9 avril 1991

François Mitterrand reçoit Lech Walesa en visite officielle

François Mitterrand, le Portugal et les « socialistes du Sud »


Point de vue | par Jean-François Huchet le 25 juillet 2006

Bien avant la « révolution des œillets », François Mitterrand avait déjà manifesté son vif intérêt pour la situation du Portugal. Il avait à de nombreuses reprises appelé de ses vœux, au sein de l’Internationale socialiste en particulier, à ce que tout soit mis en œuvre pour hâter la débâcle d’un régime inepte aux commandes depuis près d’un demi-siècle.

Il connaissait certes très bien ce pays pour s’y être rendu à plusieurs reprises mais, surtout, il avait eu l’occasion, lors de ses nombreuses rencontres avec Mario Soares, leader du tout jeune Parti socialiste portugais clandestin, d’affiner et de préciser son analyse de ses déséquilibres internes et des errements de sa politique internationale. Bien avant que le processus de démocratisation se mette en branle, il n’avait cessé de dénoncer le scandale que représentait en Europe ce régime autoritaire fascisant.

Ce régime n’en finissait pas alors de se prolonger à travers une interminable guerre coloniale, principalement en Afrique, la dernière du genre. À l’intérieur de ce pays de moins de dix millions d’habitants, ceux qui manifestaient une légitime aspiration à la démocratie étaient pourchassés sans relâche. La société portugaise semblait figée, pour longtemps encore, dans le carcan de structures sociales archaïques et d’un catholicisme qui s’était délibérément tenu à l’écart des évolutions impulsées par le Vatican.

Au début des années soixante-dix, l’espoir d’une évolution heureuse ne semblait pas être au rendez-vous. Les opinions publiques, autant que les dirigeants européens, s’accommodaient d’ailleurs fort bien de cette situation. Ceux qui dénonçaient alors cette situation scandaleuse n’étaient pas légions. L’indignation qu’exprimaient alors François Mitterrand et les socialistes français était loin d’être partagée, en particulier par le gouvernement français de cette époque.

Isoler le Portugal fascisant sur la scène internationale

Celui-ci n’éprouvait en effet pas le moindre scrupule à soutenir ce régime à bout de souffle en lui fournissant les armes dont il avait besoin en Afrique, allant même jusqu’à édicter des mesures d’interdiction de séjour sur notre territoire des dirigeants nationalistes des colonies portugaises. Sur ces deux points, François Mitterrand interpelle vigoureusement le gouvernement français et Valéry Giscard d’Estaing, au cours d’une conférence de presse donnée à Paris en compagnie de Mario Soares, au mois d’octobre 1973. Il constate que « l’actuel contexte européen est favorable à l’isolement du fascisme et du colonialisme portugais » et appelle à une mobilisation de l’ensemble des forces démocratiques.

Nous sommes alors au moment où la « province » de Guinée-Bissau vient de proclamer son indépendance. Pour François Mitterrand, cet événement représente « un acte historique constituant un pas considérable vers l’isolement international du gouvernement portugais. » Il appelle alors avec force à ce que tout soit mis en oeuvre pour obtenir l’expulsion du Portugal de l’OTAN et pour empêcher son adhésion à la Communauté économique européenne « tant que dans ce pays n’aura pas été institué un régime démocratique, seul capable de mettre un terme aux guerres coloniales. »

La journée du 25 avril qui marque le début de ce qu’on appellera la « Révolution des œillets » est vécue comme un coup de tonnerre. Elle prend au dépourvu la plupart des dirigeants politiques en Europe et aux Etats-Unis. C’est ainsi, par exemple, que le chancelier allemand, Helmut Schmitt, expliquait encore le 24 avril à Mario Soares qui était son invité que le Portugal ne bougerait pas avant des années. « Ils (les sociaux-démocrates allemands) m’ont alors conseillé, confiera-t-il plus tard, de me préparer à affronter au moins encore dix longues années d’exil. »

S’il est surpris par cet événement que rien ne permettait de prévoir, François Mitterrand ne perd pas de temps avant d’y réagir. Outre son désir d’aider Mario Soares et les socialistes portugais à se frayer leur chemin dans cette situation compliquée, il perçoit immédiatement que les répercussions en Europe de ce qu’on vient de baptiser « Révolution des œillets » ne vont cesser d’aller en s’amplifiant. Le scénario qui a commencé à être joué sur les rives du Tage peut être lourd de conséquences pour l’ensemble des forces de la gauche européenne. En France, tout particulièrement.

La réunion de Latche

Dès les 23 et 24 mai, soit un mois après la chute du fascisme portugais, il organise chez lui, à Latche, une réunion des principaux dirigeants des partis socialistes de l’Europe du Sud. Sont alors présents : Felipe Gonzalez, du PSOE, Guido De Martino, du PS italien, Andréas Papandréou, du Pasok grec, C. Protopapas de l’Union socialiste démocratique, de Grèce, mais aussi Cools du PS belge. Mario Soares, en dépit du désir qu’il en a exprimé, n’est pas présent à ce rendez-vous en raison de la situation politique alors très difficile à Lisbonne. Il est représenté par Ferrera, membre du bureau du PSP.

Quant aux socialistes français, ils sont représentés par Pierre Mauroy, Robert Pontillon, Lionel Jospin, Didier Motchane et Pierre Guidoni.

L’objectif principal de cette rencontre de travail est de dégager une stratégie commune aux forces de gauche dans cette région de l’Europe.

Le souhait de François Mitterrand d’amener les socialistes du Sud de l’Europe sur une ligne commune tenait à plusieurs considérations.

Tout d’abord, il avait la volonté de mettre en oeuvre tout ce qui était dans ses moyens pour aider les socialistes portugais dans cette phase nécessairement critique.

En second lieu, force lui était de constater que certains éléments de la situation à Lisbonne avaient quelques similitudes avec celle qui prévalait en France. Dans les deux cas, les socialistes avaient à prendre en considération des partis communistes actifs et influents. Mais pendant qu’en France François Mitterrand se donnait les moyens de s’engager et de tenir ferme sur une stratégie d’Union de la gauche, le scénario portugais risquait de dégénérer au milieu de tensions entre socialistes et communistes qui étaient déjà vives. Il lui fallait donc tout faire pour éviter que l’évolution des événements du Portugal ne vienne interférer avec la stratégie qu’il venait de choisir pour la France. Une « aventure » strictement communiste au Portugal, excluant pour l’essentiel les autres forces démocratiques qui commençaient à se manifester et à se structurer, aurait sans doute ruiné durablement la marche vers le pouvoir de la gauche française.

Mobiliser l’Internationale socialiste

L’initiative de Latche s’inscrit également dans une dimension plus large, celle de l’Internationale socialiste. A l’intérieur de cette organisation, François Mitterrand doit bien constater qu’en signant le programme commun de gouvernement avec les communistes il s’est coupé de formations influentes qui observent cette démarche avec quelques réticences.

Mis à part Olof Palme et les socialistes suédois qui lui ont à maintes reprises manifesté leur confiance, les autres partis scandinaves, les Britanniques, les Allemands et les Autrichiens demeurent plus que réservés quant à ce choix.

François Mitterrand juge alors que le temps est venu pour les socialistes français de se chercher des alliés dans une Europe du Sud en plein bouleversement. Il a besoin que se forge un langage commun qui permettrait de rééquilibrer le jeu des influences au sein de la gauche européenne, sortant ainsi son parti de son relatif isolement.

Dans les pays du Nord, les partis socialistes sont très faibles, quand ils ne sont pas interdits. A l’inverse, dans les pays du Sud, les socialistes sont partout confrontés, comme en France, à l’existence de partis communistes déterminés et souvent influents. Mais c’est sans doute là leur unique point de ressemblance. En effet, au-delà de ce voisinage commun, les différences sont plus que notoires.

L’hétérogénéité de l’Europe du Sud

L’expression « Europe du Sud » recouvre des réalités sociales très contrastées. C’est loin de former un ensemble homogène. En Italie, en Espagne et au Portugal, la société est profondément marquée par l’influence du catholicisme, bien plus qu’en France. Et que dire du poids de l’orthodoxie grecque dans la vie de ce pays ! Reste le Parti socialiste italien qui se montre autant qu’il peut ouvert au dialogue avec le puissant Parti communiste italien. Mais en dépit de sa bonne volonté, il en est le plus souvent pour ses frais. Depuis que Berlinguer et sa formation ont choisi ce qu’on appelle alors la stratégie du « compromis historique », le PCI préfère le plus souvent s’adresser directement à la démocratie chrétienne, négligeant ainsi les faibles forces des socialistes italiens.

Pour avoir une idée complète de ce qui se joue au cours de cette réunion de Latche, il est utile de noter la présence d’un représentant du Parti socialiste belge dans une réunion pourtant provoquée pour donner la parole à des représentants du Sud et dédiée principalement à leurs problèmes spécifiques. En fait, ce qui peut passer pour une anomalie trouve aisément son sens quand on examine ce qui anime alors cette formation et les débats qui l’agitent.

Sa présence s’explique d’abord par le besoin qu’éprouvent les Belges de tout mettre en oeuvre pour éviter que l’Europe ne soit progressivement placée sous la seule influence allemande. L’initiative de Latche vient pour eux à point nommé pour que s’amorce un processus d’équilibrage qu’ils appellent depuis longtemps de leurs voeux. A cela, il convient de souligner le phénomène de radicalisation en cours au sein de ce parti. Au cours des deux années précédentes, il s’est peu à peu avancé sur les traces du parti français. La démarche dans laquelle il s’est engagé n’a rien de formel, elle ne se traduit pas seulement par des gestes symboliques ou des proclamations de bonnes intentions. En effet, si en 1973 le parti belge a adopté comme symbole le « poing et la rose », il aussi adopté les thèses du socialisme autogestionnaire défendues alors par François Mitterrand. Pourtant, cette évolution, certes importante, a des limites et n’a guère de chance de se prolonger plus avant. Il est exclu, par exemple, compte tenu de la situation qui prévaut alors en Belgique, que cette formation envisage de passer alliance avec un P.C. d’une faiblesse insigne.

On le voit à cette rapide description : le paysage dans lequel doit se mouvoir François Mitterrand à l’occasion de cette réunion est des plus fluctuants, sans oublier qu’il est alors dans l’opposition ce qui limite ses capacités d’intervention. Il n’empêche. Ces deux journées marquent le début d’un parcours commun franco-portugais balisé de points de repères qui vont être rapidement de plus en plus précis.

Au début du mois de juillet suivant, après une réunion de l’Internationale socialiste qui s’est tenue à Londres, François Mitterrand s’envole pour Lisbonne. A Londres, il a évoqué la demande des Britanniques de discuter de sa participation à ce qui n’est encore que le Marché commun. Sa position est très claire : « Nous disons : discuter avec les Britanniques ? Naturellement, il faut discuter... » Mais il ajoute aussitôt : « On ne peut pas cependant renégocier le Marché commun. » Cette déclaration est à rapprocher de celle qu’il fait dès son retour de Lisbonne quelques jours plus tard : « Si le Portugal désire entrer dans le Marché commun comme j’ai cru le comprendre à travers les discours que j’ai entendus, et les prises de position des ministres compétents, je souhaite que le Marché commun se fasse compréhensif et qu’il puisse s’ouvrir à un pays comme le Portugal. Je ne suis pas sûr que la position du gouvernement français actuel soit là-dessus très enthousiaste et, personnellement, je souhaite que le Portugal puisse s’insérer dans cette construction. »

La réunion de Latche, aussi symbolique qu’elle ait été et la juxtaposition de ces deux prises de position nous éclairent sur l’état de sa réflexion. Elle tient alors en trois points essentiels.

L’indispensable ouverture sur l’Europe

En premier lieu, pour aider Mario Soares et les socialistes portugais, François Mitterrand perçoit clairement que l’oxygène dont ils auront rapidement besoin ne peut leur venir au final que de l’Europe.

C’est la seule façon de dépasser à terme le face à face dangereux entre les deux principales forces de gauche alors en présence. C’est la seule réponse forte qui pouvait être apportée à ceux qui, comme le responsable de la diplomatie américaine, Henry Kissinger, certains milieux de la droite portugaise et quelques groupes de l’ultra-gauche, rêvent alors d’un « Cuba européen.

Ce n’est pas le moindre paradoxe que de trouver tous ces

milieux sur cette même ligne. Mais il est un fait certain : Henry Kissinger semble alors vouloir parier sur la politique du pire. « Du côté américain, se souvient Mario Soares, Henry Kissinger soutenait qu’une révolution communiste ne serait peut-être pas une mauvaise chose, une sorte de Cuba, cela ferait une sorte de vaccin qui servirait à toute l’Europe. »

Ajoutons que cette ouverture européenne allait se montrer de plus en plus indispensable à mesure que le Portugal quitterait ses colonies africaines.

Ensuite, François Mitterrand a désormais intégré dans sa démarche générale la nécessité d’agir pour un rééquilibrage entre le Nord et le Sud de l’Europe, tant à l’intérieur de l’Internationale socialiste que dans les institutions communautaires.

Enfin, pour donner toutes ses chances à la stratégie d’Union de la gauche qu’il vient d’initier, il est indispensable que le débat et la confrontation entre les partis qui y adhèrent ne dépassent pas le cadre d’un saine concurrence. « Le mouvement est lancé et, si les formations démocratiques savent, comme je le crois, garder un contact avec les masses populaires, si elles savent interpréter leur volonté et leurs besoins, je crois que tout peut se passer dans l’harmonie et qu’en tout cas les élections municipales et législatives seront le signal de l’entrée du Portugal dans un système démocratique dont l’origine remonte aux événements du 25 avril. »

Dans le processus démocratique qui vient alors de s’engager, les communistes portugais autour d’Alvaro Cunhal hésitent. Ils souhaiteraient aller plus loin. Mais l’Espagnol Santiago Carillo et l’Italien Enrique Berlinguer, deux « eurocommunistes », montrent clairement qu’ils ne sont pas disposés à les accompagner dans cette voie. En France, Georges Marchais calcule rapidement que s’il y a une révolution communiste au Portugal, sa formation connaîtra inéluctablement un fort reflux électoral.

On peut dire que dès lors le processus démocratique au Portugal a quelques chances d’aboutir et les socialistes français peuvent dès lors persévérer dans leur stratégie d’union de la gauche.


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