28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.

François Mitterrand et les communistes


Point de vue | par Claude Estier le 4 décembre 2008

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Pour de multiples raisons et surtout si l’on souhaite éviter des polémiques rétrospectives, il n’est pas aisé de traiter des relations de François Mitterrand avec le Parti communiste. C’est sans doute la raison pour laquelle le sujet a été relativement peu développé par les historiens pourtant nombreux à avoir étudié la période.

Ces relations ont pourtant constitué un fait majeur de la vie politique française depuis le milieu des années 60 jusqu’à la fin des années 80. J’ai eu la chance d’en être pendant toutes ces années l’un des témoins privilégiés. C’est donc mon témoignage, essentiellement factuel, que je veux apporter ici.

De toute évidence, François Mitterrand n’était pas, au départ de sa carrière politique, enclin à rechercher un rapprochement, à plus forte raison une alliance, avec les communistes. Ceux-ci n’éprouvaient d’ailleurs pas la moindre sympathie à son égard comme il put le constater lors de ses premières campagnes électorales dans la Nièvre puis en étant, sous la IVe République, membre de plusieurs gouvernements que le Parti communiste combattait, à la seule exception et seulement pendant quelques mois, de celui du Front républicain au début de 1956.

Les choses commencèrent à changer en 1958 lorsque François Mitterrand s’opposa -et de quelle manière- aux conditions du retour au pouvoir du général de Gaulle. Le 28 mai, il se trouvait aux côtés de Jacques Duclos en tête de l’immense cortège populaire qui défilait de la Nation à la République. Et le 1er juin, à l’Assemblée nationale, il dénonçait en termes aussi virulents que l’orateur communiste -encore Jacques Duclos- le changement de régime qui était en train de se produire.

Devenu l’un des leaders de l’opposition, François Mitterrand consacra beaucoup de temps à réfléchir aux moyens de redresser la gauche réduite alors à une situation minoritaire dans laquelle le Parti communiste, lui-même atteint, représentait encore la seule force organisée. Ce fut la création de la Convention des Institutions Républicaines, devenue en 1964 une Fédération de clubs, soucieuse de contribuer au regroupement de ce que l’on appelait alors la « gauche non communiste ».

Il n’était pas encore question d’un véritable rapprochement avec le P.c. mais l’idée commençait à faire son chemin. On peut même trouver son origine dans la réponse que Mitterrand avait faite en 1958 au Président René Coty qui ne donna pas suite en entendant que l’homme qu’il appelait était prêt à accepter les voix communistes pour son éventuelle investiture.

Cheminement d’abord prudent. Au début de 1965, au cours des premières assises nationales de la Convention à laquelle je venais d’adhérer, je présentai une motion préconisant l’unité d’action avec le Parti communiste. Mitterrand fit en sorte qu’elle soit repoussée mais il s’en expliqua plus tard dans une préface à un de mes livres [1] :
« J’avais soutenu qu’une telle initiative était prématurée tant que les socialistes n’auraient pas cimenté leur propre unité. Nous nous étions affrontés clairement. Nous recherchions le même objectif et divergions sur les moyens ou plutôt sur la méthode. Je pensais que j’avais raison. Je savais qu’il n’avait pas tort ».

C’est pourtant à peine quelques mois plus tard que les choses changent vraiment. Après l’échec de la tentative de Gaston Defferre, François Mitterrand est décidé à être candidat à l’élection présidentielle de décembre 1965 contre le général de Gaulle. Mais il exprime trois conditions : avoir l’appui de Pierre Mendès France, le soutien de la Sfio et que le Parti communiste ne présente pas de candidat contre lui. Les deux premières ne suscitèrent guère de difficultés majeures. Quant à la troisième, elle provoqua d’âpres discussions au sein de la direction du Pc. Mais son secrétaire général, Waldeck Rochet, qui avait connu Mitterrand à Londres pendant la guerre et qui appréciait sa ferme opposition à de Gaulle, sut plaider habilement en faveur de sa candidature.

Roland Dumas et moi suivions jour après jour la progression de ce plaidoyer qui aboutit, le 23 septembre, à une décision favorable du Comité central. Celui-ci renonçait même à toute négociation en se contentant d’une « plateforme acceptable par tous », idée que Mitterrand faisait sienne en s’adressant « sans exclusive à toutes les organisations qui se reconnaissent dans la gauche française ».

Même s’il n’y eut pendant les deux mois de campagne électorale aucun contact direct entre le candidat et les dirigeants du PC [2], les suffrages communistes ne lui manquèrent pas le 5 décembre, lui permettant de mettre de Gaulle en ballottage, ni quinze jours plus tard où il atteignait 45% des voix. Une démonstration était faite qui allait être déterminante pour la suite : même en retirant les voix d’extrême droite qui avaient uniquement voté contre de Gaulle, il ressortait des chiffres que quatre à cinq millions d’électeurs de gauche non communistes n’hésitaient plus à mêler leurs bulletins à ceux des communistes, ce qui était un fait totalement nouveau depuis la rupture de 1947.

Un climat nouveau

Durant cette campagne électorale était née la Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste qui regroupait notre Convention des Institutions Républicaines dont Louis Mermaz était le secrétaire général, la Sfio de Guy Mollet et les radicaux de gauche dirigés par René Billières. Au vu des résultats électoraux, la Fgds, dont Mitterrand devenait tout naturellement le président, pouvait s’estimer assez forte pour engager enfin des négociations avec le Parti communiste.

Malgré les réticences des radicaux, une première rencontre a lieu le 13 décembre 1966 au siège de la Fédération, rue de Lille. Lorsqu’elle s’achève au bout d’une heure et demie, les photographes se bousculent pour prendre le cliché de la poignée de mains entre François Mitterrand et Waldeck Rochet, la première du genre puisque rien de tel ne s’était produitpendant la campagne présidentielle. Trois autres rencontres suffiront pour élaborer et conclure un accord qui est rendu public le 21 décembre.

La presse, surprise, commente abondamment l’événement alors que les porte-parole de la droite, à l’instar d’Alain Peyrefitte, estiment que « plumer la volaille socialiste ne sera qu’un jeu d’enfant pour les communistes ».

Dans les années suivantes, on ira beaucoup plus loin mais il est certain que cette plateforme commune de décembre 1966 aura marqué dans l’histoire de la gauche. « Ce jour là, a écrit François Mitterrand, a commencé la marche irréversible vers l’unité. » [3]

Conclu dans la perspective des élections législatives de mars 1967, l’accord a créé une véritable dynamique à gauche. Au soir du premier tour, le 5 mars, alors que plus de 80% des électeurs inscrits sont allés voter, la Fgds totalise 4.200.000 voix soit près de 19% mais reste derrière le Parti communiste qui dépasse encore les 5 millions de suffrages, soit plus de 22%.

La gauche reste minoritaire mais le climat en son sein est totalement changé. Dès le lendemain, un accord est signé pour une candidature unique dans toutes les circonscriptions en ballottage. Les communistes se montrent même très conciliants en acceptant, dans treize cas, de laisser la place aux candidats de la Fgds arrivés derrière eux mais considérés comme mieux placés pour l’emporter.

Malgré un retard de 3.000 voix sur le candidat communiste, je suis l’une de ces exceptions, ce qui me permettra de battre à l’arraché le ministre gaulliste Alexandre Sanguinetti et de devenir député du 18e arrondissement de Paris.

La gauche a fortement progressé par rapport à la législature précédente avec un total de 193 élus (79 Pcf, 116 Fgds, 4 Psu) qui, souvent rejoints par les candidats centristes d’opposition, vont mener la vie dure au premier ministre Georges Pompidou, à commencer par François Mitterrand lui-même, reconnu comme le leader de la gauche au Palais Bourbon. Avec des hauts et des bas, le cheminement au sein de la gauche se poursuit. Une nouvelle rencontre au sommet entre Pc et Fgds a lieu le 15 février 1968.

Le 24 est publiée une plate-forme commune que François Mitterrand et Waldeck Rochet présentent ensemble.

Le document comporte de nombreux points d’accord sur les institutions, la défense des libertés avec cependant des nuances et même des divergences, en particulier sur l’ampleur de la hausse des salaires ou sur l’étendue des nationalisations, la plus grave se situant sur la construction européenne à laquelle les communistes demeurent foncièrement hostiles. Mais, dans l’ensemble, ce document commun, qui déclenche la fureur de Pompidou, marque un nouveau progrès dans la voie de l’unité.

C’était sans compter sur les événements de mai qui créent brusquement une situation entièrement nouvelle. Ni la Fgds ni le Parti communiste ne sont réellement en phase avec les manifestations du Quartier Latin, en dépit des interventions multipliées à l’Assemblée nationale et de l’énorme défilé du 13 mai où tous les dirigeants de la gauche se retrouvent à la tête de 700.000 personnes entre la République et Denfert-Rochereau. Mais le 22 mai, le rejet de la motion de censure contre le gouvernement Pompidou souligne le décalage entre le Parlement et le pays avec des dizaines de milliers d’étudiants aux prises avec la police et, maintenant, des millions de travailleurs en grève.

Le 28, François Mitterrand avait tenté de renverser la situation au cours d’une conférence de presse en se déclarant candidat au cas où le pouvoir, fortement ébranlé, deviendrait vacant. Cependant, après être allé se « ressourcer » en Allemagne auprès du général Massu, de Gaulle reprenait le 30 les choses en mains et décidait la dissolution de l’Assemblée nationale et de nouvelles élections.

Le 30 juin, les résultats sont catastrophiques pour la gauche : le Parti communiste perd 39 députés, la Fgds 58 (dont tous les conventionnels à la seule exception de Mitterrand lui-même). La Fgds est morte et la droite se retrouve avec une majorité écrasante de 358 députés. Tout est à recommencer.

Si l’ensemble de la gauche a ainsi subi une grave défaite, le Parti communiste s’en remettra plus vite. On le constatera lors de l’élection présidentielle de mai-juin 1969 consécutive à l’échec du référendum sur le Sénat qui a conduit le général de Gaulle à se retirer.

Candidat d’une gauche non communiste désunie, Gaston Defferre, bien qu’épaulé par Pierre Mendès France, atteindra à peine 5% des voix -Michel Rocard candidat du Psu en obtiendra 3%- alors que le candidat du Pc Jacques Duclos en recueille, lui, 21%.

François Mitterrand qui s’est tenu à l’écart de cet épisode peu glorieux est renforcé dans sa conviction que la force électorale du Parti communiste tient pour une grande part à la faiblesse et à la désunion de la gauche non communiste qui en détournent un grand nombre d’électeurs.

Il est plus que jamais convaincu que seule l’union au sein d’une grande formation socialiste homogène et structurée permettra de regagner des voix sur le Parti communiste et de rétablir un minimum d’équilibre entre les deux grands courants de la gauche, condition nécessaire pour que celle-ci puisse espérer l’emporter !

Le pari d’Epinay

C’était tout l’enjeu — et le grand pari — du Congrès d’Epinay qui, après une longue et intense préparation, se tient en juin 1971.

Au-delà de l’affrontement visible entre, d’une part, les conventionnels de Mitterrand et l’alliance Mauroy-Defferre et, d’autre part, les fidèles de Guy Mollet et d’Alain Savary qui lui a succédé Cité Malesherbes, c’est un grand débat de fond qui sépare les protagonistes en particulier sur la question des rapports avec le Parti communiste. Tandis que les seconds souhaitent poursuivre le dialogue idéologique engagé depuis un certain temps déjà sur les conditions nécessaires pour surmonter la rupture de 1920, François Mitterrand est persuadé que ce dialogue n’est pas près d’aboutir, qu’il constitue donc une perte de temps et qu’il est plus efficace de rechercher avec le Pc un accord programmatique. Avec le renfort du Ceres de Jean-Pierre Chevènement, c’est cette dernière thèse qui l’emporte finalement d’une courte majorité et qui fait de François Mitterrand le premier secrétaire du nouveau Parti socialiste.

Une fois encore, la droite et une grande partie des medias apprécient mal la portée de l’événement, soit en qualifiant Mitterrand d’ « usurpateur », soit en ressortant la vieille rengaine de la volaille socialiste devant être plumée par le Parti communiste.

Plus curieusement, les communistes eux-mêmes, par la plume de René Andrieu dans « l’Humanité », voient dans la conclusion du congrès « un recul de l’aspiration unitaire » du fait de l’abandon du dialogue idéologique.

Le nouveau parti s’était cependant très rapidement mis au travail et, sous la direction de Chevènement, fut élaboré un programme « Changer la vie » qui fut adopté à l’unanimité le 12 mars 1972 à la Convention nationale de Suresnes.

A partir de là, et malgré que les deux partis se soient opposés sur le référendum organisé par Georges Pompidou sur l’entrée de la Grande-Bretagne et des trois pays nordiques dans le Marché commun, il ne fallut pas plus de deux mois pour aboutir, le 27 juin, à la conclusion d’un programme commun de gouvernement qui devait recevoir deux semaines plus tard l’adhésion du Mouvement des Radicaux de Gauche.

Le programme commun

Cette fois, les communistes étalent satisfaits, Georges Marchais affirmant qu’il s’agissait d’ « un événement d’une portée considérable qui fera date dans l’histoire du mouvement ouvrier et démocratique de notre pays ».

Document historique sans aucun doute puisque, pour la première fois, des partis de gauche présentaient aux Français, en entrant dans les détails -trente-cinq chapitres-, le programme qu’ils entendaient mettre en œuvre en allant ensemble au gouvernement.

La nouvelle dynamique ainsi créée allait se manifester dès les élections législatives de mars 1973 où la droite perdait globalement une centaine de sièges, n’était plus majoritaire en voix, tandis que l’Ugsd, regroupant socialistes et radicaux, obtenait 102 élus soit le double de 1968, le Pc passant de son côté de 34 à 73 députés.

En voix, le Pc était encore le premier parti de gauche mais il ne devançait plus que de 300 000 suffrages le Ps dont la progression était considérée par tous les observateurs comme l’événement majeur de ces législatives.

On dira plus tard que dès ce moment le Parti communiste avait pris ombrage de cette progression et commençait à se demander si la stratégie du programme commun qu’il avait tellement souhaitée lui était réellement profitable. Mais rien n’indiquait alors qu’il ait l’intention de la remettre en cause.

Le 8 mars 1974, Georges Marchais accordait une longue interview à « l’Unité » dans laquelle il se félicitait des résultats obtenus et de la consolidation de l’union de la gauche. Et quelques semaines plus tard, la mort de Georges Pompidou ayant provoqué une nouvelle élection présidentielle, le Parti communiste se ralliait rapidement à la candidature de François Mitterrand investi par le Parti socialiste.

Dès le 5 avril, Georges Marchais avait adressé à Mitterrand une lettre proposant la désignation par les trois partis du programme commun d’un candidat unique dès le premier tour en ajoutant : « Notre Comité central estime que vous pourriez être ce candidat ».

La campagne électorale est brève et intense. Dans chacun des meetings du candidat, les communistes sont présents et Georges Marchais lui-même à celui de la Porte de Versailles à Paris où se pressent 100.000 personnes.

Le 5 mai, François Mitterrand arrive largement en tête avec plus de Il millions de voix soit 43,24% des voix et donc Il% de plus qu’en 1965 ce qui mesure bien le chemin parcouru. Si l’on considère que le Parti communiste représente encore cinq millions d’électeurs, il apparaît que davantage de Françaises et de Français non communistes sont désormais acquis à l’union de la gauche avec les communistes.

Le duel du second tour entre Mitterrand et Giscard d’Estaing passionne les Français.

Le 19 mai, 87% des électeurs inscrits vont voter. Il manquera 400.000 voix à François Mitterrand mais avec près de 13 millions de suffrages, il se trouve à un niveau jusque-là jamais atteint par la gauche.

Décidé à poursuivre la bataille, François Mitterrand souligne dès le lendemain que les socialistes ont bien des raisons d’être optimistes : les choix faits depuis Epinay ont été ratifiés par des millions de nouveaux électeurs.

Marchais et Mitterrand

L’échec n’a d’ailleurs nullement entamé le bon climat à l’intérieur de la gauche. Georges Marchais à la télévision, François Mitterrand devant la presse appellent presque dans les mêmes termes à amplifier l’union sur des bases plus solides encore.

J’ai pu être personnellement témoin des bonnes relations qui s’étaient instaurées entre les deux hommes pourtant si différents par leur origine, leur formation ou leur culture.

Marchais éprouvait face à Mitterrand une sorte de fascination et n’était pas avare à son égard de manifestations d’amitié. Mitterrand était sans doute plus réservé mais reconnaissait dans ce partenaire une authenticité ouvrière qui justifiait à ses yeux l’accord passé avec lui.

C’est pourtant peu après que les choses allaient commencer à se gâter. A l’automne 1974 se produisent deux événements que le Parti communiste n’allait guère apprécier. Ce fut, en octobre, les « Assises du socialisme » qui marquaient un élargissement du Ps avec l’arrivée de Michel Rocard et d’une majorité du Psu ainsi que d’un certain nombre de syndicalistes chrétiens. Ensuite, une série d’élections législatives partielles se traduisaient par une progression générale des candidats socialistes tandis que ceux du Pc enregistraient une certaine stagnation.

Il semblait bien que plusieurs dirigeants communistes avaient alors mis en cause ce qu’ils considéraient comme une trop grande faiblesse de Georges Marchais à l’égard de Mitterrand. D’où le déclenchement d’une polémique contre le Ps accusé par exemple, par Roland Leroy de « rejoindre les plans du grand capital ».

Ce procès soudain se prolongeant au congrès que le Pc tenait fin octobre à Vitry où Marchais lui-même accumulait les critiques accusant le premier secrétaire du Ps d’un comportement « dominateur et sûr de lui ». Il était cependant étonnant d’entendre plusieurs responsables communistes affirmer que, déjà en mai, ils avaient mis Mitterrand en garde contre son comportement lors de la campagne présidentielle, ce qui ne correspondait à aucune réalité.

Pendant la campagne elle-même, Georges Marchais était venu à trois reprises s’entretenir avec Mitterrand à son domicile. Sans doute avait-il regretté que le Pc ne soit pas représenté en tant que tel dans l’équipe de la tour Montparnasse mais il n’avait jamais exprimé de sérieuses critiques sur la manière dont était menée la campagne.

Tout au contraire, le soir du grand meeting de la porte de Versailles, nous avions été plusieurs à le voir féliciter Mitterrand avec chaleur pour sa prestation, ce qui avait été le cas aussi de Jacques Duclos.

Dans toutes les villes de province, les dirigeants communistes étaient au premier rang des meetings. A Rouen, par exemple, Roland Leroy, l’un de ceux qui venaient de déclencher la polémique, avait accueilli le candidat de la gauche avec une cordialité remarquée.

Pour faciliter les choses et désarmer une campagne de la droite sur le poids supposé des communistes dans un futur gouvernement de gauche, Marchais avait même été jusqu’à déclarer quelques jours avant le scrutin que le Parti communiste ne revendiquerait aucun des « ministères-clés » de l’Intérieur, des Affaires étrangères ou de la Défense nationale.

Une explication plus plausible est que le Pc n’a constaté qu’à retardement que la campagne de Mitterrand avait sensiblement conforté dans l’opinion non seulement l’image de celui-ci mais aussi celle du Parti socialiste. Les élections partielles d’octobre avaient agi comme un révélateur. En fait, les dirigeants communistes acceptaient mal que l’Union de la gauche pour laquelle ils avaient tellement milité leur fasse perdre au sein de cette gauche la première place qu’ils occupaient depuis la Libération et qu’ils ne devaient plus jamais retrouver.

Respecter l’aspiration unitaire

En dépit de ce brusque changement d’attitude de son principal partenaire, François Mitterrand réaffirme sa volonté de respecter l’aspiration unitaire telle qu’elle s’est exprimée le 19 mai. Une motion de censure déposée en commun contre le gouvernement Chirac recueille en tout cas la totalité des 183 voix communistes, socialistes et radicaux de gauche.

Au congrès socialiste de Pau, fin janvier 1975, un débat s’instaure sur la manière de renouer avec le Parti communiste. Contrairement au Ceres qui souhaite une initiative de notre part, Mitterrand estime que c’est au Pc de faire le premier geste en mettant fin la polémique. Cette dernière thèse l’emporte largement mais le Ceres refuse de s’y rallier, ce qui conduit à une rupture de la coalition d’Epinay. Rupture dans laquelle le Parti communiste voit un « glissement à droite » tandis que « l’Humanité » n’hésite pas à titrer : « François Mitterrand confirme son refus de l’action commune avec le Parti communiste ».

Par une cuneuse coïncidence, c’est alors même que les communistes français poursuivent leur polémique que les communistes soviétiques reçoivent en grande pompe à Moscou une importante délégation socialiste conduite par François Mitterrand qui va pouvoir débattre pendant plusieurs heures avec le grand idéologue du Pcus Mikhaïl Souslov. A ses côtés se trouvait Boris Ponomarev qui nous surprit en se félicitant que le Parti socialiste français manifeste son désir de poursuivre la coopération avec le Parti communiste sur la base du programme commun !

Peu après notre retour de Moscou, le Parti socialiste tenait une Convention nationale sur le thème de ses relations avec le Pc à partir d’un rapport présenté par Lionel Jospin et qui traitait à la fois de l’histoire de ces relations depuis la scission de 1920 et des évolutions récentes qui avaient permis un rapprochement. Avec une question centrale : comment faire avancer la gauche en allant plus loin que le programme commun ? Adopté à l’unanimité, ce rapport allait faire baisser la tension, ce qui permettait, le 25 juin 1975, la tenue, pour la première fois depuis un an, d’un « sommet » entre François Mitterrand, Georges Marchais et Robert Fabre.

Un événement d’un autre ordre intervient en octobre. Les huit leaders socialistes et communistes d’Italie, d’Espagne, du Portugal et de France ont accepté de s’exprimer dans « l’Unité » dans le cadre d’une enquête intitulée : « Au Sud, du nouveau ».

Pendant quatre semaines, Felipe Gonzalez et Santiago Carrillo, Mario Soares et Alvaro Cunhal, Francesco de Martino et Enrico Berlinguer, et enfin François Mitterrand et Georges Marchais évoquent longuement les perspectives qui s’offrent à l’ensemble de la gauche dans leurs pays respectifs. Compte tenu de la polémique qui a occupé les mois précédents, le fait que Georges Marchais ait accepté de participer à cette enquête ne passe pas inaperçu. D’autant que, tout en soulignant « les différences essentielles qui existent entre les deux partis », il s’exprime en termes modérés en soulignant que « le fait qu’ils se soient mis d’accord sur un programme d’un contenu social avancé est d’une grande importance pour le développement de rapports nouveaux ». Ce qui permet à François Mitterrand de conclure en se déclarant optimiste sur la vitalité de la stratégie de l’union de la gauche. Il profite de cet entretien pour se situer clairement lui-même dans l’histoire du socialisme :
« A Epinay, nous n’avons pas inventé le socialisme. Nous avons adopté la stratégie de l’Union de la gauche qui présupposait elle-même l’unité des socialistes. Il y a beaucoup d’événements du passé du socialisme français que je rejette. A tort ou à raison, j’ai été personnellement en désaccord avec bien des aspects de la politique de la Sfio entre 1947 et 1958 et j’ai combattu son ralliement provisoire au gaullisme. Mais quand la Sfio, longtemps et glorieusement identifiée au mouvement ouvrier, s’est divisée après 1920 en deux partis antagonistes, ceux qui ont maintenu avec Léon Blum la “vieille maison” l’ont fait en vertu d’un principe qui reste pour moi fondamental : socialisme et liberté ne font qu’un. L’héritage dont je me réclame est tout entier contenu dans le discours prononcé à Tours par Léon Blum, qui constitue à mon avis une référence majeure. S’il y a aujourd’hui un Parti socialiste, c’est au courage de quelques uns, à cette époque, qu’on le doit. Le refus du marxisme-léninisme (et pour être tout à fait clair, la vision léniniste du marxisme) dans sa théorie comme dans sa pratique, a sauvegardé les chances de ce que vous appelez « les nouvelles perspectives du socialisme français ». Je n’ai pas voulu dire autre chose lorsque j’ai affirmé que si le choix de Tours s’imposait à nouveau, je ferais celui de Blum ».

Au début de février 1976, le Parti communiste tient à Saint-Ouen son 22e congrès ouvert par un long rapport de Georges Marchais qui comporte plusieurs innovations dont la dénonciation « d’actes injustes et injustifiables » commis en Union soviétique et surtout l’abandon de la notion de dictature du prolétariat expliqué par le fait que « le monde a changé » et qu’il faut « tenir compte de la réalité française ». S’il porte encore un jugement critique sur le Parti socialiste, on est loin, en tout cas dans la forme, du procès entretenu tout au long de l’année précédente. Ce dont beaucoup d’observateurs concluent que le Pcf envisage désormais sérieusement sa participation à un gouvernement de gauche.

Listes uniques de la gauche

Les élections cantonales de mars marquent une nouvelle progression du Ps qui atteint 26% et gagne plus de 200 sièges mais non au détriment du Pc qui en gagne de son côté 75. A la mi-mai, le congrès socialiste de Dijon décide à l’unanimité que, pour les municipales de 1977, il ne saurait y avoir d’autres alliances qu’à gauche avec la recherche systématique de listes d’union. Etant entendu, rappelle François Mitterrand, qu’il s’agit à la fois d’affirmer la présence socialiste et de renforcer l’union de la gauche.

Cette stratégie est officialisée par les trois partis du programme commun, le Parti communiste ayant même accepté que la composition des listes de candidats tienne compte des derniers résultats électoraux obtenus par chacun d’eux. Le climat est donc de nouveau au beau fixe quand se déroulent les élections municipales. Le premier tour, le 13 mars, est pour les listes d’Union de la gauche un grand succès qui sera encore amplifié au second : la gauche emporte 157 des 221 villes de plus de 30.000 habitants dont 81 au lieu de 44 pour le Ps et 72, au lieu de 50 pour le Pc.

Le Président de la République accuse le coup en remplaçant quelques ministres mais tous les sondages indiquent que la majorité de l’opinion met ses espoirs dans la gauche pour les élections législatives de 1978. C’est alors que surgit un obstacle imprévu qui va tout compromettre. Quelques jours après le second tour des élections municipales, Georges Marchais a adressé à François Mitterrand une lettre dans laquelle il souhaite une rencontre prochaine des trois formations signataires du programme commun pour examiner les conditions de son actualisation. Le premier secrétaire fait le 7 avril à cette lettre une longue réponse dans laquelle, soulignant tout ce qui a changé en France et dans le monde depuis 1972, il déclare que les socialistes sont « favorables à une discussion qui aura pour objet de relier les propositions du programme commun aux faits tels qu’ils se présentent aujourd’hui ». Et il précise ce que pourrait être le cadre de cette discussion :
1) Prendre acte des points acquis au plan national et international ;
2) Adapter aux réalités nouvelles « tout en évitant de déclencher des déséquilibres incontrôlables » un certain nombre de mesures économiques et sociales ;
3) Tenir compte des modifications du contexte, notamment dans le domaine législatif.

En outre, François Mitterrand souhaite que l’actualisation du programme commun permette de prendre en compte un certain nombre d’éléments nouveaux sur le plan des libertés, de la politique extérieure et de l’économie. Il suggère enfin que soit retenues un certain nombre de propositions déjà faites par le Ps comme la création de 150.000 emplois publics, la réduction progressive à 36 heures de la durée hebdomadaire du travail ou la création d’un impôt sur les fortunes supérieures à 2 millions de francs. Un « sommet » des trois partis se tient le 17 mai. Il se déroule dans de bonnes conditions et, comme l’indiquent les images télévisées de Mitterrand, Marchais et Fabre à la sortie de la réunion, « avec la volonté de réussir ». Un point positif est déjà acquis depuis que Georges Marchais a annoncé que le Parti communiste pourrait accepter l’élection du Parlement européen au suffrage universel. La principale difficulté se situe au chapitre des nationalisations que les communistes voudraient étendre au pétrole, à la sidérurgie et au groupe Peugeot-Citroën alors que François Mitterrand a exprimé sa préférence pour des prises de participation publiques majoritaires évitant l’étatisation et le rachat total du capital. Sans trancher, le sommet a chargé un groupe tripartite d’élaborer des propositions acceptables par tous dans l’ensemble des domaines considérés.

Vers la rupture

Mais, curieusement, au lendemain du congrès socialiste de Nantes qui, après un long débat idéologique, a renforcé l’autorité de Mitterrand sur le parti, les communistes déclenchent une nouvelle polémique. S’exprimant à France-Inter, Georges Marchais accuse Mitterrand de vouloir imposer un « diktat » ou de lui faire signer « un chèque en blanc ».

Mitterrand réplique aussitôt dans son « Bloc Notes » de l »Unité daté du 25 juin : « Les faux procès sont instructifs puisqu’ils révèlent les vraies pensées. Faux procès, en particulier, l’accusation selon laquelle le Parti socialiste songerait, dans l’hypothèse d’une victoire de la gauche, à substituer son programme au programme commun. Comme s’il pouvait y avoir contradiction entre les deux ! Qui peut le plus peut le moins.

« Le programme commun exprime un compromis que nous avons accepté et qui nous oblige. Depuis cinq ans qu’il existe, pas un mot, pas un acte de notre part n’autorisent nos partenaires à douter de la valeur de cet engagement. Le Parti communiste rentrerait dans la zone dangereuse des incriminations et des sentences arbitraires qui ont jalonné une histoire assez proche pour qu’elle reste dans nos mémoires s’il continuait d’instruire ce mauvais dossier. Par exemple, si Georges Marchais s’étonne que le Parti socialiste veuille en terminer avec l’actualisation du programme commun avant même d’avoir révisé sa politique de défense nationale, je m’étonne plutôt que le Parti communiste ait révisé sa politique de Défense nationale avant d’avoir actualisé le programme commun. [4] En fait, quelles que soient ses raisons, bonnes ou non, il a, en virant de bord à 180 degrés, rompu unilatéralement les accords qui nous liaient. Bien entendu, cela ne s’appelle pas un diktat.
Je me permettrai enfin de remarquer à l’usage de Georges Marchais que rares sont les chèques en blanc parus en librairie et qui comportent trois signatures au terme de 92 pages (Editions Flammarion) et de plus de 25.000 mots, avec une date d’émission et l’adresse des destinataires, et barrés de surcroît, pour éviter que quelqu’un d’autre ne les empoche »

C’est donc dans un climat tendu que s’ouvrent, le 14 septembre, les discussions sur l’actualisation du programme commun sans qu’on puisse toutefois ce jour là présager d’une rupture.

Plusieurs chapitres faisaient même rapidement l’objet d’accords, en particulier sur l’éducation et sur certaines mesures sociales.

La grande divergence se situait au chapitre des nationalisations que les communistes voulaient étendre considérablement en y incluant toutes les filiales des neuf grands groupes qui figuraient dans le programme de 1972.

Devant leur intransigeance, Robert Fabre, au nom des Radicaux de gauche, décide de se retirer des négociations qui sont donc interrompues à l’heure des journaux télévisés de 20 heures qui permettent ainsi à des millions de Français de prendre en direct connaissance de l’événement.

François Mitterrand rend alors publique une déclaration solennelle :
« Je m’adresse d’abord aux millions de Françaises et de Français, la majorité, qui ont mis dans la gauche, et plus précisément dans l’Union de la gauche, leur confiance et leur espoir.
Ils savent que depuis douze ans, dans les bons et les mauvais jours, je n’ai cessé de croire que l’union, et seulement l’union, l’Union de la gauche, sera capable de leur apporter ce qui leur manque le plus, l’égalité des droits et des chances, la responsabilité de leurs propres affaires, la certitude que la France retrouvera l’élan des grands moments de son histoire. En dépit des traverses, je le crois encore, je le crois toujours et c’est ce que je viens leur dire aujourd’hui.
J’imagine qu’hier soir, ce matin, ils ont appris avec tristesse que par le double effet des surenchères et des jeux politiques cette union cimentée en 1972, par le programme commun de gouvernement de la gauche, était en péril.
Or le programme commun est un bon programme. Il rassemble les travailleurs et défend leurs justes intérêts. Il répond aux questions que pose la crise économique, sociale, culturelle de la société occidentale. Il propose le véritable changement, hors duquel notre pays continuera de subir la loi des privilèges et le règne de l’injustice.
Ce programme nous l’avons, gardons-le. Nous devons, certes, l’adapter aux réalités du moment, et notamment tenir compte des conséquences de l’inflation, du chômage, de la baisse du pouvoir d’achat, de l’aggravation des inégalités. Mais nous devons veiller tout autant à préserver le pacte fondamental qui a permis à la gauche de devenir en peu d’années la première force du pays. « C’est dans cet esprit que le Parti socialiste sert et continuera de servir l’union ».

La rupture n’est cependant pas encore consommée.

Les trente négociateurs de la gauche se retrouvent encore les 21 et 22 septembre au siège du Parti communiste. Mais celui-ci maintient ses positions sur les nationalisations et ne prend même pas acte d’une proposition socialiste qui pouvait permettre un accord sur la sidérurgie. Georges Marchais et ses camarades ont visiblement décidé d’en finir. Alors que les délégations sont encore réunies, l’édition de « l’Humanité » sort avec en « une » un dessin montrant Mitterrand et Fabre félicités par Giscard d’Estaing !

On pouvait se demander pourquoi les communistes avaient voulu cette rupture. Sans doute jugeaient-ils que l’inversion du rapport de forces entre le Ps et le Pc les empêchait d’accepter un compromis tel que celui auquel ils avaient adhéré sans grande difficulté cinq ans plus tôt quand ils avaient la primauté sur la gauche, la controverse sur les nationalisations n’étant alors qu’un prétexte.

Tirs croisés

Il reste qu’au lendemain de ce funeste 22 septembre, « l’Humanité » repartait de plus belle dans la dénonciation du Ps tandis que Georges Marchais utilisait dans le même sens les heures d’antenne que lui offraient volontiers les chaînes de radio et de télévision.

Le Parti socialiste doit donc faire face à des tirs croisés du Pcf et de la droite. Dans la même journée, le 6 octobre, sur Tf1, Georges Marchais à 13 heures et Raymond Barre à 20 heures s’en prennent violemment et presque dans les mêmes termes à François Mitterrand. Les journalistes qui interrogent celui-ci semblent étonnés de le voir se faire de nouveau le chantre de l’Union de la gauche.

C’est la position que réaffirme le Comité directeur en votant à l’unanimité, la minorité s’y étant ralliée, une résolution reprenant le détail des positions que la délégation socialiste avait défendues lors des discussions sur l’actualisation et rappelant les ouvertures faites qui auraient pu permettre un accord. Document que « l’Humanité » et le Bureau politique de Pc qualifient aussitôt de « rideau de fumée » et de « tentative de camouflage », ce qui n’est pas forcément l’avis de tous les militants communistes.

L’hebdomadaire « France nouvelle » a d’ailleurs cru devoir publier la lettre de l’un d’eux qui reproche à son parti de « développer une polémique stérile cassant la dynamique unitaire », ce qui est aussi l’avis d’une militante parisienne qui, dans une tribune libre du « Monde », s’inquiète de « l’aveuglement » du Pcf.

Autre signe caractéristique : le dernier sondage Sofres indique que 66% des électeurs communistes font encore confiance à François Mitterrand dont, en tout cas, le procès que la direction communiste poursuit contre lui n’a pas altéré l’image.

Le 13 novembre, le Ps propose une réunion des trois partis de gauche pour explorer la possibilité d’une reprise des discussions au sommet. La rencontre a bien lieu mais les propos du représentant communiste, en l’occurrence Charles Fiterman, laissent peu d’espoir qu’elle puisse avoir des suites positives.

Le Parti socialiste décide donc de publier en brochure le programme commun complété par ses propres propositions pour l’actualisation afin que « tous ceux qui le désirent aient la possibilité de juger sur pièces », François Mitterrand commente : « Notre parti n’a qu’un combat : celui qu’il mène contre la droite. Il n’a qu’une stratégie : l’Union de la gauche ».

Ce rappel constant ne modifie pas le comportement du Parti communiste dont une conférence nationale fait nettement apparaître qu’il préfère ne pas aller au pouvoir dans un rapport de forces défavorable avec le Parti socialiste. Il introduit même une difficulté nouvelle en subordonnant tout accord de désistement aux législatives de mars au pourcentage de voix qu’il aura lui-même obtenu au premier tour.

On est maintenant à moins de deux mois des élections. Tandis que les sondages n’accordent pas plus de 45% des voix à la droite, Raymond Barre, devenu chef de guerre, multiplie les attaques contre François Mitterrand.

Le 12 mars, le Ps espère 7 millions de voix. II n’en obtient que 6.500.000, devançant certes le Pcf de près de 600.000 voix mais avec un peu plus de 45%, sans compter l’extrême gauche, le total de la gauche est légèrement inférieur à celui de la droite.

Rien n’est encore joué mais l’accord qui intervient dès le lundi pour le second tour et dont François Mitterrand donne connaissance à la presse, entouré de Georges Marchais et de Robert Fabre, arrive bien tard pour relancer la dynamique unitaire.

C’est le constat que l’on doit faire le 19 mars : la gauche et la droite ne sont séparées que par moins de 380.000 voix sur plus de 26 millions de votants, soit le même écart qu’à l’élection présidentielle de 1974. Mais la majorité sortante conserve 90 sièges d’avance sur la gauche qui paie incontestablement la triste nuit du 22 septembre et la longue polémique entretenue par le Parti communiste dont la direction affirme pourtant qu’elle « ne porte aucune responsabilité ».

Tenir bon

Cet échec électoral provoque inévitablement des tensions au sein du Parti socialiste.

Le soir même du second tour, Michel Rocard a pris ses distances avec la stratégie d’union de la gauche qu’il qualifiera d’“archaïque”. Mais devant la Convention nationale réunie le 29 avril, François Mitterrand justifie cette stratégie :
« J’ai exclu une alliance de la gauche dont la finalité serait la société communiste. Que ceux qui l’acceptent le disent. S’il s’agit de faire cela, je serai contre. Il est exclu que le Parti socialiste participe à une alliance de la gauche pour donner au Pcf d’installer en France une société communiste. Nous avons, en revanche, accepté la compétition, et nous l’avons engagée à une époque où nous étions bien faibles, mais parce que nous faisons une analyse sociale et parce que nous considérons que, dans la lutte de classe, les communistes et nous sommes dans le même camp.
Quels que soient nos problèmes avec le Parti communiste, je pense qu’il est plus désirable encore de battre la droite. Voilà pourquoi, dans l’échelle des priorités, il faut préserver à la base et autant que possible dans les structures, l’Union de la gauche et pratiquer en toutes circonstances la discipline de la gauche avec rigueur et fermeté... »

Parallèlement, la contestation se développe au Parti communiste.

Elle est à la fois le fait d’une figure historique du parti, Charles Tillon, qui donne une interview à « l’Unité » et d’une pétition initiée par Louis Althusser et Jean Ellenstein qui met en cause la direction du parti et qui a déjà reçu un millier de signatures, dont plusieurs élus locaux et quelques responsables fédéraux. Pétition qualifiée d’ « entreprise fractionnelle » par Georges Marchais et Roland Leroy qui accusent le Parti socialiste d’en être le « fer de lance ».

Dans la perspective du congrès de Metz convoqué en avril 1979, le débat s’intensifie au Parti socialiste entre ceux qui réclament un changement d’orientation et ceux qui, avec François Mitterrand, entendent « tenir bon » en restant fidèles à la stratégie d’Epinay.

Après des débats tendus, souvent houleux, cette dernière thèse l’emporte finalement au congrès avec 47% des suffrages -majorité relative qui sera élargie par un accord avec le Ceres-, François Mitterrand étant réélu premier secrétaire à l’unanimité.

Résultat qui ne satisfait pas le Parti communiste. « l’Humanité » n’a vu dans le congrès que « la confirmation des convergences du Ps avec Giscard » !

Pourtant le quotidien du Parti communiste italien « I’Unita » est d’un tout autre avis : « Avec une direction plus homogène que la précédente, le Parti socialiste se retrouve sur des positions plus claires, plus unitaires et, pour tout dire, plus à gauche ».

Pendant des, mois, les communistes poursuivent leurs attaques contre François Mitterrand et quand, le 24 mars 1979, celui-ci rencontre à Strasbourg le leader du PCI Enrico Berlinguer, Georges Marchais n’hésite pas à s’en prendre à son homologue italien,

La victoire du 10 mai

Cependant l’orientation définie au congrès de Metz aura été déterminante pour la suite.

D’abord pour porter la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981 contre celle de Michel Rocard, finalement retirée. Ensuite pour soutenir la dynamique d’une campagne électorale qui, au fil des jours, déstabilise Giscard d’Estaing.

Le 26 avril, le président sortant ne dépasse guère 28% des voix tandis que le candidat socialiste est monté à 26%, devançant largement Chirac qui n’a que 18% et surtout Marchais, tombé à 15% et dont on explique le recul par le fait qu’un grand nombre d’électeurs communistes ont voté d’emblée pour Mitterrand.

Dès lors, le Comité central du Pcf ne peut qu’appeler à voter Mitterrand qui sera élu le Le 8 mai en ayant réuni 15.708.000 suffrages, soit près de 52%.

Reçu à l’Elysée par le nouveau président, Georges Marchais s’engage à cesser les attaques contre le Ps. L’Assemblée nationale ayant été dissoute, c’est une vague rose qui arrive au Palais Bourbon, le Ps comptant pour sa part 262 élus sur un total de 333 députés de gauche.

Bien qu’ayant été largement distancé par le Ps au premier tour, le Parti communiste ne veut pas être absent de ce succès.

Après l’adoption d’une déclaration commune très proche des positions socialistes, quatre ministres communistes entrent dans le gouvernement de Pierre Mauroy : Charles Fiterman, Jack Ralite, Anicet Le Pors et Marcel Rigout. Malgré quelques tiraillements ils y resteront jusqu’en juillet 1984, le Pc refusant alors de participer au gouvernement de Laurent Fabius qui a succédé à Pierre Mauroy.

Les communistes ne retrouveront une présence gouvernementale qu’en 1997 -un an après la mort de Mitterrand- avec Lionel Jospin qui fait appel à trois d’entre eux : Jean-Claude Gayssot, Marie-George Buffet et Michèle Demessine.

Entre temps, le Parti communiste n’a cessé de décliner, depuis les 8,64% de Robert Hue en 1995 jusqu’aux moins de 2% de Marie-George Buffet en 2007.

Malgré les nombreux soubresauts qu’il a connus pendant toutes ces années -et qu’il connaît encore-, le Parti socialiste est solidement et durablement installé comme première force de gauche. Le pari de François Mitterrand à Epinay a été gagné au-delà même de toute prévision.

[1La plume au poing (Stock 1977)

[2Du côté communiste, l’avocat Jules Borker assurait cependant la liaison avec Mitterrand.

[3« Ma part de vérité », p.65

[4Le Pcf s’est soudain déclaré partisan de la force de frappe nucléaire qu’il rejetait auparavant.


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