9 mai 1991

François Mitterrand remet le prix Charlemagne au Président Vaclav Havel à Aix-la-Chapelle

Éditorial


Editorial | par Hubert Védrine le 2 mars 2010

On ne peut pas faire, rétrospectivement, de François Mitterrand, un pur adepte de la « sécurité collective », de la prévention des conflits par la négociation, de la préservation de la paix par le seul respect du droit international, de l’arbitrage, ou du recours à l’« ONU », même si ces perspectives lui étaient philosophiquement ou moralement chères. Elu en plein bras de fer sur les « euromissiles » - comment obtenir le retrait, ou comment compenser, la menace que représentait le déploiement par une URSS, déjà sur la pente finale, de SS20 nucléaires à moyenne portée déployés en Europe de l’Est contre la seule Europe de l’Ouest ? Il y répondit par une politique qui tenait en une phrase : rétablir l’équilibre des forces. Ce qui fut fait.

De la même façon, marqué à tout jamais par la désastreuse incapacité internationale à empêcher, dans les années trente, la modification par la force des dispositions territoriales arrêtées par les Traités Internationaux, s’employa-t-il à obtenir – avec succès – le retrait des forces libyennes au Tchad ; soutint-il la Grande-Bretagne contre les militaires argentins dans l’affaire des Malouines ; et participa-t-il, avec une vingtaine d’autres pays, à la coalition rassemblée pour restaurer contre l’Irak la souveraineté du Koweït.

Même la politique menée dans l’affaire rwandaise à partir de 1990 et qui a alimenté, depuis, tant de controverses, était fondée sur le même principe. Rappelons qu’aux yeux du Président Mitterrand, il s’agissait, d’une part, d’aider le Rwanda à tenir la frontière avec l’Ouganda face aux attaques du FPR et de l’armée ougandaise qui ne pouvaient conduire qu’à de grands massacres et d’autre part, en contrepartie, d’obliger les Hutus à partager le pouvoir avec les Tutsis. Cette politique sembla être couronnée de succès avec les accords d’Arusha, en 1993. En fait elle était combattue par les extrémistes des deux bords et fut pulvérisée par l’attentat contre l’avion des présidents rwandais et burundais.

Si la gestion de la tragédie Yougoslave par François Mitterrand parait différente, elle est inspirée de principes proches – partagés, rappelons-le, par la totalité des leaders européens et américains, à l’exception des Allemands –, c’est-à-dire éviter que la désagrégation de la Yougoslavie intervienne avant que n’ait été soigneusement préparés le partage des frontières et les droits des minorités.

Par ailleurs, il préserva et modernisa la force française de dissuasion, tout en la débarrassant des incohérentes armes nucléaires dites « tactiques », c’est-à-dire à courte et moyenne portée et en épurant la doctrine (comme le fait en ce moment Barack Obama pour l’Amérique).

Il n’empêche que, simultanément ou en complément, tout réaliste qu’il fut, il accorda de bout en bout une importance majeure aux enceintes, aux procédures, et au rôle possible du multilatéralisme organisé, à commencer par l’institution qui le symbolise en premier, l’ONU, et à ses secrétaires généraux dans cette période, Javier Perez de Cuellar puis Boutros Boutros-Ghali.

Il le fit pour plusieurs raisons :
– d’abord parce que toute référence à l’ONU valorisait le statut de la France, membre permanent du Conseil de Sécurité, et ses relations, déterminantes, avec les quatre autres permanents ;
– ensuite parce qu’aux yeux des innombrables pays non membres permanents, près de 190, le respect du rôle de l’enceinte « ONU » était une obligation morale et une assurance rassurante contre l’excès d’unilatéralisme des grands. François Mitterrand savait toucher cette corde ;
– parce que par rapport à l’opinion française, pas seulement de gauche, il était essentiel aux yeux de François Mitterrand d’obtenir la caution du Conseil de Sécurité pour des opérations de maintien de la paix à fortiori pour des missions de rétablissement de la paix (guerre du Koweït) ou autre (Turquoise), et donc de pouvoir s’inscrire le plus possible dans la légalité internationale ;
– parce qu’il était convaincu de l’utilité des organes spécialisés des Nations-Unies (OMS, UNESCO, etc.) notamment pour l’immense majorité des pays qui n’ont d’autre accès à la vie internationale (c’était avant l’émergence spectaculaire de trente à quarante pays, dont plusieurs vraies puissances) ;
– et enfin sans doute parce qu’il espérait, au fond de lui-même, qu’un jour viendrait, à la longue, pour le droit international (et pas seulement pour le droit économique du commerce et des investissements) et qu’il fallait hâter ce moment en préparant les esprits à toutes les formes non conflictuelles de règlement des contentieux internationaux. C’est-à-dire la négociation multilatérale. La construction européenne n’avait-elle pas déjà rassemblé tous ces ingrédients ?

C’est pour cette raison, et parce que la politique étrangère d’Obama redonne de l’intérêt à ce sujet, que nous avons décidé de consacrer deux numéros de La Lettre à « François Mitterrand et le multilatéralisme ». Dans celui-ci, nous avons retenu les rencontres, les initiatives et les extraits les plus marquants des discours de la période précédant la disparition de l’URSS.

Dans le prochain numéro, nous vous proposerons des discours de la période suivante, alors que la France est déjà entrée dans ce temps du monde global qui est pour longtemps le notre avec ses promesses, ses menaces, et sa compétition.

PS : A méditer, cette intéressante conclusion du remarquable article consacré à Bourguiba par Béchir ben Yahmed dans Jeune Afrique du 3 avril 2010.

« À la réflexion, et pour conclure, je connais trois autres chefs d’État contemporains très différents les uns les autres, mais qui ont de nombreux points communs.

Tous les quatre ont exercé la fonction de chef d’Etat avec la même dignité et l’ont quittée en laissant une trace à ce jour perceptible.

Pour moi, de Gaulle, Mitterrand, Senghor et Bourguiba sont, si j’ose dire, de la même race. Tous les quatre avaient une vaste culture historique et générale – mais universelle – et étaient à la fois des intellectuels et des hommes d’action ! Comme, de nos jours, un certain Barack Obama !

Ils ont, chacun à sa manière, mis une distance certaine entre eux et l’argent. Ils ont été des centralisateurs du pouvoir, voire des autocrates. Et, en même temps, ils ont su beaucoup déléguer, faire confiance à leurs collaborateurs et leur laisser une très grande latitude. Mais ce qui les a vraiment distingués, et qui est le signe de leur grandeur, c’est qu’ils n’ont pas été trahis par leurs proches. Ils ont, tout au contraire, fait naître d’inébranlables dévouements, des fidélités à toute épreuve.

Tous les quatre ont suscité, de leur vivant, l’admiration de leurs compatriotes et de leurs contemporains.

Et la suscitent encore aujourd’hui, bien après leur mort. »


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