12 septembre 1991

Aux assises nationales des petites villes de France, François Mitterrand en appelle à la solidarité financière entre collectivités rurales.

L’Euro : assurance de notre futur européen ou aventure trop risquée ?


Un état des lieux et des perspectives de la politique européenne

Point de vue | par Joachim Bitterlich le 19 mars 2015

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Une crise à raisons multiples

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Le Chancelier allemand Helmut Kohl et le Président français François Mitterrand
le 10 décembre 1992 à la résidence Prinses Juliana lors du conseil européen de Maastricht.(DR/IFM).

L’Europe est en crise depuis 2007, elle fonctionne depuis le début de la crise bancaire, ensuite financière, économique et sociale, en mode permanent de « management de crise ».

Une crise de l’Euro ? Plutôt non, en tout c’est cas une crise systémique, d’abord bancaire et spéculative, ensuite économique, voir sociale et en premier lieu une crise de certains Etats membres qui n’ont pas su s’adapter à l’environnement et au cadre profondément changé. Une crise au départ importée, certes, mais elle a démontré sans pitié ses faiblesses structurelles et surtout celles de certains de ses Etats-membres.

En même temps il s’agit d’une crise de confiance vis-à-vis de l’Europe comme vis-à-vis des Etats, avec un fossé grandissant entre l’Etat et l’économie, entre l’Etat et le citoyen ainsi qu’entre le citoyen et une partie de l’économie !

L’Europe a eu du mal à trouver un angle commun de défense et d’action. La situation s’est stabilisée progressivement, une fois les divergences initiales relativement surmontées, mais l’Europe n’est pas encore sortie de cette crise. Certains Etats-membres se trouvent encore dans un état fragile. Le même diagnostic vaut pour le secteur financier, néanmoins l’Europe s’est ressaisie.

Crise salutaire, ou une décennie perdue pour le vieux continent ? Futur de l’Euro et de l’Europe qui s’était pourtant lancé il y a 25 ans avec l’Union Economique et Monétaire (UEM) et l’Union Politique ainsi qu’avec la réunification du continent dans la plus profonde réforme de ses fondations depuis sa création en 1950 ?

Le compromis de Maastricht et les années de préparation

Encouragés par l’Acte unique et par la mise en œuvre de son projet central, le marché intérieur, les Chefs d’Etat et de gouvernement des Communautés européennes avaient relancé le 28 Juin 1988 à Hanovre lors de leur réunion présidée par le Chancelier Helmut Kohl, l’idée d’une union économique et monétaire européenne.

Ils avaient décidé de confier à un comité présidé par Jacques Delors – en invitant trois personnalités et les Présidents ou Gouverneurs des Banques nationales respectives à participer à ses travaux - « la mission d’étudier et de proposer les étapes concrètes devant mener à cette union ».

Trois ans et demi plus tard, les Chefs d’Etat et de gouvernement ont conclu en décembre 1991 lors de leur réunion à Maastricht le projet de réforme de l’intégration européenne le plus ambitieux depuis la signature des traités fondamentaux dans les années cinquante : une réforme, non seulement incluant la création de cette union économique et monétaire, mais comportant également des pas importants vers une légitimité accrue du Parlement européen et vers une Politique étrangère et de sécurité commune.

Le Traité de Maastricht a été un compromis, il n’a pas atteint les objectifs ambitieux des Français et Allemands dans tous les domaines, en particulier en matière de politique étrangère et de sécurité, où ils se sont heurtés à la résistance des Britanniques et d’autres nations. Pour cette raison on a parlé avec une certaine raison d’une »Union boiteuse ».

Mais l’Europe n’a pas eu le temps de se concentrer seulement sur la mise en œuvre en particulier de l’UEM. Mais a dû faire face, en même temps, à de nouveaux défis intérieurs et extérieurs.

Suite à la chute du Mur et à la fin du Pacte de Varsovie les pays de l’Europe centrale et orientale ont cherché à regagner leur place au sein de l’Europe. L’Europe a hésité, a mis trois ans pour développer sa réponse, prudente et conditionnelle, mais elle a finalement tenu sa parole et réalisé depuis 2004 l’intégration de ces pays.

Par ailleurs la préparation concrète de l’UEM et de l’introduction de l’Euro a dû surmonter d’abord le scepticisme des uns et des autres, mais surtout toute une série de crises internes et externes pendant ces années jusqu’au jour ou l’Euro est devenu notre monnaie commune.

Aujourd’hui nous oublions trop facilement les crises monétaires et les graves spéculations des années 90 contre la France ou contre l’Italie. Nous avons oublié les débats acharnés lors du référendum français en 1992 où François Mitterrand a reçu le support de Helmut Kohl dans une phase décisive de la campagne, sauvant peut-être même le « oui ».

Nous avons oublié le scepticisme des Allemands face à la perte du Deutsche Mark qui avait été le symbole de la résurrection et du « miracle » économique allemand. Si l’Allemagne avait eu besoin comme d’autres pays d’un référendum, il est fort douteux qu’une majorité des Allemands aient donné leur accord à l’abandon du Mark.

Aujourd’hui les Allemands se sont « réconciliés » avec l’Euro, ils observent néanmoins avec la plus grande attention, voir une certaine suspicion et méfiance, les partenaires en difficulté. Par leur nature, ils ont réfléchi au départ de la crise peut-être plus longtemps que d’autres, ils ont été déçus par les tentatives erronées de changement d’alliance des uns ou autres, ils ont pesé le pour et le contre, mais ils ont participé ensuite de manière active dans les actions de sauvetage.

Malgré la présence régulière de doutes et de divergences entre les partenaires – crises monétaires internationales (voir les premières vagues spéculatives testant la cohésion et la solidarité réelle des Européens), crises autour de la demande des Allemands de renforcer (par méfiance) davantage les critères d’entrée et de gestion, crises sur le cercle des pays qui allaient être de la partie dès le début ou encore cette gué-guerre néfaste autour de la nomination du premier Président de la Banque Centrale Européenne – les pays fondateurs de l’UE ont fait d’énormes efforts et ont tenu leurs engagements.

Les gouvernements ont même pris certains risques pendant ces années en interprétant les critères d’entrée au club de manière généreuse, soit vis-à-vis de la Belgique ou encore de l’Italie, faisant confiance dans ces partenaires et dans leurs personnalités politiques ; pour les Allemands la présence de Carlo Azeglio Ciampi au sein des gouvernements italiens a été ressentie comme une garantie politique.

Les premières années de l’Euro – un succès, faiblesses et pêchés cachés

Le démarrage et les premières années de l’Euro ont été incontestablement un grand succès, inattendu pour beaucoup d’observateurs. Le sud de l’Europe pouvait se réjouir d’une baisse énorme des taux d’intérêt ; l’Euro était devenu une locomotive de conjoncture pour ces pays, en particulier pour l’Espagne. Même l’entrée de la Grèce s’est passée sans grand débat, acceptée comme une décision mineure sans grand problème vu la taille de l’économie hellénique.

Certes, la décision de la France et de l’Allemagne, de deux pays fondateurs de violer ouvertement les critères sans chercher un accord de la Commission et des autres partenaires a été critiqué, mais rapidement admise, comme s’il s’agissait d’un pêché mineur et comme si l’UEM comprenait des membres plus égaux que d’autres.

Même la faible inclusion de la coordination, voir de la concertation de la politique économique, financière et fiscale, ne semblait pas faire obstacle à cette lune de miel de la nouvelle monnaie qui allait devenir rapidement la monnaie de réserve mondiale No 2 après le Dollar.

Ce défaut de naissance de l’UEM, dû aux différences entre Français et Allemands était connu, mais ne semblait pas être un obstacle ni jouer un rôle essentiel pendant cette période de rodage. Nous étions convaincus qu’une fois l’Euro lancé ses politiques se rapprocheraient par la force des choses. Aujourd’hui c’est clair, c’était une erreur de notre part. La méfiance à cet égard entre Paris et Berlin s’est maintenue le long des années, Paris étant plutôt sur la défensive face au refus catégorique des Allemands d’accepter le « gouvernement économique » souhaité par Paris, par crainte d’un dirigisme à la française pouvant mener à la dilution de l’indépendance de la BCE !

Toute tentative de surmonter cette faiblesse allait échouer dans la première décennie de l’existence de l’Euro. Jacques Delors faisait en vain appel aux Européens, l’auteur a été sévèrement critiqué dans son pays natal pour avoir suggéré la création d’un comité « Delors II » - composé par MM. Delors, Tietmayer et Ciampi - pour examiner ces questions vitales. C’est seulement la crise financière de 2007/2008 qui a remis la question brutalement sur la table.

Depuis lors, ce sont le Conseil européen, les Chefs d’Etat et de gouvernement qui jouent le rôle du « gouvernement économique » européen !

Il est intéressant d’observer qu’une autre faiblesse de l’UEM et de l’Euro ne semblait pas non plus jouer un rôle dans ces années, l’absence d’une régulation bancaire ! Depuis le milieu des années 90 le monde bancaire, d’abord américain, ensuite à l’échelle mondiale, a trouvé la voie d’une libéralisation progressive n’agissant plus au niveau national, mais à l’échelle globale. Autour de l’an 2000 il semble que certains au sein des G7 aient averti des risques potentiels, mais la majorité ne voyait pas la nécessité d’un retour à une régulation – cette majorité s’est trompée de manière fondamentale !

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Petit déjeuner entre François Mitterrand, Helmut Kohl
et leurs conseillers, le 10 décembre 1992, lors du conseil européen de Maastricht.(DR/IFM).

La grande crise dès 2007

Et c’est seulement la crise financière, d’abord importée de l’autre côté de l’Atlantique, qui a révélé les faiblesses des Européens : moins les faiblesses de l’Euro, mais les faiblesses structurelles des Etats-membres, des banques européennes et de nos institutions communes.

Crises des Etats

D’abord une partie des Etats-membres a dû comprendre de manière douloureuse les conséquences néfastes de leur politique économique et financière bâtie sur du sable.

Cela vaut d’abord pour la Grèce qui a vécu et qui traverse toujours une crise grave touchant les fondements de ce pays. Les réformes engagées et le « régime de cheval » que la Grèce est en train de subir montre des premiers résultats positifs. Néanmoins il faudra des années pour le remettre sur une voie saine et pérenne.

Même si les problèmes permanents avec la Grèce depuis son adhésion allant à plusieurs reprises au-delà d’une défense compréhensible d’intérêts nationaux invitent les Etats-membres à une réflexion plus profonde, je reste convaincu que le nouveau gouvernement hellénique, issu des élections du 25 janvier 2015 cherchera finalement un accord avec les partenaires européens – et non pas un « Grexit », une sortie de la Grèce de la zone Euro – afin de souligner sa légitimité et ses efforts pour donner une nouvelle vie à la Grèce.

L’Espagne vaut également un jugement critique ; la bulle immobilière, cependant présente, menaçante depuis le début du nouveau siècle a anéanti les progrès énormes de ce pays depuis son adhésion. Mais ni la politique – à droite ou à gauche – ni les milieux financiers n’ont voulu comprendre les risques et réorienter à temps la politique économique. L’Espagne a été obligé de changer de cap sous une pression énorme, mais avec un retard presque d’une décennie.

Cela vaut aussi pour le Portugal qui a vécu pendant des années au-dessus de ses moyens grâce au support de l’Europe, mais qui, en réalité, n’a jamais su fonder son modèle, sa « niche » à long terme. L’analyse objective de l’utilisation des Fonds européens aurait dû réveiller ce pays beaucoup plus tôt !

L’Irlande a été poussée par les faiblesses et les extrêmes de son système bancaire et économique jusqu’au bord de la faillite. Comme d’autres elle a dû faire appel à l’aide des partenaires européens. Une cure d’assainissement extraordinaire semble montrer des progrès significatifs, une sortie de crise, un retour à l’autodétermination fiscale.

Egalement l’Italie, sous observation critique dès l’accord avec son entrée dans l’UEM, a été secouée par des vagues de spéculation, dans l’absence de réformes structurelles et en raison de la fragilité de son système politique. Son nouveau gouvernement essaie de rattraper les retards, d’introduire des réformes sérieuses, souvent contre l’acquis politique et social du pays, et de rétablir la confiance.

Il y a dix ans l’Allemagne a été considéré comme l’ « homme malade » de l’Europe – ce sont les réformes profondes du gouvernement Schröder ayant fait d’abord fausse route qui ont remis ce pays sur les rails. Aujourd’hui on donne facilement ce même titre à la France, qui est devenue aux yeux des marchés financiers pour l’Europe le facteur de risque N°1.

L’Allemagne, de loin la plus forte puissance économique européenne, est consciente du fait qu’elle ne pourra pas être en mesure d’être le seul ancrage des Européens, mais qu’elle a besoin de la France, dont le retard de réformes s’est accumulé de manière dangereuse cette dernière décennie. La question décisive aujourd’hui est de savoir si le Président François Hollande et son gouvernement seront en mesure de mettre en œuvre les réformes profondes annoncées. J’avoue que mon évaluation est aujourd’hui beaucoup plus nuancée qu’il y a un an encore, la France semble enfin entrer dans le virage de sa politique attendu depuis du moins une dizaine d’années ! Notons dans ce contexte que Hollande cherche une voie inhabituelle dans l’histoire de la Ve République, la voie de décision par consensus, une voie au fond très allemande.

La défense européenne s’active

Face à l’éclatement de la crise les Etats-membres montré une attitude d’abord réservée, hésitante, profondément divisée, embarrassée.

Ce n’est pas la Commission européenne, ce n’est pas le Président du Conseil européen, mais c’est la BCE qui a défendu de manière active les intérêts européens dans cette « bataille », en partie très spéculative. Les Etats ont mis du temps pour se ressaisir et pour agir. Depuis 2010 le management de crise permanent au sommet est en marche et a permis d’introduire toute une série de mesures et mécanismes additionnels et complémentaires de gouvernance de politique économique. Et, surprise : après une première période de réflexion et d’hésitation, l’Allemagne de Mme Merkel se trouve plutôt à la tête du « gouvernement économique » européen, ce qui est un changement de fond d’une position traditionnelle allemande !

Il est intéressant d’observer néanmoins qu’à l’égard du secteur bancaire en crise et sous le feu depuis la chute de Lehman, les Etats-Unis ont réagi de manière plus unie et plus rapide que les Européens. L’Union bancaire européenne constitue un des projets les plus ambitieux depuis l’éclatement de la crise en 2007, c’est une véritable révolution pour le secteur bancaire européen, elle est aujourd’hui, également élaborée et conclue dans un temps record sur les rails.

Les risques les plus graves semblent être derrière nous. L’Europe semble être sur une voie de sortie du tunnel, mieux armée pour la prochaine crise et le futur, mais est-ce suffisant à terme ?

Des différences de fond restent sans fermer pourtant les portes à des compromis nécessaires. En Allemagne le débat sur les compétences de la BCE et ses limites inhérentes resurgit régulièrement.

De la même façon, les Allemands mettent un accent beaucoup plus fort que d’autres sur la nécessité de redonner aux budgets nationaux un caractère « sain » tandis que pour certains d’autres l’accent devrait être mis davantage sur une promotion concertée de la croissance. Les mêmes ont été les promoteurs du débat sur une mutualisation des dettes nationales – une discussion qui s’est énormément calmée depuis le « non » sans équivoque de la part des Allemands.

La Cour constitutionnelle de Karlsruhe a insisté d’une part de manière assez compréhensible sur les compétences du Bundestag dans ces domaines budgétaires, mais elle a d’autre part ouvertement critiqué la politique de la BCE en transmettant l’affaire des OMT (Outright Monetary Transactions) à la Cour européenne de Justice, se réservant néanmoins de juger ce cas en dernière instance suivant ses propres critères : un jugement dépassant les limites du juridique et un cadeau à la Cour du Luxembourg qui risque d’être empoisonné et contagieux !

L’Avocat général de la Cour – un juriste éminent espagnol formé surtout en Allemagne – a clairement indiqué dans son plaidoyer qu’à son avis la politique de la BCE est compatible avec les traités, si certaines conditions sont observées – et il a ainsi suggéré à la Cour de renvoyer la balle de manière lucide dans le camp des Allemands.

Que faire ? - La relance européenne en dix points

En appui décisif aux mesures prises depuis 2010 par les Chefs d’Etat et de gouvernement l’Européen engagé « rêve » d’une sorte de programme européen en « dix points », à l’essentiel en matière économique et sociale, encadré par des structures adaptés et une refonte des éléments-clé des politiques européennes.

En bref, il s’agit de savoir que devons-nous faire afin de garder notre modèle européen à terme dans un monde globalisé ? Exprimé autrement, que faire pour que notre Europe puisse survivre dans la compétition internationale et devant les défis globaux ?

Un tel programme pourrait comprendre en particulier :

1-L’organisation transparente et compréhensible de la « co-existence » et de la coopération constructives entre les Etats-membres et Bruxelles en matière de politique économique et financière ;

Nous n’avons toujours pas trouvé la forme adéquate et acceptée d’une coopération et d’une compréhension constructive et confiante entre l’échelle nationale et celle de Bruxelles. Cela dépend évidemment des acteurs, mais aussi du cadre politique accepté afin d’éviter que « Bruxelles » soit le « bouc-émissaire » permanent et l’instance « technocratique » soi-disant loin des réalités politiques ! L’interprétation et l’application des règles décidées ensemble ne doit plus apparaître comme un « diktat », mais comme un résultat d’un examen et dialogue politique fructueux !

2-L’examen politique, dans quelle mesure les politiques fiscales doivent elles faire l’objet soit d’une harmonisation, soit d’une concertation ou coordination à l’échelle européenne

Français et Allemands ont montré – et malheureusement pas poursuivi - le chemin, du moins dans ses bases, à l’égard de la fiscalité de l’entreprise. Malheureusement ces travaux, même récents, semblent être abandonnés. Il est fort souhaitable d’encourager le nouveau Président de la Commission, Jean-Claude Juncker, à reprendre rapidement débats.

3-Le renforcement du cadre économique et financier commun de l’UE

Le marché intérieur n’est toujours pas complété en raison des égoïsmes nationaux des uns et des autres. Pour l’accomplir il nous faudrait une impulsion, comme à l’époque de Jacques Delors.

L’Union bancaire sera à l’avenir un pilier important de la politique de prévention de crises – et pourquoi pas se mettre d’accord sur l’objectif de faire de le Mécanisme Européen de Stabilité un FME, un Fonds Monétaire européen qui remplacera un jour le FMI lorsqu’il s’agit de l’Europe, de ses voisins et partenaires ?

4-Une contribution plus visible européenne à la lutte contre le chômage et à la croissance

La situation grave en matière d’emploi nous demande des efforts particuliers et l’optimisation des moyens contre le chômage, en particulier celui des jeunes. Les mesures devraient inclure les meilleurs pratiques européennes en matière de formation et formation continue, y compris le système dual, ou un programme Erasmus renforcé et élargi.

L’absence de croissance en Europe connait des raisons multiples. Il est plus qu’étonnant que les efforts ne se concentrent pas en particulier sur la politique énergétique, certes loin de former une politique commune elle pourrait devenir dans un effort engagé le moteur idéal de la croissance et constituer par la combinaison avec l’innovation et la recherche le symbole de l’Europe moderne. Un domaine où Français et Allemands devraient démontrer leur volonté de dépasser leurs différends, rompre des tabous et former une politique complémentaire !

La proposition de la Commission d’utiliser ses moyens budgétaires et celles de la BEI comme levier pour relancer la conjoncture va dans la bonne direction, mais devrait trouver des compléments à l’échelle des Etats-membres ainsi que des banques.

Finalement il est fort souhaitable d’examiner l’idée de lancement d’un « grand emprunt européen » – Pourquoi dans une situation de crise exceptionnelle, ne pas utiliser un moyen exceptionnel, un emprunt européen concentré sur ces domaines et administré par nos meilleurs spécialistes et où chaque citoyen européen serait invité à participer pour co-financer ces grands projets européens dans les domaines essentiels pour notre futur commun ?

5-La réforme visant une utilisation plus efficace de nos moyens communs européens

La concentration des Fonds européens sur l’essentiel de la solidarité paraît nécessaire en premier lieu. Arrêtons de les utiliser de manière à ce que chacun puisse s’y retrouver, arrêtons de les utiliser comme « arrosoir général ». En même temps l’optimisation de leur utilisation et de la conditionnalité s’imposent. Par ailleurs il faudrait faire avancer la réforme de la politique de la BEI pour qu’elle puisse être le « bras armé » financier visible de la politique européenne.

6-Concentration de l’Europe sur l’essentiel

L’UE est vivement critiquée à cause de sa tendance à tout vouloir régler : un reproche souvent injustifié, car les initiatives ont souvent leur origine à l’extérieur du Berlaymont. Souvent Bruxelles est un bouc émissaire commode.

Le principe de « subsidiarité » introduit par le Traité de Maastricht n’a pas atteint ses objectifs . Il nous faut trouver d’urgence un autre mode d’emploi politique ; le slogan « légiférer moins, mais mieux » va dans la bonne direction !

7-Un nouvel élan pour la création d’une politique étrangère et de sécurité commune ainsi qu’une politique en matière de sécurité intérieure et de justice qui méritent ce nom

Pour atteindre cet objectif en matière de politique étrangère et de sécurité, il faudrait procéder en deux étapes. La première étant une refonte de la stratégie européenne accompagnée d’un état des lieux franc sur l’état de nos politiques. La seconde étant la mise en œuvre d’une politique intégrée – comprenant la politique étrangère, de sécurité et de développement ainsi que le commerce extérieur – s’appuyant sur nos atouts, non seulement sur les structures bruxelloises, mais aussi sur le savoir-faire des Etats-membres !

Pour la relance de la politique de sécurité une relance n’est imaginable que par une initiative franco-allemande, élargie par la suite à d’autres intéressés : A partir d’une « roadmap stratégique 2020 » développer domaine par domaine des approches communes – allant du « pooling and sharing » par un marché européen de défense jusqu’à une concertation de nos politiques d’exportation. [1]

Les évènements récents ainsi que leur développement dans la majorité des Etats membres ont montré que nous avons sous-estimé l’importance d’une politique européenne concertée en matière d’immigration, d’intégration et d’asile politique. La même analyse est valable pour une contribution efficace européenne à nos politiques de sécurité intérieure : à rappeler que le Chancelier Helmut Kohl avait proposé la création d’Europol avec les compétences opérationnelles dès 1988 !

8-Une refonte de la structure de la Commission européenne

Conscient du fait que les Etats-membres ne voudront pas renoncer à « leur » commissaire », le nouveau Président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a conçu une nouvelle structure pour la Commission qui devra faire ses preuves. Elle pourrait devenir, si nous le souhaitons, une partie active du renouveau européen.

Le Haut Représentant pour la Politique étrangère et de sécurité devrait regrouper autour d’elle davantage et de manière visible les commissaires pour le commerce extérieur, le développement, la politique de voisinage et la politique de sécurité – afin de concevoir, ensemble et en combinaison avec les Etats-membres une véritable politique extérieure européenne !

Il faudrait voir également le rôle particulier des autres pôles autour de l’UEM, du Marché intérieur (y compris de la concurrence et de l’innovation et de la recherche), de la politique intérieure et de justice (avec un commissaire à l’immigration) et de l’Europe du citoyen.

9-L’intégration des parlements nationaux dans le processus de décision européenne

L’expérience de cette dernière décennie conduit à deux conclusions qui ne plairont pas aux défenseurs de l’intégration traditionnelle. D’une part les Etats ont du mal à transférer davantage de compétences à l’échelle bruxelloise, ils souhaitent garder le contrôle dans le noyau dur de souveraineté qui leur reste. Et pour le citoyen le parlement national reste plus proche, plus légitime pour défendre ses intérêts que le Parlement européen. D’autre part ce Parlement européen a, en raison de son mode électoral, du mal à atteindre et à assumer la légitimité qu’il mériterait pour ses efforts.

Il faut être réaliste à cet égard et essayer de combiner ces deux instances. Soit par un retour au mode électoral d’avant 1979 ce que la majorité ne souhaitera pas, soit par la création d’un « Sénat européen » composé des représentants des parlements nationaux, qui devrait donner son accord dans un certain nombre d’affaires importantes avec une majorité spécifique.

10-Enfin une véritable Europe du citoyen

Nous avons créé ensemble, déjà à partir des années 80 certains symboles comme le passeport ou le programme Erasmus. Les Traités contiennent toute une série de mesures et de dispositions, mais ces aspects ont perdu leur valeur et leur élan face aux blocages nationaux et ne semblent plus être parmi nos priorités. Pourquoi ? Ne faut-il pas faire tout pour rétablir la confiance du citoyen, plus importante que jamais vu le scepticisme du citoyen vis-à-vis de l’Etat et de Bruxelles ? La nouvelle Commission devrait être invitée à présenter des propositions concrètes au plus tard à la fin de sa première année de son mandat.

Ce ne sont que des exemples qui pourraient être une sorte de « boussole » européenne pour les années à venir, et pourraient renforcer l’action engagée depuis 2010 par le Conseil européen pour armer davantage l’Europe contre des crises et pour le futur.

Aujourd’hui avec un tel nouvel élan j’en suis certain, l’Union européenne et l’Euro sortiront plus fort de la crise.

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Arrivée du Président François Mitterrand
à l’hotel Provencial à Maastricht le 9 décembre 1991 lors du conseil européen. (DR/IFM)

Les perspectives

Vu la volatilité politique et économique à l’échelle mondiale, vu les risques qui ont grandi ces dernières années autour de nous, notre intérêt vital est plus que jamais de disposer d’un ancrage stable et fort – agissant à l’intérieur comme vis-à-vis de l’extérieur.

En réalité nous devons surtout abandonner l’illusion qu’un Etat seul, grand ou petit, puisse résoudre ses problèmes et se défendre. C’est seulement ensemble que nous pourrons survivre.

Acceptons l’histoire à succès des dernières 60 années comme notre base et notre richesse. Elle reste entièrement valable : paix, stabilité, démocratie, état de droit, progrès social, prospérité sont plus actuels que jamais, ce sont les piliers de cette nouvelle Europe et les valeurs essentielles de cette intégration qui constitue le plus grand projet de civilisation dans l’histoire de l’Europe.

A nous le courage de le réaliser, en étant aussi courageux que Helmut Kohl et François Mitterrand l’ont été lorsqu’ils se sont engagés côte à côte en faveur de ce grand projet européen extraordinaire que représente l’Union européenne !

Joachim Bitterlich est Ambassadeur e.r., Professeur à l’ESCP Europe Paris, ancien Conseiller européen, diplomatique et de politique de sécurité auprès du Chancelier fédéral Helmut Kohl.

[1" Le Futur de la défense européenne : Une stratégie Europe 2020 " (The future of EU-defence : A strategic roadmap Europe 2020), in : 10 ans de coopération, Agence Européenne de la Défense, Bruxelles, Décembre 2014.


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