute ouverture aux résistants par crainte de voir la doctrine marxiste dénaturée. Les réflexes traditionalistes des militants socialistes, en particulier l’anticléricalisme, jouent à plein.

De fait, beaucoup de zones d’ombre demeurent. L’ouverture à la Résistance reste lettre morte dès qu’il s’agit de passer des paroles aux actes, ce que les débats du Congrès d’août 1945 [14] mettent bien en évidence. En outre, dans un contexte où les partis traditionnels fixent les règles du jeu, la SFIO ne souhaite pas prendre le risque d’explorer sereinement la piste travailliste. Ce phénomène de repli sur soi du parti ne va pas sans inquiéter Daniel Mayer. Bien qu’hostile à un rassemblement travailliste au sein duquel la SFIO ne serait qu’une composante parmi d’autres, il n’en partage pas moins la conviction blumienne, développée dans A l’échelle humaine, d’un socialisme humaniste prenant ses distances avec le marxisme et ouvert aux « forces fraîches de la Résistance. » [15]

À l’occasion du Congrès d’août, il exige que l’on s’occupe « un peu moins du nombre de sièges à gagner que du nombre de voix à acquérir partout sous les couleurs du Parti socialiste. » [16] et poursuit, avec un humour teinté d’inquiétude : « Pour rien au monde, je ne voudrais être le secrétaire général du Parti radical. » En dépit de l’avertissement de son secrétaire général, l’animosité à l’égard de l’UDSR nouvellement créée est perceptible. La plupart des Fédérations ne voient dans les Mouvements de Résistance que des forces douteuses voire réactionnaires, incarnées dans la personne d’Henri Frenay accusé de tous les maux. [17] La prise de distance de la SFIO vis-à-vis des Mouvements de Résistance non communiste et de leurs projets se marque concrètement à l’occasion des élections par la franche hostilité des socialistes à la mise en place de listes communes et leur refus d’attribuer, dans nombre de départements, de bonnes places aux représentants de l’Union.

Force est toutefois de souligner que cette défiance à l’encontre de l’UDSR ne constitue pas l’apanage des seuls partis politiques ; elle est également exprimée par l’électorat. Sur les onze listes homogènes présentées par le mouvement aux élections à la première Constituante, quatre candidats seulement furent élus. Le verdict des urnes est sans appel : près des trois quarts des électeurs ont voté pour les trois grands partis politiques, PCF, SFIO et MRP, qui, avec 80% des députés, dominent l’Assemblée de manière écrasante. L’insuccès de ces listes homogènes atteste du faible pouvoir d’attraction de l’étiquette UDSR et, partant, du projet travailliste. Dans ce régime déjà dominé par les partis, il n’y a pas de place pour un mouvement structuré de manière aussi lâche que l’Union. Commentant cet échec, Henri Frenay estimera que « l’avenir politique de la Résistance est définitivement bouché » et que « l’UDSR ne sera plus dans quelques mois qu’un souvenir. » [18] Cette analyse n’est que partiellement juste : au prix d’une mutation radicale, l’UDSR sera appelée à jouer un rôle significatif sous la IVe République. Mais en 1946, la survie passait par le rejet de l’ambition travailliste et, par conséquent, d’une large part de ce qui faisait sa singularité.

… qui précipite le retour à un système politique proche de la IIIe République

Rentrer dans le rang, se fondre dans le système partisan : le Rassemblement des gauches républicaines

L’UDSR échoue à incarner le projet politique de la Résistance. Elle n’a pu s’imposer en quelques mois comme le pôle structurant d’un grand parti de la gauche non communiste.

L’attitude de la SFIO et l’existence même du MRP ne lui permettent pas de trouver sa place sur l’échiquier politique. Prenant acte de son échec aux élections d’octobre, elle bascule vers l’adoption d’un certain nombre de pratiques proches de celles d’un parti politique. Et d’abord en passant d’une idéologie de rassemblement – le projet de parti travailliste – à une stratégie d’alliance en vue d’améliorer ses scores électoraux. Pour cela, elle n’hésite pas à se tourner vers le symbole de cette IIIe République dont les faiblesses ont conduit la France au désastre de 1940 : le parti radical. Une hérésie, on le verra, pour un certain nombre de militants. Entre novembre 1945 et janvier 1946, suite aux discussions entre le radical Gabriel Cudenet et l’UDSR Antoine Avinin, des réunions informelles se multiplient entre unionistes et radicaux pour définir les contours d’un rassemblement des centres dans un cartel électoral. [19] Au congrès extraordinaire du parti radical, qui se tient à Lyon du 4 au 7 avril, la stratégie défendue par son secrétaire général, Paul Anxionnaz, l’emporte. Il s’agit de se rassembler avec d’autres formations [20] pour fédérer les Français qui, bien qu’ayant voté pour un autre mouvement aux élections d’octobre 1945, demeurent attachés à l’idéal républicain incarné par les radicaux. En d’autres termes, il s’agit de créer une grande force de centre gauche, occupant l’espace entre le MRP et la SFIO. À ces considérations stratégiques s’ajoutent des motivations idéologiques avec, au premier chef, la dénonciation du projet constitutionnel rédigé par une commission dominée par le PCF et la SFIO. Radicaux et UDSR rejettent le principe du monocamérisme et s’inquiètent des faibles prérogatives accordées au pouvoir exécutif qui ne lui permettrait pas de jouer efficacement un rôle de contrepoids. Pour les deux forces motrices du RGR, le risque serait grand, sous un tel régime, d’une dictature d’un parti politique.

Adversaire résolu de la tyrannie du Tripartisme, le Rassemblement entend donc se poser en « grande force centrale qui régularise les battements du cœur de la patrie. » [21] Si les militants UDSR sont, pour la plupart, hostiles au RGR [22], la direction en revanche y pousse largement, abandonnant par là même une large part de ses velléités travaillistes, même si celles-ci renaissent parfois dans certains articles de presse ou discours de congrès. [23] Or, la stratégie d’alliance avec les radicaux s’avère un échec. Les élections de la deuxième Assemblée constituante sont pour l’Union une triste confirmation de celles d’octobre : avec 11,5% des suffrages exprimés, le RGR est loin de pouvoir contester la suprématie des forces du Tripartisme. En outre, le Rassemblement a surtout profité au parti radical. De fait, au lendemain des élections, plus rien ne justifie la maintien de la structure fédérale : l’Union devient un parti politique sur le modèle des forces politiques dominantes.

Adopter la structure partisane : un moyen pour l’Union de « faire son trou » sous la Quatrième République ?

Il s’agit là d’une mutation majeure : « Ce passage du cartel à l’organisation unique est plus qu’une évolution normale, c’est un véritable changement de nature d’une organisation qui doit rogner ses ambitions pour les aligner sur celles d’un petit parti de cadres et de gestion des affaires de la République. » [24] D’élément potentiellement perturbateur, l’UDSR mue en parti du système et adopte un certain nombre de comportements que les résistants dénonçaient dans leurs textes clandestins.

Principal artisan de la mutation du mouvement en parti, le nouveau secrétaire général du parti, Joseph Lanet [25], justifie aux responsables régionaux et départementaux ce processus dans ses « Réflexions sur l’UDSR » de juillet 1946. Le diagnostic est sans équivoque : si elle veut s’enraciner dans la IVe République en train de se construire, adopter les pratiques des acteurs du Tripartisme s’avère indispensable : « À l’étude de l’action politique du MLN depuis la Libération, on constate qu’aucun résultat tangible n’a été obtenu par cette formation. Cela tient à un certain nombre de raisons : opposition des communistes, incompréhension des socialistes, divergence entre la tendance Frenay et les autres, et cela tient aussi essentiellement à un manque d’organisation politique complet au sein de ce Mouvement. Si nous ne voulons pas, dans l’UDSR, courir à un échec, il faut voir les choses dans la réalité, et définir très exactement quelles sont les conditions sine qua non de la réussite. » [26]

Pour sortir l’UDSR de l’ornière, Lanet ne voit que l’adoption de la structure partisane et le justifie dans une analyse de la situation politique non dénuée d’intérêt : « Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que l’électeur va de plus en plus vers les partis qui lui semblent puissants, qui lui semblent bien organisés, capables de défendre ses intérêts particuliers aussi bien que les intérêts généraux, et ayant des positions politiques très nettement définies. Il est certain que le Parti communiste, d’une part, le MRP, d’autre part, qui représentent aux yeux de l’électeur moyen les extrêmes, répondent à ces exigences. L’UDSR n’a, pour le moment, ni puissance, ni structure, ni organisation, ni position politique bien définie, mais, dans ce pays qui se cherche, il est peut-être possible de montrer aux électeurs le danger des solutions extrêmes, communistes ou MRP, et d’essayer de ramener les Français dans la voie traditionnelle du bon sens et de l’équilibre. » [27]

L’ambition travailliste est rejetée dans les limbes. Non sans habileté, Lanet croit toujours à la construction d’un « vaste rassemblement à tendance socialisante, qui pourrait être le parti travailliste de demain » mais il précise immédiatement : « bien que le mot ‘travailliste’ soit un peu prématuré. »

Les débats qui ont lieu lors du premier congrès de l’UDSR, qui se tient du 24 au 26 mai 1947 à Paris, achèvent de montrer, s’il en était besoin, que la direction de l’UDSR a pris le pli du système partisan. Montant à la tribune pour louer, dans un style emphatique, l’action des députés UDSR, le président du groupe parlementaire, Claudius-Petit souligne l’acceptation définitive d’une République dont le centre de gravité se situe au Palais-Bourbon et où un groupe parlementaire discipliné et efficace peut peser sur la vie politique d’une manière bien plus importante que son poids politique réel dans la Nation ne le laisserait penser : « … il se trouve que, politiquement, que géographiquement, que numériquement, nous occupons la place la plus difficile, la plus inconfortable de l’Assemblée, celle qui nous donne toutes les responsabilités en ce moment devant le pays, que nous soyons d’ailleurs ou que nous ne soyons pas dans le Gouvernement, nous sommes à la charnière, c’est nous qui faisons ou défaisons les majorités, c’est nous qui faisons ou défaisons les Gouvernements… » [28]

La position de Petit reflète celle d’un parti qui a pris conscience qu’il était trop faible pour rester longtemps dans l’opposition alors que les institutions s’enracinent.

Les mutations structurelles et le changement de cap idéologique subis plus que choisis par l’UDSR, entre sa naissance le 25 juin 1945 et son premier congrès national, reflètent assez fidèlement l’orientation de la vie politique française au sortir de la Seconde guerre mondiale.

La Révolution souhaitée par nombre de résistants au lendemain de la Libération n’aura pas lieu car la vie politique s’est restructurée sur les règles anciennes et les partis, forts d’une expérience du jeu politique bien supérieure à celle des résistants, ont su accueillir les hommes nouveaux. La stratégie de l’UDSR était vouée à l’échec pour deux types de cause. Extrinsèques d’abord : l’absence de soutien du général De Gaulle, les ambitions des partis représentatifs de la gauche non communiste, SFIO et MRP, constituaient des entraves majeures à l’émergence d’un grand parti de la Résistance porteur d’un socialisme humaniste rénové. Intrinsèques ensuite : le travaillisme que l’UDSR et sa presse appellent de leurs vœux demeure donc un concept aussi flou qu’est nébuleuse la structure du mouvement. À l’image du courant travailliste qui traverse la SFIO entre 1944 et 1945, le « travaillisme à la française » défendu par l’Union se définit avant tout en creux et défend des thématiques trop proches de celles des républicains populaires et des socialistes. Cette absence d’une doctrine politique originale, convaincante et étoffée, a précipité l’échec du « travaillisme à la française » au sein d’une formation qui semblait pourtant décidée à le mettre en œuvre.

Il convient donc de nuancer la mémoire mitterrandienne mentionnée en introduction pour deux raisons principales.

La première tient au caractère flou entretenu par la plupart des biographes sur la date d’adhésion de François Mitterrand à l’Union. Celui-ci ne fut pas le fondateur de l’UDSR ; c’est tardivement, en 1947, après avoir été élu député de la Nièvre et une fois devenu ministre, qu’il y adhéra. Or rejoindre les rangs de l’Union en 1947 n’avait pas la même signification qu’y adhérer en 1945. L’UDSR des débuts, en dépit de l’hétérogénéité des horizons de ses fondateurs, était porteuse d’un projet politique original, le travaillisme, auquel Mitterrand ne croyait guère, si l’on se fie à l’analyse qu’il en donne dans Ma Part de vérité. [29]

D’autre part, il serait faux de penser le rapport entre le Président et l’Union dans le sens seul d’une instrumentalisation de la seconde par le premier ; la relation entre Mitterrand et l’Union repose plutôt sur une logique du « don/contre-don » pour reprendre une image d’Eric Duhamel [30] : c’est bien lui qui contribua à donner un nouveau souffle au parti en y amenant de nombreux prisonniers de guerre. En définitive, c’est peut-être l’idée présentée par Mitterrand à Pierre Péan de l’UDSR comme un « choix commode » [31] qui apparaît la plus juste. La souplesse de la structure, la concurrence moindre que dans les grands partis pour accéder aux plus hautes responsabilités et la sensibilité de centre-gauche du mouvement entraient en résonance avec ses conceptions et ambitions politiques d’alors.

[1F. Mitterrand, Mémoires interrompus, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 171.

[2C’est en effet en 1947 et non en 1945 – comme le laisse entendre la question de G.-M. Benamou – que François Mitterrand, devenu entre-temps ministre des Anciens combattants, donne son adhésion à l’UDSR.

[3C’est Franz-Olivier Giesbert qui exprime cette thèse de la manière la plus radicale : « Il est sûr […] que Mitterrand ne pouvait être attiré par l’UDSR pour elle-même. Qu’était-elle, en effet, sinon un parti saugrenu comme on put seulement en improviser dans ce charivari que fut l’après-Libération. On y trouve de tout, en 1946. Des Gaullistes […]. Des socialistes […]. Des modérés, enfin […]. La politique française, pourtant riche en inventions, donna rarement naissance à pareil bric-à-brac. » in François Mitterrand ou la tentation de l’histoire, Paris, Seuil, 1977, p. 91.

[4Pour une histoire détaillée de l’UDSR, l’ouvrage de référence est celui d’E. Duhamel, L’UDSR ou la genèse de François Mitterrand, Paris, CNRS Editions, 2007, 371 p. Il s’agit d’une version remaniée de sa thèse de doctorat de 1993 dirigée par J.-M. Mayeur.

[5L’UDSR rassemble des personnalités résistantes de tout premier ordre. Francis Leenhardt, chargé de la création des comités de libération clandestine pour l’ensemble de la France en 1943 et président du CDL des Bouches-du-Rhône est nommé secrétaire général. Les secrétaires généraux adjoints sont Henri Ribière, secrétaire général de Libération-Nord, Jacques Baumel, secrétaire général du MLN et Georges Izard, secrétaire général de l’OCM. Au bureau politique, on trouve également de grands résistants : Henri Frenay, Antoine Avinin, Eugène Claudius-Petit, Jacques Piette, Jacques Rebeyrol, Yvon Morandat, Jean Texcier etc. De même, au Comité directeur apparaissent les noms d’André Philip, d’André Malraux ou encore de Michel Debré !

[6Voir Circulaire commune émise par le secrétariat général de l’UDSR aux responsables régionaux et départementaux du MLN, Libé-Nord, OCM et Ceux de la Résistance, 27 juillet 1945, 3 p., 412 AP 1 (Archives nationales).

[7Voir « L’UDSR et les élections cantonales », Circulaire aux départements et régions de tous Mouvements, 20 août 1945, 2 p., 412 AP 1.

[8E. Duhamel, op. cit., p. 47.

[9Voir UDSR, « Manifeste pour un ralliement Républicain, démocrate et socialiste », 4 octobre 1945, 2 p., 412 AP 1.

[10Même si, il faut bien le souligner, l’expression socialisme n’est pas employée afin de ne pas effaroucher l’électorat « naturel » du Mouvement, plutôt à droite.

[11H. Frenay, La nuit finira, Paris, Robert Laffont, 1973, p. 475

[12A. Colin, rapport de politique générale présenté au Conseil national du MRP des 25-26 août 1945, après-midi du 26 août, 32 p., sténographie, 350 AP 56, Archives nationales.

[13UDSR, « Manifeste pour un ralliement Républicain, démocrate et socialiste », op. cit.

[1437e Congrès national de la SFIO, 11-12-13-14-15 août 1945, sténographie, OURS, 894 p.

[15L’expression est employée par Léon Blum au congrès de 1945 dans son discours de clôture de la séance du matin le 12 août, voir sténographie des débats, op. cit., p. 269.

[16D. Mayer, Congrès national SFIO, août 1945, op. cit., p. 854

[17Pierre Stibbe, par exemple, joue pleinement de la réputation exécrable de Frenay dans les rangs socialistes pour effrayer les congressistes et favoriser un rapprochement avec le PC plutôt qu’avec l’UDSR. Voir Congrès national de la SFIO, août 1945, op. cit., p. 435.

[18H. Frenay, La nuit finira, op. cit., p. 551.

[19Pour la genèse détaillée du Rassemblement des gauches républicaines, on renvoie à l’article de E. Duhamel, « Le parti radical et le Rassemblement des gauches républicaines » in G. Le Béguec, La reconstruction du parti radical 19441948, Paris, L’Harmattan, 1993, pp. 131-147.

[20Outre le parti radical et l’UDSR, le RGR rassemble cinq autres formations politiques mineures dont le Parti républicain et social de la réconciliation française, qui remplace le Parti social français d’avant-guerre du colonel de la Rocque.

[21Selon l’expression de Gabriel Cudenet au congrès du Parti radical des 4-7 avril 1946 citée in E. Duhamel, « Le Parti radical et le Rassemblement des gauches républicaines », op. cit., p. 134.

[22La fédération de la Somme refuse ainsi, dans une motion déposée au Congrès de 1947, tout contact avec le parti de la défaite de 1940.

[23On se permet ici de renvoyer pour plus de détails à M. Fulla, « De l’Union travailliste à l’UDSR : l’échec d’un travaillisme à la française (1944-1947) » in Recherches socialistes, n° 39-40, juin-septembre 2007, pp. 163-174.

[2424 E. Duhamel, op. cit., p. 78.

[25Joseph Lanet (1912-1974). Cet assureur avait appartenu au MLN et fut maire-adjoint de Béziers à la Libération. Il succède à Jean-Jacques Gruber au poste de secrétaire général de l’UDSR, ce dernier n’ayant pas accepté l’alliance avec les radicaux au sein du RGR.

[26Joseph Lanet, « Réflexions sur l’UDSR », 8 juillet 1946, 5 p., 412 AP 1.

[27Idem.

[28Voir E. Claudius-Petit, intervention au premier congrès national de l’UDSR, 24-26 mai 1947, sténographie, p. 41, 412 AP 4.

[29On peut lire : « J’adhérai pour ma part à l’UDSR, petite organisation issue directement du Mouvement de Libération Nationale […]. On peut trouver excellent (c’est mon cas) que la Résistance n’ait pas en tant que telle donné naissance à un grand mouvement politique, qui aurait fatalement connu le sort des associations d’anciens combattants, tout juste bonnes, quand elles se mêlent aux luttes civiles, à produire des Chambre bleu horizon et des six février. », F. Mitterrand in Ma part de vérité, Paris, Fayard, 1969, p. 22.

[30E. Duhamel, François Mitterrand, l’unité d’un homme, Paris, Flammarion, 1998, p. 23.

[31P. Péan, op. cit., p. 526.


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