22 septembre 1981

François Mitterrand inaugure la mise en service du Train à Grande Vitesse français à Montchanin.

Extrait de Présence française et abandon


Par François Mitterrand, Éditions Plon, 1957

Archives | le 7 juin 2005

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« Car garder l’Afrique, et y rester, n’était-ce pas d’abord en confier le soin aux Africains qui sauraient fermer les yeux devant les mirages d’un nationalisme illusoire ? N’était-ce pas leur conférer à cette fin les droits politiques, économiques, sociaux qu’hommes libres ils pouvaient justement exiger ? N’était-ce pas leur proposer l’entrée à égalité dans une communauté plus vaste et plus forte où la France continuerait d’être leur amie et leur guide ? Et perdre l’Afrique n’était-ce pas agir comme si l’espérance des peuples opprimés avait cessé d’être française ? C’est ce que comprirent avec bonheur MM. Vincent Auriol, Gaston Monnerville et René Pleven lorsqu’en octobre 1950 ils acceptèrent de recevoir M. Houphouët-Boigny. Le dialogue pouvait-il être renoué ? Au moins devait-on le savoir. Le Rassemblement démocratique africain n’avait eu l’option qu’entre la rébellion à outrance et la reddition pure et simple. Or la France n’avait pas intérêt à clore ce conflit par l’emploi écrasant de sa force et l’humiliation de l’adversaire. Ce que l’on sait de l’état du monde en 1951 démontre aisément le sort réservé à ce genre d’entreprise. Il fallait donc tout faire pour empêcher que l’exaspération collective des Noirs ne finît par donner un sens aux fausses explications historiques du devenir africain répandues par une poignée d’idéologues nationalistes et par les militants communistes ; pour éviter un deuxième front de combat tandis que l’Indochine accaparait notre potentiel militaire ; pour, enfin, regagner des élites que la culture, les affinités de l’esprit et la pratique de l’honneur attachaient à la France alors qu’elles eussent été rejetées à jamais aussi bien par l’hypocrite domination des privilèges que par la répression brutale des armes. Je rencontrai deux fois M. Houphouët-Boigny à mon bureau de la Rue Oudinot. Il me fit le récit des espoirs et des déboires, des enthousiasmes et des douleurs éprouvés par les siens. Il admit que rien ne fructifierait dans le désordre et l’émeute. Il se déclara prêt à réaffirmer sa fidélité et celle de son parti non seulement aux objectifs de la République tels qu’ils sont définis dans le préambule de la Constitution de 1946 mais aussi à sa réalité territoriale, telle qu’elle est décrite dans l’article 60 : “L’Union française est formée, d’une part de la République française qui comprend la France métropolitaine, les départements et territoires d’outre-mer, d’autre part des territoires et États associés.”

Je lui exposai qu’il était temps encore d’arrêter la tragique méprise. Que s’il s’agissait d’obtenir que les Africains fussent libres chez eux, libres de travailler, de se syndiquer, de lutter pour leur salaire et leur sécurité, de circuler, d’écrire et de parler ; s’il s’agissait d’abattre les privilèges scandaleux, d’imposer l’égalité sociale et humaine entre les communautés ethniques, de punir et de chasser les voyous arrogants qui fermaient leurs hôtels et leurs restaurants à la peau noire ; s’il s’agissait d’instituer le suffrage universel et le collège unique à tous les échelons, d’en finir avec des catégories paradoxales, humiliantes, injustifiables, de promouvoir les institutions qui amorceraient la fédération future au sein de laquelle chaque État ou Territoire disposerait pleinement de ses propres affaires, j’offrais à l’Afrique noire la garantie du gouvernement de la France. Désormais nous serions alliés dans ce combat et je me promettais de porter les coups les plus rudes aux profiteurs de la présence française qui condamnent la patrie dont ils se réclament à payer le prix de la haine qu’ils suscitent. »


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