12 septembre 1991

Aux assises nationales des petites villes de France, François Mitterrand en appelle à la solidarité financière entre collectivités rurales.

François Mitterrand à l’Élysée : La rénovation de la salle des fêtes


Point de vue | par Annabelle Le Barbé le 12 avril 2011

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Au cours de plus de deux siècles et demi d’histoire, le palais de l’Élysée, à l’origine hôtel particulier, a été aménagé pour répondre à ses diverses fonctions. Devenu définitivement, avec Mac-Mahon, résidence officielle des présidents de la République, l’Élysée acquiert une importance nouvelle avec la constitution de la Ve République qui place le président au centre du pouvoir.

Ses différents occupants ont pour la plupart cherché à le mettre au goût du jour. À cet égard, l’aménagement du salon Agam ou des appartements Paulin par Georges Pompidou s’inscrit dans la continuité de l’histoire du palais. La restauration à l’identique, comme pour la bibliothèque Napoléon III par Valéry Giscard d’Estaing – le président Pompidou l’avait faite transformer par Agam en un fumoir – ou l’intérieur de la salle des fêtes par François Mitterrand, relève en revanche d’une conception nouvelle de préservation du patrimoine, celle de l’administration des Monuments historiques. Elle se trouve bien souvent au rebours de la volonté des présidents, généralement plus soucieux de laisser leur marque dans le palais ou de l’adapter à leurs goûts personnels, que de redorer les ors de Louis XV. Ces allers-retours entre tradition et modernité sont le moyen pour les présidents de s’inscrire dans la continuité des fastes de l’État, tout en y apportant leur touche personnelle.

Parce qu’il faut un cadre pour les idées, un décor pour la politique et la diplomatie, l’aménagement du palais présidentiel et plus particulièrement de la salle des fêtes permet de rendre compte des représentations du pouvoir et des stratégies de communication, aussi bien que du goût particulier du président et de sa politique générale envers la culture.

Le contexte administratif et les sources

Le palais de l’Élysée est à la fois palais national et monument historique. Comme palais national, il dépend du service chargé des bâtiments civils et palais nationaux. La maîtrise d’œuvre des travaux effectués au palais de l’Élysée, est, comme pour tout palais national, effectuée pour le compte du ministère de la Culture par des architectes en chef des bâtiments civils et palais nationaux à savoir Guy Nicot et Serge Macel sous la présidence de F. Mitterrand.

Les archives du service de l’architecture ont été remises aux Archives nationales et couvrent la période 1958-1981. Pour la période de F. Mitterrand il n’y a qu’un dossier provenant du service de l’architecture, relatif à la rénovation de la salle des fêtes. Mais cette documentation est largement complétée par les dossiers des membres du cabinet du président qui suivent les travaux du palais, successivement Gilles Ménage (1981-1984), Cyrille Schott (1984-1987), Béatrice Marre, Michel Jau, Jean-Yves Caullet et Gaëtan Gorce. Sur quelques points particuliers, nous trouvons également des dossiers relatifs aux travaux ou à l’aménagement de l’Élysée dans les archives des collaborateurs de F. Mitterrand chargés de la culture. Enfin, pour toute la période, les reportages effectués par le service photographique de l’Élysée fournissent une documentation iconographique de première importance. L’Institut François Mitterrand a d’ailleurs numérisé tous les clichés des deux septennats du président sur la base d’une collection doublant celle conservée aux Archives nationales.

La construction d’une extension au palais du comte d’Évreux

De la même manière que le salon Murat dans lequel se tient le conseil des ministres est considéré comme le lieu de « l’expression centrale du pouvoir » [1] la salle des fêtes est le lieu emblématique des réceptions présidentielles.

L’Élysée ne dispose pas à l’origine d’une vaste salle de réception et les trois pièces de réception (salle à manger, jardin d’hiver et salle des fêtes) sont construites successivement à la demande des présidents. La salle à manger est achevée sous Mac-Mahon et Jules Grévy fait bâtir le jardin d’hiver. En 1888, Sadi Carnot fait édifier une grande salle des fêtes dans la continuité des deux salles.

Construite en hâte afin d’être achevée pour l’Exposition universelle, la salle des fêtes est créée dans le style de l’époque avec une structure métallique et en briques. Les murs sont provisoirement masqués par des tapisseries encadrées de tenture de soieries cramoisies à franges d’or. Quant au plafond, il est tendu de toiles peintes simulant des caissons. La pièce est décorée de moulures, de nymphes en staff peintes de couleur chair, que des générations d’invités ont comparés à des « femmes-troncs ». Elles soutiennent de lourds caissons dorés, eux-mêmes ornés d’amours tenant des éventails ou des tambourins, de boucliers, de cornes d’abondance, de l’écu de la République, tandis qu’aux rosaces des angles sont accrochés de grands lustres de style Louis XV équipés de la lumière électrique. Au-dessous, courant le long des murs, des consoles supportent des vases de Sèvres. Au sol, en attendant le plancher définitif, on pose un tapis en treillis vert. En 1890, lorsque ce plancher définitif est prêt, on le recouvre d’un tapis tissé sous la Restauration par la manufacture de la Savonnerie. À la fin de 1893, il est remplacé par un tapis en moquette cramoisie à motifs. La décoration définitive, conduite par l’architecte Adrien Chancel, n’est fixée que pour l’Exposition de 1900 [2].

La restauration de la salle

La naissance du projet

Les présidents de la IVe République ne se sont pas attachés à la rénovation des salons de réception du palais. À l’occasion des vœux du corps diplomatique en 1972 le président Pompidou voit « avec effroi quelques gouttes de pluie traverser la toiture de la salle des fêtes pour venir s’écraser sur les épaules chamarrées des ambassadeurs » [3]. Il engage un projet de rénovation de la salle des fêtes. Il s’agit, selon les plans de Joseph Belmont, architecte en chef des bâtiments civils et palais nationaux, de restaurer la salle dans un esprit qui respecte « le style très particulier de la fin du XIXe siècle, qu’on peut ne pas aimer mais qui a trouvé là une expression particulièrement typique » [4].

Cinq propositions sont étudiées par le président Pompidou. Il choisi une solution qui remplace les bas-côtés auparavant encombrés par « des dégagements largement ouverts sur le parc » [5]. Il souhaite également aménager une scène plus propice à sa nouvelle utilisation. Suite au décès du président, ces projets n’ont pas été suivi d’exécution. Nous n’avons pas retrouvé dans les archives de dessins de Joseph Belmont pour ce projet qui, par les brèves descriptions dont nous disposons, semble ressembler à celui choisi dix ans plus tard par F. Mitterrand.

À l’arrivée au pouvoir de F. Mitterrand, de grands travaux de tous ordres sont entrepris dans l’ensemble du palais. Le président souhaite notamment rénover la salle des fêtes.

Le projet présidentiel envisage de lier la façade de la salle des fêtes avec les autres façades du palais qui ont vue sur le parc. Par ailleurs, la salle des fêtes est sombre, faute de grandes ouvertures. Le projet initial du président est « une architecture extérieure contemporaine avec l’utilisation du verre comme élément de liaison avec le jardin » [6]. Un autre objectif est « d’adapter le fonctionnement de cette salle aux exigences de la vie contemporaine » [7]. La fonction initiale de la salle comme lieu de réception, n’est cependant pas abandonnée ainsi que sa décoration « qui lui donne et qui suscite cet attrait et cet intérêt très particulier ». Le projet est donc « un compromis entre ces exigences contemporaines et le respect du caractère historique de l’aspect de cette salle » [8] comme le souligne Noël Albertini, chef du service de l’architecture de la Présidence de la République.

Le choix du président

Sept projets sont présentés au président Mitterrand pour la reprise de la façade donnant sur le parc. Trois sont retenus pour une étude plus approfondie. Deux des projets sont proposés par Guy Nicot et Serge Macel, architectes en chef du palais de l’Élysée, et un par les architectes Bernard Reichen et Philippe Robert soutenus par Jack Lang, ministre de la Culture, et Christian Dupavillon, chargé des grands travaux auprès du ministère.

L’un des projets de Guy Nicot « respecte l’ambiance intérieure actuelle et s’harmonise avec la façade du palais ». Son second projet propose une façade comme elle aurait pu être réalisée à la Belle-Époque. Celui voulu par Jack Lang, d’un esprit contemporain, consiste à « construire une sorte de jardin d’hiver qui créerait une transparence entre le parc et la salle elle-même » [9] (voir planche ci-contre).

L’organisation des travaux, sur le plan logistique et financier, se met en place parallèlement au travail des architectes. Dès le début, l’idée de séparer les travaux en deux tranches pour des raisons à la fois financières et d’occupation de la salle est mise en place. La première tranche concerne « la réfection de la façade, ce qui ne gênerait pas le fonctionnement de la salle des fêtes, ainsi que le lessivage de conservation de l’intérieur » [10]. La seconde tranche porte sur les installations techniques et l’ameublement. Il est proposé que le budget soit réparti sur différents crédits, afin qu’aucun crédit supplémentaire ne soit nécessaire de la part du ministère de la Culture [11].

La restauration de la salle des fêtes est l’objet d’une bataille entre anciens et modernes. Le 3 février 1982, Gilles Ménage résume ainsi la situation à André Rousselet, directeur de cabinet :

« Deux conceptions s’opposent :
– Celle de M. Nicot, suivant laquelle l’aménagement de la façade de la salle des fêtes est conçu comme l’achèvement d’un ensemble dont la pièce maîtresse est l’hôtel du comte d’Évreux. Ce parti architectural est celui qui préserve également le mieux le cachet original interne de la salle des fêtes. […]
– La seconde conception vise à réaliser une salle des fêtes en soi, sans s’attacher par trop, ni à la liaison avec l’architecture existante du palais, ni au caractère original de la salle. La salle des fêtes est alors conçue suivant un parti tout à fait conforme aux idées en vogue, c’est-à-dire avec une très forte liaison avec le jardin. […]
Intéressant par son originalité, son caractère contemporain, ce projet présente deux types d’inconvénients :
– d’une part un risque de dysharmonie avec la façade existante du corps de bâtiment de l’hôtel. À cet égard, j’ai demandé à M. Nicot de dessiner rapidement les emprises au sol des verrières par rapport à l’armature existante.
– d’autre part l’existence de grandes baies vitrées modifie le caractère interne des lieux et risque de poser quelques petits problèmes techniques d’occultation pour certaines utilisations. » [12]

L’attrait du président pour le projet contemporain est l’occasion pour Gilles Ménage d’exposer au président le fonctionnement et le rôle des Monuments historiques dans les projets.

« Après concertation avec Christian Dupavillon, j’ai donc pris contact avec les architectes […] Reichen et Robert. S’il recueille votre agrément, il devra être ensuite soumis à la Commission supérieure des monuments historiques, puisque le palais de l’Élysée est classé. Cette instance émet un simple avis, mais naturellement celui-ci sera important compte tenu du retentissement qu’aura cette réalisation dans l’opinion. Le Ministère de la Culture devra, à cet égard, trouver les solutions de conciliations nécessaires. » [13]

Dans cette même note, Gille Ménage précise la répartition des tâches durant les travaux dans le choix du projet contemporain.

« Afin d’éviter toute difficulté concernant la maîtrise d’œuvre, en accord avec le Ministère de la Culture et M. Nicot, je propose que la maîtrise d’œuvre de la façade soit confiée aux architectes qui l’auront dessinée, MM. Reichen et Robert, M. Nicot demeurant responsable des aménagements techniques internes (chauffage, climatisation, branchements techniques divers, mobilier). »

Le détail de leur projet met en évidence la jonction entre le palais du comte d’Évreux et la salle des fêtes ; la baie vitrée s’ouvre grâce à des portes fenêtres qui reprennent le motif des fenêtres de l’hôtel d’Évreux.Vers le mois d’avril 1983, le président prend finalement la décision d’une reconstruction des façades dans le style de l’hôtel du comte d’Évreux. Nous n’avons pas retrouvé de note portant l’accord manuscrit de F. Mitterrand sur ce sujet. Gilles Ménage se demande même s’il y a eu une note écrite du président pour entériner son choix.
Suivant le projet de Guy Nicot, la salle est modernisée, dix portes-fenêtres sont percées dans les murs est et sud pour retrouver le jour naturel à l’intérieur et le rythme originel de la façade du palais à l’extérieur. La façade fait donc symétrie avec l’aile des appartements privés. Il existe ainsi une unité entre la façade de l’hôtel d’Évreux, celle des appartements privés due à Nicolas de Beaujon et la façade « mitterrandienne ». À l’intérieur, le plafond est lessivé et les tentures sont déposées ; divers locaux sont crées en coulisse, de part et d’autre de la scène et en sous-sol [14]. Le président demande par ailleurs que soit restitués le décor de la salle lors de sa construction en ce qui concerne le mobilier, les ors, les rideaux et la moquette [15]

La réalisation

Les documents d’archives sur le déroulement des travaux témoignent de la bonne marche des opérations, menées entre 1983 et 1985 [16]. Le tout est terminé, comme prévu, pour la réception du 14 juillet 1985. À cette occasion, différents communiqués de la Présidence de la République relatent à la fois le projet de restauration de la salle des fêtes et justifient le choix présidentiel de rendre la capacité d’accueil du palais en restaurant la salle des fêtes tout en respectant l’harmonie architecturale du palais.

« Il convenait de résoudre le problème de son adaptation à l’époque contemporaine, notamment pour ses équipements, tout en préservant son appartenance à l’architecture originelle respectée par les deux extensions antérieures.

C’est ce que le président François Mitterrand a demandé à l’architecte Guy Nicot, et qui vient d’être réalisé par la restitution scrupuleuse du décor de la salle des fêtes, qui a reçu des façades à la fois adaptées à sa fonction et en harmonie avec l’architecture bientôt tricentenaire des lieux.

Toutes les manifestations importantes débordent le cadre des salons XVIIIe siècle et passent par la Salle des Fêtes restaurée, avec ses annexes techniques indispensables : scène mobile, régie son et lumière, cabinet médical, loges d’artistes, sanitaires, électricité, chauffage, conditionnement d’air … autant de dispositions qui ont dû s’inscrire dans les volumes existants, ou en sous-sol extra muros. » [17]

Conclusion

La rénovation de la salle des fêtes en suivant le parti de la création ex nihilo d’une façade dans le style du XVIIIe siècle, et non celui du projet contemporain peut paraître étonnant si l’on songe aux travaux réalisés par F. Mitterrand au palais (les appartements privés) ou ailleurs à Paris (la Bibliothèque nationale de France, le grand Louvre, l’Arche de La Défense). Mais, selon Gilles Ménage, le président « dans ses choix architecturaux, faisait la part des choses entre ce qui devait être contemporain ou pas » [18]. À l’intérieur en revanche, le choix de restaurer le décor à l’identique d’un des rares vestiges de l’Exposition universelle de 1889, témoigne du souci de se placer dans la continuité des fastes républicains du siècle précédent.

Annabelle Lebarbé a soutenu en 2006 un master 2 d’histoire contemporaine sur « Les aménagements du palais de l’Élysée sous la Ve République » sous la direction de Jean-Pierre Chaline à l’Université Paris IV-Sorbonne.

[1Denis FLEURDORGE, Les rituels et les représentations du pouvoir, Paris, Zagros, 2005, p. 61.

[2Pour l’historique de la salle des fêtes, voir notamment : Jean COURAL, Le palais de l’Élysée : histoire et décor, Paris, Délégation à l’action artistique de la ville de Paris, 1994 ; Georges POISSON, L’Élysée, histoire d’un palais, de la marquise de Pompadour à Valéry Giscard d’Estaing, Paris, Perrin, 1979 ; réédité en 1988 et 1997 ; 5 AG 4 / 2879.

[3Claude DULONG, La vie quotidienne à l’Élysée au temps de Charles de Gaulle, Paris, Hachette, 1974, p. 14.

[4Note du 11 janvier. 5 AG 3 / 1 J 2.

[5Rapport du 3 février 1971 de M. Brunau, inspecteur général des bâtiments civils et palais nationaux. 5 AG 3 / 1 J 2.

[6Note de Gilles Ménage à Christian Pattyn, 3 juillet 1982. 5 AG 4 / 2879.

[7Note de Noël Albertini à Cyrille Schott, 31 août 1982. 5 AG 4 / 2879.

[8Ibidem.

[9Note de Jack Lang au président de la République. 5 AG 4 / 1 J 50.

[10Note de Gilles Ménage à André Rousselet directeur de cabinet du président de la République, 3 décembre 1981. 5 AG 4 / 2879.

[11Note d’André Rousselet au président de la République, 17 décembre 1981. 5 AG 4 / 2879.

[123 février 1982. 5 AG 4 / 2879.

[13Note de Gilles Ménage au président de la République, 18 août 1982. 5 AG 4 / 2879.

[145 AG 4 / 1580.

[15Note d’Hélène Waysbord au président de la République, 9 mars 1984. 5 AG 4 / 2879.

[165 AG 4 / 2879 et 2893

[17Note de Jean-Claude Colliard au président de la République, 10 juillet 1984. 5 AG 4 / 2879.

[18Entretien avec Gilles Ménage, 26 avril 2006.


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