28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.

Engagement religieux et engagement politique


Point de vue | par Georges Saunier le 8 octobre 2006

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Tout au long du vingtième siècle, en France, le débat public a constamment été traversé par la question religieuse. Celle-ci a commandé des clivages profonds qui le plus souvent renvoyaient à la partition gauche-droite reflétée par les partis. Il aura fallu attendre le dernier quart de ce siècle pour que cette frontière soit relativisée et pacifiée. C’est pour l’essentiel au cours des deux septennats de François Mitterrand, avec sa participation active, que cette mutation dans la société française s’est opérée. Il est difficile d’évoquer cette évolution profonde sans faire allusion à son parcours personnel et à ses convictions intimes en la matière.

À la question « Avez-vous prié quand vous étiez jeune » que lui posait Elie Wiesel en 1995, François Mitterrand répondait sans hésitation : « Oui, naturellement. Sincèrement, profondément. » Reconnaissant, un peu plus loin, qu’il lui arrivait encore de « diriger sa pensée vers une force supérieure » [1], l’ancien Président de la République admettait qu’il s’agissait d’une habitude découlant de son éducation. [2] Pour qui s’interroge sur l’action politique et la réflexion de François Mitterrand à l’égard de ce vaste objet qu’est la « religion », il est donc pertinent de se tourner vers ces années d’enfance et d’adolescence, si tant est, comme il l’écrit lui-même, qu’« un homme qui a atteint, dépassé cinquante ans, est celui que ses expériences ont fait. » [3] Était-ce “naturel”, pour un enfant né dans l’entredeux-guerres, de prier ? Cette question nous amène, dans un premier temps, à dresser un état des lieux de la question religieuse dans ces années 1920-1930, années de formation pour François Mitterrand.

Etre chrétien dans l’entre-deux-guerres

La France de l’entre-deux-guerres est encore une France rurale, et la plupart des nouveaux citadins restent marqués par leur culture d’origine. Dans cette France des campagnes, théâtre de l’enfance de François Mitterrand, c’est quotidiennement que l’on croise des clercs de toutes sortes. Ils font partie du paysage et jouent un rôle majeur dans la vie de la communauté au quotidien. Un quotidien que les trépidations de la modernité n’ont pas encore atteint.

« Sans électricité, sans eau courante, les commodités à cent mètres de la maison au demeurant fort confortable, j’ai appris là ce que sont les heures, la courbe des jours, les saisons » se rappelle François Mitterrand. Les fêtes religieuses rythment une bonne partie de ce temps, la communion solennelle est une fête autour des enfants. L’Église est d’ailleurs naturellement associée aux moments les plus importants de la vie : naissance, mariage, mort.

L’Église reste très présente et continue de dicter, sinon la conduite personnelle, du moins ce que l’on pourrait appeler les “bonnes mœurs”. Il nous faut nuancer ce tableau. En effet, si la France des années 1920-1930 reste, à bien des égards, la “fille aînée de l’Église”, elle connaît de profondes mutations. En effet, et surtout depuis l’avènement de la IIIe République, le catholicisme français est pris en tenaille, d’une part par une laïcité républicaine conquérante, d’autre part par la modernisation et l’industrialisation du pays qui modifient les données de la “question sociale”. Or l’Église peine à s’adapter à ces changements. Elle refuse de reconnaître les grands principes de la Révolution - souveraineté du peuple et non d’une autorité spirituelle, liberté de conscience, etc. Son message, marqué par l’idée du mal et du péché originel, l’amène à condamner l’expression nouvelle et individuelle du bonheur libre ; elle méconnaît le nouveau monde ouvrier. D’où une hostilité à son égard : bon nombre de Français voient l’Église comme un corps politique anti-républicain.

La question religieuse couperait-elle la France du jeune François Mitterrand en deux ? Là aussi il faut nuancer. Politiquement, l’opposition entre progressistes et conservateurs est à cette époque très marquée ; le journée du 6 février 1934 en témoigne.

La question laïque oppose la droite et la gauche, mais la période de l’entre-deux-guerres connaît un relatif apaisement. En 1905, la plus grande partie du programme de laïcisation était achevée. Tout au long de la décennie suivante, devant la résistance de l’Eglise et de ses fidèles, les gouvernements successifs composent et divers arrangements permettent aux catholiques d’exercer leur culte dans la liberté et la légalité. N’oublions pas, enfin, l’importance de la Premier guerre mondiale. L’« union sacrée » a permis à l’épiscopat français de se poser en défenseur de la patrie et, en quelque sorte, de la République. Ceci contribue à l’apaisement des tensions. L’Église ne pouvait rester complètement en dehors de son temps. Le 15 mai 1891, Léon XIII publiait l’encyclique Rerum novarum [4], donnant une base à la doctrine sociale de l’Église. L’encyclique dénonçait la misère ouvrière, rejetait le capitalisme et le socialisme comme solutions et appelait aux respects des valeurs chrétiennes, pour le patron comme pour l’ouvrier, car seule une « abondante effusion de charité » permet le salut. Cette encyclique ouvrit des voies nouvelles à l’action de l’Église catholique aussi bien dans le syndicalisme ouvrier que dans le champ politique.

Nouvelles structures du catholicisme

Ces actions et mouvements nouveaux, le jeune François Mitterrand s’y trouvera confronté. Dans la lignée d’un catholicisme social encore très minoritaire, la Société (ou conférences) de Saint-Vincent de Paul avait été fondée en 1833 par l’essayiste catholique Frédéric Ozanam. Cette oeuvre inspirera par la suite des hommes tels que Marc Sangnier. La Société se subdivise en conférences qui organisent des œuvres de charité. L’Union des œuvres françaises de Saint Vincent de Paul est reconnue d’utilité publique dans les années vingt par le gouvernement. Ces groupements charitables témoignent d’une véritable volonté des chrétiens à agir dans la société. Deux ans après la parution de l’encyclique, à la fin de l’année 1893, un petit groupe d’étudiants se réunit autour du jeune Marc Sangnier. Ils lancent un mouvement qui prendra le nom de Sillon, qui vise à promouvoir une chrétienté rénovée, ancrée au cœur de la République et active dans le monde ouvrier. Le mouvement compte rapidement des dizaines de milliers d’adhérents. Or, l’un des membres de l’équipe fondatrice du Sillon n’est autre que Robert Lorrain, le frère d’Yvonne Mitterrand, l’oncle du futur Président. François Mitterrand ne l’a pas connu : il est mort de la tuberculose avant sa naissance. Mais son action, comme sa personne, ont profondément marqué la famille Lorrain. Jean Lacouture n’hésite pas à écrire que cette figure fut « proposée à François Mitterrand comme modèle. » [5] Est-ce aussi sûr ? Difficile de l’affirmer. Ce qui est certain, c’est que cet oncle décédé conservait une place importante dans l’histoire familiale. François Mitterrand fut surpris, en arrivant à Paris au « 104 » [6] de trouver une photo de Robert Lorrain sur le bureau du Père qui l’accueillait. L’écrivain catholique François Mauriac, ami de la famille Mitterrand, que le futur Président rencontra à quelques reprises, fut lui aussi un silloniste et le condisciple, en son temps, de Robert Lorrain. Fort de son succès, le Sillon ne tarda pas à acquérir une certaine autonomie par rapport aux autorités ecclésiastiques. Si bien qu’après une tentative de reprise en main, Rome finit par condamner ce mouvement en 1910, ses objectifs lui paraissant trop politique. Le mouvement est dissous et Sangnier se soumet, même s’il continuera son action sous d’autres formes, donnant corps au personnalisme.

Cette volonté d’action des chrétiens peut aussi avoir des traductions politiques. C’est le cas, notamment, avec l’Action française (A.F.), mouvement monarchiste qui se présente en tant que « parti catholique. » Très conservateur, antisémite - du fait des écrits de son leader Charles Maurras -, l’Action française connaît un réel succès dans de nombreux milieux catholiques de droite. En décembre 1926, Pie xi condamne l’organisation lui reprochant de subordonner la morale religieuse au nationalisme. Dans les années 1920 apparaît la Fédération nationale catholique (FNC) du général de Castelnau. Ce mouvement politique de droite - moins connu que celui des Croix de feu du Colonel La Rocque pourtant très proche idéologiquement - naît en réaction à la politique anticléricale du Cartel des gauches. En effet, à peine investi en juin 1924, le président du Conseil, Édouard Herriot, annonce la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican, l’expulsion des Congréganistes et, surtout, l’application des lois laïques en Alsace-Lorraine encore soumise au Concordat. Un mouvement de contestation ne tarde pas à monter du côté des catholiques conservateurs. Celui-ci, organisé par le général Édouard de Castelnau, héros de la Première guerre mondiale, appelle à la création de la Fédération. Il prend en quelques mois une importance considérable et finit par triompher d’Édouard Herriot et de ses projets en 1925. Après cette victoire, la Fédération ne disparaît pas pour autant. Elle continue à œuvrer durant toute l’entre-deux-guerres, pour la défense des libertés religieuses, de la moralité publique et de l’action sociale : mouvement de droite, la FNC soutiendra la mise en place des assurances sociales, projet pourtant initié par le Cartel des gauches. La FNC compte près de deux millions d’adhérents catholiques quelques années seulement après sa naissance. Il s’agit donc de l’un des mouvements les plus importants de l’époque.

Le paysage de la France catholique de l’entredeux-guerres est donc complexe. Des formes de conservatisme et de progressisme s’entremêlent, de nouvelles institutions apparaissent dans lesquelles les fidèles peuvent s’investir. Être « catholique » n’a donc plus tout à fait le même sens qu’auparavant. Devant un tel paysage, « extraordinairement nuancé », il faut prendre soin d’utiliser tous les filtres nécessaires : milieu socio-économique, aire géographique, etc. Ces paramètres nous incitent à la prudence : en effet, selon les cantons, la pratique peut être quasi nulle ou au contraire très développée. Bref, si on veut cerner l’environnement religieux du jeune Mitterrand, on ne peut s’en tenir à un paysage d’ensemble. Après avoir vu, succinctement, l’état de la question religieuse dans les années 1920-1930, il faut entrer dans le détail. C’est-à-dire la famille. En effet, dans cette France de l’entre-deux-guerres, le cercle de famille reste le lieu de toutes les sociabilités, en particulier dans la petite bourgeoisie provinciale où naît François Mitterrand. Comment y vit-on le catholicisme ? Quelles en ont été les influences sur le jeune homme ?

L’ « inclination » d’un milieu familial

Nés et élevés à Angoulême puis à Jarnac, les enfants d’Yvonne et Joseph Mitterrand se retrouvent en pleine terre protestante. Vers le milieu du xvie siècle, la Réforme s’est en effet installée et développée en Saintonge, devenant en quelques décennies l’une des places fortes du protestantisme. Les catholiques y sont donc minoritaires. Plus tard, François Mitterrand écrira que « le feu des guerres de religion couvait encore sous la cendre. Tout catholique se sent[ant] soupçonné d’avoir révoqué l’Édit de Nantes. » [7] Le trait est peut être forcé, mais il est certain que les bourgeoisies catholique et protestante de l’époque ne se mélangeaient pas, se livrant même à une compétition qui trouvait ses prolongements dans les domaines politique et économique. L’éducation religieuse des enfants et leurs réussites participaient évidemment à cet affrontement, même s’il est difficile d’en mesurer les limites. Sans doute l’activisme catholique des Mitterrand s’en est-il trouvé renforcé. Plus tard, François Mitterrand décrira cette société charentaise et son « code proprement brahmanique » qui, d’après lui, régissait les rapports humains. S’il évoquait ainsi l’existence de « castes », c’est qu’à ses yeux les distinctions économiques recoupaient les obédiences religieuses et, finalement, la morale de chaque famille. Décrivant celle-ci, François Mitterrand rappelle que les siens examinaient « toute chose avec un extrême scrupule et tenaient les hiérarchies fondées sur le privilège de l’argent pour le pire désordre. » Et d’ajouter : « que l’argent pût primer les valeurs qui leur servaient naturellement de référence : la patrie, la religion, la liberté, la dignité, révoltait les miens. C’était l’ennemi, le corrupteur, avec lequel on ne traite pas. Leur foi chrétienne renforçait cette disposition. »

Les « Mitterrand-Lorrain »

S’agissait-il pour autant d’un catholicisme « austère » ? Là encore, il est difficile d’apprécier, à distance, toutes les nuances de l’époque. Néanmoins, il semble que le qualificatif de rigoureux - ou pieux - soit plus approprié dans la mesure où les époux Mitterrand sont aussi des catholiques actifs. Soulignons que les principaux membres de la famille ont reçu une solide éducation religieuse. Du côté paternel, Théodose Mitterrand - le grand père de François Mitterrand - comme son fils Joseph sont passés par les bancs de l’École catholique. Il en va de même, du côté maternel, de Jules Lorrain et de sa femme et de sa fille Yvonne, la mère de François Mitterrand. Les bulletins scolaires attestent d’ailleurs que l’enseignement des Évangiles n’était pas à leurs yeux une discipline secondaire : les Mitterrand comme les Lorrain figurent régulièrement au tableau d’honneur. Les enfants Mitterrand suivent l’exemple de leurs aînés. François Mitterrand est éduqué par les Pères, ne faisant qu’un bref passage à l’École communale. Sa formation a donc inclus une solide connaissance des Évangiles. Au sein de la famille, les textes saints font l’objet de discussions lors des repas et on sait qu’Yvonne Mitterrand s’entretenait de ces questions avec ses enfants.

Ce catholicisme n’est toutefois pas qu’une connaissance abstraite. La famille est pratiquante : la prière est un exercice quotidien ; quant à la messe et à la communion, ce sont des rendez-vous importants. À ceci s’ajoutent, dès l’âge de dix ans, les offices matin et soir au collège d’Angoulême où François Mitterrand est interne. À travers cette pratique, chaque membre de la famille est donc invité au recueillement et à l’introspection, deux traits de caractères qui sont généralement soulignés chez François Mitterrand. Néanmoins, ces pratiques n’empêchent pas une certaine ouverture d’esprit.

Il est possible de dresser un portrait de l’engagement catholique des époux Mitterrand. Dans ce domaine, il semble que l’influence du jeune Robert Lorrain [8] sur sa sœur, la mère de François Mitterrand, a eu quelques effets. La jeune femme - cultivée, passionnée de littérature, mais aussi très pieuse - veille à « élever son cœur vers Dieu quatre fois par heure » mais aussi à tourner son regard vers le monde qui l’entoure. À l’instar de son frère décédé, elle est préoccupée par la « question sociale » et c’est sans doute par son intermédiaire que Joseph Mitterrand a été en quelque sorte initié à ces débats. Comme beaucoup de fidèles de leurs générations, ils sont très attentifs aux évolutions de leur Église et de la société. Les aspects familiaux, économiques ou internationaux sont analysés via le prisme de cette doctrine spirituelle, ce qui doit les conduire à repenser les conditions de leur engagement au sein de leur paroisse. La primauté accordée par les époux Mitterrand aux préceptes religieux a bien entendu des conséquences sur la vie de famille. Au vu des quelques traces qui sont en notre possession, on peut penser que les époux Mitterrand fondent leur engagement dans l’esprit de ce « catholicisme intégral » alors prôné par Rome où la quête spirituelle prime sur toute chose, dictant le quotidien comme la plupart des comportements en société. Le bourgeois catholique est alors moins celui qui donne aux œuvres que celui qui sait s’y investir. C’est le cas d’Yvonne et Joseph Mitterrand : ils s’occupent tous deux de l’École Sainte-Marie, Joseph préside la Conférence de Saint Vincent de Paul, Yvonne consacre une grande partie de son emploi du temps à préparer les dons aux pauvres de la commune. Suivant l’exemple de son propre père, à Jarnac, à Angoulême puis à Paris, François Mitterrand sera pendant toutes ses années d’études membre d’une Conférence de Saint Vincent de Paul. Au « 104 » à Paris, alors qu’il étudie le droit et les sciences politiques, il en deviendra même le président.

Dans Ma part de vérité, en 1969, revenant sur son adhésion à gauche, François Mitterrand rappelle que son milieu d’origine était conservateur. Encore que son jugement ne soit pas aussi net : « à l’époque, quand on était catholique dans une petite ville de province, on se classait automatiquement à droite. La messe séparait le bon grain de l’ivraie. Mais lorsqu’on allait à la messe et qu’on refusait de s’associer aux arrogances, aux injustices de la droite, on n’était de nulle part. Tel était le cas de mon père. » Il semble pourtant, si l’on en croit Jean Lacouture, que le père de François Mitterrand ait été adhérent à la Fédération nationale catholique du général Castelnau. Une organisation qui se classe à droite de l’échiquier politique. Encore que cette distinction soit trop nette pour l’historien : en réalité, les adhérents de la Fédération se considéraient en premier lieu comme des catholiques. Du reste, l’attachement de la Fédération à la « question sociale » contribue à brouiller un peu plus les frontières : conservateur dans bien des domaines - refus de la laïcité ou combat de l’immoralité par exemple -, les adhérents de la FNC pouvaient paraître progressistes dans certaines de leurs approches du monde du travail.

L’engagement catholique, et finalement politique, de Joseph Mitterrand a-t-il eu une quelconque influence sur son fils ? Là encore on en est réduit à des hypothèses. Dans le livre qu’il a consacré à la jeunesse du futur Président de la République, Pierre Péan rappelle par exemple que ce dernier, une fois à Paris, a été pendant un temps adhérent aux Volontaires nationaux, c’està-dire la branche jeunesse des Croix-de-feu. Or, les thèmes politiques développés par les Croix-de-feu - dont le mot d’ordre est « le social d’abord ! » - sont quasi identiques à ceux de la FNC.Corrine Bonnafoux-Verrax, historienne et spécialiste de cette question constate la « convergence indubitable entre les idées propagées par la Ligue du colonel La Rocque et celles diffusées à la FNC [ce qui] dut favoriser une “double appartenance”.

Ainsi, c’est certainement son éducation religieuse qui le conduit à rejoindre les V.N., voire, comme il le soulignera plus tard, l’importance qu’il accorde aux thèmes sociaux.

Dans ce cas, pourquoi ne pas adhérer à un parti de gauche ? L’anticommunisme radical de la FNC explique sans doute ce choix . Là encore, il faut se fier au témoignage de François Mitterrand sur sa propre famille : « La pensée qu’il pût exister des lois régissant l’évolution des sociétés hors d’une finalité spirituelle, des classes sociales conditionnées par leur fonction économique, une lutte historique entre ces classes pour la détention du pouvoir, heurtait comme si elle était impie. [...] Il faut avoir entendu le mot matérialisme dans la bouche de ces honnêtes gens pour comprendre la distance qui les séparait d’une adhésion intellectuelle à des théories socialistes. Ils condamnaient l’oppresseur. Mais ils n’approuvaient pas l’opprimé qui se plaçait comme l’oppresseur sur le terrain des intérêts

Quid de l’Action française  ? Nombre de catholiques conservateurs ont été attirés par le mouvement de Charles Maurras. À Angoulême comme à Paris, François Mitterrand comptait parmi ses relations de nombreux adhérents à l’A.F. Pourtant, il semble peu probable - malgré une légende tenace - que François Mitterrand ait éprouvé une quelconque sympathie pour ce mouvement.

Rappelons que la FNC comme les Croix-de-feu sont profondément en désaccord avec l’Action française. Surtout, comme le rappelle Pierre Péan, François Mitterrand, très croyant, ne peut ignorer la condamnation prononcée par Rome du mouvement monarchiste.

Du reste, l’engagement chrétien du jeune François Mitterrand a sur son comportement des effets “prophylactiques”. On connaît le texte qu’il écrit dans la Revue Montalembert, en avril 1938, dans lequel il condamne l’Anschluss.

On ignore en général que, quelques pages plus loin, François Mitterrand est l’auteur d’une recension intéressante : Sous le joug hitlérien. La révolte des consciences, livre publié en 1937 par un auteur anonyme. Ce livre, comme il l’écrit est un « recueil documentaire sur la situation du catholicisme dans le iiie Reich » dans lequel son auteur analyse « l’infernale stratégie du racisme. » Et l’étudiant parisien, de souhaiter « à ce petit livre une mondiale diffusion. »

Un engagement spirituel en héritage

Indéniablement, l’enfance et l’adolescence de François Mitterrand ont été marquées par le catholicisme et sa pratique. Il faut toutefois se garder de donner trop d’importance à cette question. Tout au long de cet article, nous avons cherché à mesurer l’impact de la question religieuse au cours de ces années de formation. Il ne faudrait pourtant pas minimiser les nombreuses autres influences qui ont dû forger le caractère du jeune homme : le contact avec la nature, son goût pour la lecture, la figure marquante de son grand-père - peu versé sur les matières religieuses -, ses études, etc. Il faudrait aussi s’interroger sur le divorce intervenu entre le jeune homme et l’Église, divorce qu’il date entre la fin des années 1930 et la guerre. Encore qu’il n’ait pas parlé de séparation mais, plus pudiquement, de retrait. Constatant l’injustice régnant au sein de la société française, il se rappelle s’être mis « en retrait du conformisme ambiant où l’Église, dont j’avais continué d’observer les préceptes, avait enfermé les siens. Puisqu’elle n’était pas dans le camp de la souffrance et de l’espoir, il fallait [...] le rejoindre sans elle. Ainsi ai-je quitté le chemin de mon père afin de mieux le retrouver. » [9]

La rupture ne fut donc pas brutale. Plutôt une prise de distance progressive. Il lui restait de ces années un héritage important. Une profonde culture du Livre, évoquée par de nombreux témoins et, sans doute, cette « tendance spiritualiste » qu’à la fin de sa vie, il évoquait avec Elie Wiesel. Celle-ci le conduisait à rechercher le contact avec des hommes de foi.

Citons en guise de conclusion : l’abbé Marcelin, qui lui enseignait le latin à Toutvent, figure éclatante et quasi prêtre ouvrier ; l’abbé Jobit, son confesseur et professeur de philosophie du collège d’Angoulême, avec qui il entretiendra une importante correspondance lorsqu’il sera à Paris ; le révérend père O’Reilly, du « 104 », qui animait les discussions du foyer. Ces hommes d’Église, ainsi que ses parents, au travers d’une doctrine religieuse elle-même en mouvement, ont contribué à ancrer en lui certains principes qui, paradoxalement, si on se place du point de vue politique, sont autant de pistes expliquant son cheminement vers le socialisme.

[1Mémoire à deux voix, p. 76.

[2Idem, p. 83.

[3Ma part de vérité, p.14.

[4La soif d’innovations.

[5Mitterrand : une histoire de Français - 1, Les risques de l’escalade, p. 15.

[6Le « 104 » fait référence à ce foyer catholique tenu par des pères Maristes, sis 104 rue de Vaugirard, où réside François Mitterrand pendant ses études à Paris

[7Ma part de vérité,.

[8cf. supra

[9Ma part de vérité, p. 19.


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