9 avril 1991

François Mitterrand reçoit Lech Walesa en visite officielle

Espoir et volonté d’une génération


Interview | par Gérard Jacquet le 8 juin 2004

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Dès la fin de la guerre, Gérard Jacquet, qui deviendra ministre de la IVème République, s’engage résolument pour l’unification européenne. Sur ce chemin peu emprunté alors, il rencontra immédiatement François Mitterrand. Du congrès de La Haye en 1944, à l’Elysée des années 80.

Jean-François Huchet : Durant ses deux septennats, la construction européenne a été au coeur de l’action personnelle de François Mitterrand. A quelle période peut-on faire remonter les convictions dont il a fait la preuve tout au long de ce parcours ?

Gerard jaquet : François Mitterrand a toujours été convaincu de la nécessité d’une Europe unie. Dès le lendemain de la guerre, il a participé au congrès de La Haye. Celui-ci, qui avait rassemblé de nombreux militants des principaux pays de l’Europe démocratique, avait pour ambition de créer un instrument efficace d’information et d’action en faveur de l’unité européenne. Il a créé le Mouvement européen qui existe encore aujourd’hui. C’est de cette époque que datent mes premiers contacts avec François Mitterrand, mais c’est en 1956 que je fis vraiment sa connaissance. C’était dans le gouvernement Guy Mollet. Il était Garde des Sceaux et j’étais Secrétaire d’Etat à l’information. A chaque réunion du Conseil des Ministres, j’admirais la clarté de ses exposés portant, notamment, sur la situation internationale. Je me souviens encore de ses préoccupations sur l’Europe. Alors que la guerre était encore proche et que nous gardions le souvenir des sanglants combats européens, il insistait sur la nécessaire réconciliation entre la France et l’Allemagne, sur la nécessité pour les nations d’Europe de surmonter leurs multiples difficultés en créant un grand ensemble économique et social et, enfin, sur l’urgence d’unir nos nations face aux deux superpuissances d’alors, afin de permettre à l’Europe de jouer un rôle de premier plan dans les affaires du monde.

J-F. H. : Quel moyen avait-on de se faire entendre sur cette question encore très sensible si près de la guerre ? Où se situaient les lieux de réflexion et d’initiative ?

Gerard jaquet : C’est à cette époque que j’ai pris la décision de créer, dans le cadre du Mouvement européen, la Gauche européenne que je présidais. Je m’efforçais de rassembler ainsi les principaux éléments de la gauche favorables à l’Europe unie : socialistes, radicaux, UDSR, syndicalistes. Dans le comité directeur du Mouvement siégeaient notamment André Philipp, Maurice Faure et François Mitterrand qui y tenait toute sa place.

J-F. H. : Le traité de Rome signé, il semble que la dimension européenne de la politique française n’est abordée qu’en fonction des péripéties du Marché Commun. Dix ans plus tard, on peut avoir le sentiment que le souffle européen n’inspire pas vraiment le débat politique national.

Gerard jaquet : Nous avons eu la tentative de Gaston Defferre de poser sa candidature aux élections présidentielles. Dans le comité directeur de sa campagne, je siégeais avec François Mitterrand et, tous deux, nous insistions pour que les problèmes de la construction de l’Europe soient largement abordés. Après l’échec de la tentative de Gaston Defferre, ce fut François Mitterrand qui fut effectivement candidat. J’ai fait pour lui de nombreuses réunions dans toute la France et il me demandait à chaque fois d’insister sur les problèmes européens. Au lendemain de cette élection, François Mitterrand, qui, sans être élu, avait obtenu un très bon score, décida de créer son mouvement. Ce fut la Convention des Institutions Républicaines qui, à l’origine, n’était pas un parti, mais regroupait un certain nombre d’associations amies. La Gauche européenne donna son adhésion et, au comité directeur de la Convention, nous insistions à chaque réunion sur la nécessité de poursuivre l’oeuvre d’édification européenne. C’est alors que les partis et mouvements de gauche ressentirent le besoin de se regrouper. Ils créèrent la FGDS qui rassemblait le Parti socialiste, le Parti radical et la Convention. François Mitterrand en fut élu président. Il insistait avec ténacité pour que les problèmes de l’Europe soient mis au premier plan de nos préoccupations. La FGDS créa alors une sorte de contre-gouvernement et François Mitterrand me demanda d’y occuper le secteur européen.

J-F. H. : A partir de 1971, il prend la tête du Parti socialiste. Son action en ce domaine a donc déjà une autre résonance, y compris dans le domaine de la politique intérieure.

Gerard jaquet : Après le congrès d’Epinay qui porta François Mitterrand au poste de Premier secrétaire du Parti socialiste, nous avons engagé des discussions avec le Parti communiste pour tenter d’aboutir à un programme commun pour une législature. Il me demanda, dans cette perspective, de présider le groupe d’études chargé des problèmes de politique internationale. Il suivit ces travaux avec beaucoup d’intérêt et put constater avec satisfaction que nous avions finalement, malgré des réticences communistes, un projet positif sur les questions de l’Europe. A cette époque, la Gauche européenne poursuivait ses activités et organisait notamment de nombreuses réunions publiques. Je citerai notamment une réunion particulièrement réussie, à Paris, où prirent la parole François Mitterrand, Maurice Faure, Edmond Maire, de la CFDT, et Rouzier du bureau de Force Ouvrière. François Mitterrand pris également l’initiative d’inviter dans sa propriété landaise de Latché les leaders européens des partis socialistes. C’est ainsi que pendant toute une journée, nous eûmes à coeur de faciliter la cohésion des socialistes dans l’ensemble communautaire.

J-F. H. : Cette volonté politique faisait-elle l’unanimité à l’intérieur du Parti socialiste ?

Gerard jaquet : Non. Peu après Epinay, plusieurs sections du Parti socialiste exprimèrent fortement leur hostilité à l’égard de la politique suivie sur le plan européen. François Mitterrand convoqua aussitôt un congrès extraordinaire qui, à une large majorité, manifesta son accord avec les thèses européennes de son Premier secrétaire.

J-F. H. : De 1974 à 1981, quels sont à votre avis les gestes significatifs de l’action de François Mitterrand en faveur de la construction européenne ?

Gerard jaquet : Ils sont nombreux. Tout d’abord, en 1974, François Mitterrand fut de nouveau candidat à l’élection présidentielle. Et, là encore, à sa demande, tous ceux qui le soutenaient donnèrent une place importante à l’idée de l’Europe unie. Peu après, François Mitterrand me demanda d’aller dans les principales capitales européennes pour exprimer aux dirigeants des partis socialistes les aspects essentiels de la politique des socialistes français, notamment dans le domaine de l’Europe. J’ai ainsi rendu visite à Olof Palme en Suède, à Kreisky en Autriche, à Gonzalez en Espagne et à Mario Soares au Portugal. En 1979, François Mitterrand a insisté pour que je sois candidat au Parlement européen. Dès que je fus élu, il suivit avec attention mon activité à Strasbourg et ensuite, élu Président de la République, il me demanda de venir le voir fréquemment à l’Elysée pour le tenir au courant de nos travaux. Enfin, en 1986, il m’a demandé de l’accompagner à La Haye à un congrès international du Mouvement européen où il a prononcé un discours particulièrement apprécié.

J-F. H. : Au terme de ses deux septennats et jusqu’à ce jour, chacun s’accorde, d’où qu’il soit, sur le caractère décisif et indispensable de son rôle dans la relance de la construction européenne.

Gerard jaquet : C’est cette action et cette réflexion constante en faveur de l’Europe, telle que nous venons d’évoquer, qui permet de bien comprendre l’importance de ses efforts et aussi de ses succès dans ce domaine au cours de son action présidentielle.


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