28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.

Interview accordée par François Mitterrand à Henri Nayrou et publiée dans le Midi Olympique le 23 mai 1994


Archives | le 8 octobre 2002

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Midi-Olympique : - o­n sait que vous appréciez le rugby, au même titre d’ailleurs que le football ou le cyclisme. Qu’est-ce qui vous l’a fait aimer ?
François Mitterrand : - J’ai toujours aimé le rugby. C’est probablement parce que les Charentes, où j’ai été élevé, sont un pays de rugby, dont le palmarès n’égale pas celui de ses voisins d’Aquitaine ou du Limousin mais est assez honorable pour rester prometteur.

Cognac a bien été finaliste du championnat, il y a quarante ans. Plus tard, j’ai continué à apprécier ce jeu qui, tout en se renouvelant constamment, requiert comme par le passé. une solidarité sans faille, une persévérance à toute épreuve. C’est la plus belle illustration qui soit, sur un terrain de sport, de ce que peut faire la volonté individuelle lorsqu’elle est au service d’un dessein collectif.

M-O : - Si vous aviez joué, quel poste auriez-vous choisi ?
François Mitterrand : - C’est difficile à dire. Les trois-quarts ont la part la plus belle ; les avants, la tâche la plus rude. Peut-être aurais-je aimé jouer à l’ouverture mais je n’avais ni les qualités ni l’expérience pour cela.

M-O : - Les règles du rugby sont réservées à des initiés. Estimez-vous qu’elles gagneraient à être simplifiées pour être accessibles au grand public ? Peut-on goûter au rugby sans en connaître les arcanes ?
François Mitterrand : - Les quelque vingt-sept ou vingt-huit règles du rugby sont à la fois extrêmement compliquées et finalement assez simples. Elles ne sont pas énoncées dans un ordre très logique, et je crois qu’il serait présomptueux de prétendre connaître et comprendre les règles du rugby avant de connaître et de goûter le jeu lui-même. Il est vrai qu’elles ont une fâcheuse tendance à s’accumuler avec le temps, à mesure qu’elles évoluent, ce qui n’en facilite pas la lecture ; mais elles évoluent dans le bon sens, et c’est l’essentiel.

M-O  : - Qu’est-ce qui vous émeut le plus dans un match de rugby ? Qu’est- ce qui vous énerve le plus ?
François Mitterrand  : - L’abnégation que requiert le jeu collectif a toujours quelque chose d’émouvant. Quant à ce qui m’énerve le plus, je suppose que c’est tout ce qu’on désigne sous le nom d’antijeu, les fautes volontaires, par exemple, mais aussi le pêché contre l’esprit du jeu : lorsqu’une équipe s’applique uniquement, pendant quatre-vingts minutes, à ne rien faire qui tire à conséquence, il m’arrive de me demander ce que je fais dans la tribune ou devant mon poste de télévision : mais c’est, heureusement, assez rare.

M-O  : - Quels sont les joueurs qui vous ont le plus marqué, et pour quelle raison ?
François Mitterrand : - Max Rousié, André Boniface, Jean Prat, les Camberabero, Maso, Villepreux et bien d’autres. Cela dit, le rugby s’accommode mal du vedettariat, et c’est pour l’avoir parfois oublié que de grandes équipes, des joueurs prestigieux ont connu des moments difficiles. Le Brenn du Capitole, l’ancêtre spirituel de l’inventeur du Bouclier, fut porté jusqu’à Rome par une poussée collective de ses guerriers celtes, le " gallicus tumultus " que redoutaient si fort leurs adversaires.

M-O  : - Vous avez remis treize boucliers de Brennus. Quelle finale avez- vous préférée ?
François Mitterrand  : - Ici, encore, un choix est délicat mais, s’il me faut en faire un, je pense à la finale qui opposa Toulouse à Toulon en 1985, et qui fut aussi fertile en rebondissements qu’en essais. Rappelez-vous : mené 0-12 en début de partie, 3-12 à la mi-temps, le quinze de Jean-Claude Skréla est remonté à 19 partout à la fin du temps réglementaire pour l’emporter finalement par 36 à 22 sur celui de Daniel Herrero. Ce fut une soirée mémorable : comment voulez-vous, après cela, que je n’attende pas chaque année la finale du championnat comme on attend une fête ?

M-O : - le 28 mai, vous allez remettre votre quatorzième bouclier de Brennus, le dernier avant la prochaine élection présidentielle. N’aurez- vous pas un léger pincement au cœur en soulevant pour la dernière fois le Bouclier ?
François Mitterrand  : - Chaque fois, dans ma vie, que j’ai fait quelque chose qui m’a plu ou que j’ai assisté à un spectacle que j’ai aimé, j’ai pensé que c’était peut-être la dernière fois. Mais cela ne changera rien : offrir le Bouclier aux champions de France, c’est toujours un grand moment d’émotion, un moment unique. D’autres le feront après moi.


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