9 mai 1991

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Du CESTA à la création d’EUREKA


Réflexions sur la politique scientifique et technologique du gouvernement socialiste

Interview | par Jean-Paul Karsenty le 17 décembre 2006

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Jean-Paul Karsenty, économiste et spécialiste des politiques de recherche et d’innovation, a été, pendant les années 1981-1986, un témoin privilégié et souvent un acteur des efforts du gouvernement socialiste dans le domaine de la coopération scientifique et technologique internationale. Il revient pour La Lettre sur ces années et évoque la lente maturation du projet européen EUREKA [1].

Georges Saunier -En 1981, une fois la gauche arrivée au pouvoir, elle crée le Centre d’études des systèmes et des technologies avancées (CESTA) qui prend - on va le voir - une certaine importance dans la définition de la politique française de recherche. Toutefois, avant d’aborder ce point, pouvez-vous nous rappeler les débats, à gauche, autour de ces questions de recherche scientifique et technologique et de coopération internationale ?

Jean-Paul Karsenty — Effectivement, il faut prendre en considération ces débats.

Sur le plan intellectuel, il faut se souvenir que les années 1970 voient se multiplier les analyses internationales mettant en parallèle le développement technologique et la vigueur des pays “modernes”.

C’est aussi à cette époque qu’émergent réellement les premières contestations de l’ubris technologique occidental. Autour de ces deux débats - peut-être plus qu’avant -, on prend conscience de l’impact des “technologies” sur nos sociétés contemporaines. Elles les modèlent bien plus profondément qu’on ne le pensait jusque-là. Du coup, de nouvelles pensées et de nouveaux enjeux sont en gestation autour de ces questions.

Cela a-t-il des répercussions politiques ?

Bien entendu. En France, par exemple, le pouvoir d’alors commence à être critiqué : son manque d’anticipation à l’égard de ces nouvelles problématiques, le laisser-faire des acteurs privés, l’affaiblissement des logiques publiques quant à l’orientation de la recherche et de la technologie, la diminution des budgets de l’État, l’insouciance vis-à-vis des impacts de « la révolution scientifique et technique », etc.

C’est au regard de ces défis que l’idée du CESTA fait son chemin. Il s’agissait de créer un lieu de réflexion et d’influence. Son objet serait de décrypter ces nouveaux enjeux, très concrètement, de définir leurs impacts économiques, sociaux et culturels, et - fort de cette analyse - d’inspirer les acteurs publics et privés.

Au plan institutionnel, “l’idéologie giscardienne” n’avait rien imaginé d’autre que l’institut Auguste Comte, essentiellement tourné vers la formation de grands manageurs. C’était un peu court pour la démocratie économique française. En 1981, le pouvoir socialiste décide de doter le pays d’une politique publique digne de ce nom, bâtie autour d’un Ministère de la Recherche et de la Technologie (MRT) à part entière.

Et le CESTA ?

L’idée d’un centre d’études de type think tank, alors méconnue en France, qui succéderait à l’institut Auguste Comte ne figurait pas clairement au programme. Mais elle avait la faveur de quelques-uns, en particulier de François Gros, conseiller de Pierre Mauroy. François Gros demanda alors à Joël de Rosnay de réfléchir à la création et aux missions d’un tel think tank.

Pourquoi Joël de Rosnay ?

Tout au long des années 1970, il avait fréquenté un groupe informel : le groupe des Dix. [2] Ce groupe réfléchissait beaucoup aux questions scientifiques et technologiques. C’est d’ailleurs Jacques Robin, cocréateur et animateur de ce groupe, qui était pressenti pour diriger ce think tank et qui jeta les premières bases du CESTA.

Toutefois, il ne fut pas désigné, car Jacques Attali joua alors un rôle déterminant - avec l’un de ses amis sociologue, Yves Stourdzé - dans la définition du CESTA. Attali et Stourdzé partageaient tous les deux la conviction que la France devait procéder sans tarder à un aggiornamento sur la question des enjeux scientifiques et technologiques.

Ils estimaient à cet égard que les structures classiques de l’État - dominées par les intérêts des corps techniques et administratifs supérieurs - ne sauraient comprendre, accepter et prendre en charge un tel bouleversement. Le CESTA devait jouer ce rôle.

On comprend que sa direction fut alors très convoitée. En 1983, c’est finalement Yves Stourdzé qui en deviendra le directeur général.

Une telle vision était-elle partagée par tous les Socialistes ?

Oui et non. Les schémas d’analyse à gauche restent, dans ces années-là, fortement imprégnés d’une vulgate marxiste somme toute classique. Ce qui compte alors ce sont les rapports de pouvoir au sein de la sphère économique, donc les rapports entre planification et marché. De fait, ces schémas méconnaissent largement certains aspects importants des questions technologiques : l’environnement local et régional de l’entreprise et des technologies, la technologie et le droit comme outils cruciaux de la régulation économique (plutôt que les nationalisations), la question de l’énergie, de l’émergence massive des technologies de l’information et de la communication, etc., autant de sujets sur lesquels le CESTA va se pencher.

Dernier exemple, les débats socialistes se concentrent alors sur les conséquences du développement technologique au sein de l’entreprise mais moins, finalement, sur son impact à une échelle plus globale, par exemple sur la croissance et l’emploi.

« Technologie, Croissance, Emploi », c’est justement le titre du rapport commandé par François Mitterrand en 1982 à l’issue du Sommet de Versailles.

Cette question de la relation entre le développement technologique, la croissance économique et l’emploi est en effet discutée entre chefs d’Etat et de gouvernement, à Versailles, en juillet 1982, sous la Présidence de François Mitterrand. Dans les mois qui suivent, un document est préparé en concertation multilatérale par Yves Stourdzé et le CESTA sous la houlette de Jacques Attali et François Gros : Technologie, Croissance, Emploi (TCE), en effet.

Le rapport est poliment salué par les Sept qui décident de prolonger leurs discussions au travers d’un groupe d’experts. Yves Stourdzé est chargé d’en suivre l’évolution pour la France mais aussi pour l’ensemble des Sept.

Le CESTA prenait donc de l’importance.

En fait, d’emblée, les missions officielles du CESTA en faisait un acteur d’animation de la recherche. Mais Yves Stourdzé a su le transformer en acteur d’influence dans des domaines très divers : veille et prospective scientifique et technologique (générales ou spécialisées), colloques et séminaires, production d’idées nouvelles, élaboration de prototypes et de projets emblématiques, aide à la reformulation des enjeux et stratégies pour des acteurs publics ou privés, etc.

Le CESTA n’était pas, cependant, un acteur pilote. Lorsqu’on lui a confié la conduite du groupe TCE, le CESTA a bénéficié d’une légitimité nouvelle et d’un surcroît de compétences grâce à la dimension internationale du projet.

Quels étaient les objectifs de cette coopération internationale ?

L’objectif affiché est double : rénover les grands choix scientifiques et technologiques des grands pays sur la base d’un consensus international ; à partir de là, dresser une liste de projets concrets de coopération dans ces domaines.

La première étape se termine en janvier 1983 avec la publication du rapport déjà cité, écrit sous plume française. Puis, les Sept, auxquels s’ajoutait la Commission européenne, adoptaient 18 projets de coopération scientifique, technologique et de développement industriel : robotique avancée, réacteurs à neutrons rapides, biotechnologies, nouvelles technologies pour l’éducation, trains rapides, physique des hautes énergies, aquaculture, photovoltaïque, etc.

Sur chaque projet, les pays s’associaient selon des modalités très souples - ce qu’on appellera plus tard de la géométrie variable. Dès lors, les questions scientifiques et technologiques prendront toute leur place dans les enceintes diplomatiques multilatérales, même si l’esprit initial semble s’être un peu perdu.

Cet effort de coopération s’est-il fait sans difficultés ?

Non. De fait, les interlocuteurs de François Mitterrand ont réagi avec un grand scepticisme à son initiative. Ronald Reagan fut sans doute le plus cruel quand il fit remarquer que le système de climatisation de la salle de conférence de Versailles était défectueux, contestant par là l’idée même que la France puisse envisager l’avenir technologique ! La ténacité du Président finira tout de même par payer. Du reste, après Versailles, les très hauts fonctionnaires des sept pays - sans oublier la Commission Européenne, très impliquée - oublièrent leurs réserves. Les Allemands furent les premiers à se laisser persuader. Mais mollement. [3] Ils ne se chargèrent du co-pilotage que d’un seul projet, et encore, avec les Français ! Les autres partenaires furent peut-être plus réceptifs. Les Japonais pilotèrent 3 projets, les Anglais 4, les Américains 6, et nous 8.

Mais, tout ceci en restait à de simples efforts de coopération. En réalité, derrière le projet TCE, Jacques Attali - et sans doute Hubert Védrine et Pierre Morel qui suivaient eux aussi le projet - ne cherchait pas seulement à redessiner la coopération scientifique dans le monde occidental mais aussi à replacer, du même coup, l’Europe et la France dans la course technologique.

Était-ce le véritable enjeu : le retard technologique de l’Europe par rapport à ses principaux partenaires ?

Nous ne sommes pas les seuls à le dire ! Étienne Davignon, vice-Président de la Commission à Bruxelles, sonne le tocsin depuis la fin des années 1970. Nous avions l’impression que l’Europe ratait le « train de l’histoire du progrès technologique. » Pour faire court et un peu caricatural, la question que nous posions était : fallait-il que l’Europe restât calée sur la physique fondamentale, l’énergie et la chimie, quand les États-Unis et le Japon déployaient leurs efforts en physique appliquée, en informatique, en électronique, en biologie ?

À partir de là, que faire ?

Les Allemands ont une culture différente dans ce domaine. Ils privilégient l’autonomie des acteurs. Ils se méfient des choix à portée stratégique et de leurs mises en œuvre jacobines ou activistes.

Et puis, en 1982, on peut se demander si les sociaux-démocrates d’Helmut Schmidt, “sur le départ”, se sont sentis en confiance avec les “nouveaux venus” socialistes et idéologues français. L’arrivée d’Helmut Kohl, fin 1982, va en réalité faciliter le dialogue franco-allemand.

En matière de science et de technologie, les initiatives vont se multiplier et entraîner un mouvement européen. À l’automne 1983, l’Allemagne fédérale, la Grande-Bretagne et la France déposent chacune un « memorandum » sur les remèdes possibles aux maux de l’Europe technologique.

Nous, sur la lancée de TCE, nous proposons un « espace commun de la recherche et de l’industrie. » Jean-Pierre Chevènement puis Edith Cresson sont à l’origine de ce projet et sollicitent les propositions de François Lagrange.

Dans le même temps, la cohérence entre les “idées” françaises et celles de la Commission devient plus forte : le Conseil des ministres européen vote ainsi, en juillet 1983, son premier programme-cadre communautaire de recherche et développement 1984-1987. Puis, ce sera le fameux programme ESPRIT, adopté en janvier 1984 par le Conseil européen.

En septembre 1984, cette fois-ci au niveau de la “grande Europe” et non plus au seul niveau communautaire, François Gros, puis Hubert Curien - ministre de la recherche et de la technologie de Laurent Fabius - cherchent à rapprocher les chercheurs européens entre eux en organisant, à Paris, la première conférence des ministres chargés de la recherche des pays membres du Conseil de l’Europe.

Ainsi, dans l’esprit de TCE, mais cette fois-ci au niveau européen, les initiatives se multiplient ?

Exactement. Du reste, cela a une conséquence sur mon propre témoignage. Autour d’Yves Stourdzé, nous devenons de moins en moins observateurs et de plus en plus acteurs parmi d’autres acteurs mobilisés dans la sphère publique. Alors, pour reprendre votre question : “Oui”, il y a une accélération européenne.

Du côté français, beaucoup souhaitaient privilégier cette dimension, et François Mitterrand en premier lieu.

Involontairement, ce sont d’ailleurs les Américains qui vont nous aider. La Strategic Defense Initiative (SDI)

– la fameuse Guerre des étoiles de Ronald Reagan - a été un élément déclencheur. Le projet est connu depuis 1983.

Mais les autorités américaines infligent à leurs Alliés, en mars 1985, une sorte d’injonction : vous avez deux mois pour vous décider à coopérer, ou non, à ce projet.

On nous considère en sorte comme de simples sous-traitants. Les Américains piloteraient un vaste projet de sécurité à fort contenu scientifique et industriel, auquel nous serions plus ou moins associés - selon des modalités qui n’étaient pas connues et une issue très incertaine - avec l’espoir d’en retirer quelques compétences technologiques.

À Paris, on réagit vivement : c’est une fin de non-recevoir assortie d’une contre-proposition à destination des Européens.

Nous lançons l’idée d’une très large coopération technologique,mais entre Européens,et à vocation civile.

C’est donc à ce moment qu’apparaît le projet EUREKA de coopération technologique européenne.

Oui et non. Disons qu’il était déjà en gestation dans beaucoup de têtes. Mais la proposition américaine permet de passer de l’intention à la réaction. Ceci n’était d’ailleurs pas sans risque puisque nous faisions apparaître notre proposition comme une contre-offensive auprès de partenaires européens qui étaient souvent très liés à Washington.

Tout de même, l’initiative française sera couronnée de succès.

Certes. Mais parce que sa démarche était très particulière. Quelques mots à ce propos.

Prenez la recherche en physique. Les investissements y sont très lourds. Ceci a conduit les pouvoirs publics, en Europe, à vouloir en partager les coûts. On a inventé la coopération européenne pour cela. Cet effort n’est pas nouveau. Pensez à la création du Centre européen de recherche nucléaire (CERN), pensez à Euratom, etc. Tout ceci a d’ailleurs donné des résultats très importants. Mais cette coopération restait trop centrée sur la physique.

Par ailleurs, il fallait l’ouvrir à d’autres domaines de la science, ce que la Commission cherche à faire peu à peu dans les années 1980.

Il fallait aussi faire émerger des coopérations européennes en recherche appliquée. On imagina alors de favoriser des rapprochements entre laboratoires publics et laboratoires privés, dans tous les secteurs, autour de projets “pré-concurrentiels”. On retrouve là les grands programmes communautaires de ce début des années 1980 : ESPRIT, BRITE, EURAM, etc.

Dans tous ces cas, nous nous situons “en amont”, donc, de la commercialisation du produit et du jeu de la concurrence. Nous pensions, nous, qu’il fallait désormais penser à l’“aval”. Donc à la coopération en innovation technologique, mais entre entreprises européennes. Il fallait trouver un moyen de les faire coopérer entre-elles. Eurêka a été conçu pour cela.

Quelles sont les spécificités d’Eurêka ?

Je dirai : sa rapidité de mise en œuvre, le message politique qui l’accompagne, sa structure institutionnelle et sa philosophie.

Il nous fallait agir vite, face à l’offensive américaine, et éviter tout risque d’enlisement bureaucratique. Or, « Bruxelles », il y a vingt ans, n’était pas en mesure de prendre une telle initiative à sa charge. EUREKA est donc un projet qui dépasse le cadre communautaire.

Tous les niveaux de la diplomatie française vont se mobiliser pour présenter et faire accepter le projet à nos partenaires. À l’Elysée : Hubert Védrine. Au Quai d’Orsay, Pierre Morel - nouveau directeur des Affaires politiques, mais qui vient, lui aussi, de l’Élysée. Sur le terrain : l’Ambassadeur Arnaud, Yves Stourdzé, ses principaux collaborateurs. Enfin, de nombreux hauts fonctionnaires de la Recherche et de l’Industrie. Toutes les capitales sont visitées ou contactées à plusieurs reprises.

Le message politique, c’est François Mitterrand et ses collaborateurs qui l’élaborent. [4] En résumé : « non à la SDI, non à un appendice européen d’un projet américain à logique et visée militaires ; oui à une Europe où ses propres forces coopèrent davantage entre elles, en particulier les forces de recherche et d’innovation ; oui à une coopération entre elles qui soit préférentielle toutes les fois que possible, mais à visée civile et sur la totalité du champ des hautes technologies ; oui donc à un cap qui vise une prospérité économique commune, rapprochée et autonome des volontés américaines. »

Quant au cadre institutionnel, il a donné lieu à des débats intéressants. EUREKA devait-il d’abord être une Action ou une Agence (type Ariane ou Airbus) ?

Bref, devions-nous avancer avec nos partenaires sur le contenu plutôt que sur le contenant ? La concurrence entre ces deux visions est très dure. L’idée d’une Agence européenne de coopération dans les hautes technologies (European research coordination agency : EUREKA) est d’abord avancée par le Quai d’Orsay, soutenu par les autres ministères. Mais rapidement, à l’initiative d’Yves Stourdzé je pense, on se concentre sur « l’Action », peut-être aussi parce que nos partenaires étaient inquiets du contenant dont ils pouvaient redouter qu’il soit trop marqué par « le dirigisme français ».

À la fin du printemps 1985, les tenants du contenu l’emportent donc et nous proposons à nos partenaires une esquisse très concrète de grands projets qui n’attendaient plus que d’être lancés, un peu à l’image des 18 projets de TCE. Nous le faisons au travers d’un document largement préparé par le CESTA et Yves Stourdzé : « EUREKA, la Renaissance technologique de l’Europe. ». Document préfacé par Hubert Curien et Roland Dumas.

Ce document met en débat « 24 premières propositions françaises d’action », déclinées en 5 parties : informatique, robotique, télécommunications, biotechnologies, matériaux. Avec ces projets, l’idée était de laisser agir les entreprises. [5] Cela voulait dire que nous mettions à leur disposition des financements et que nous les laissions libres de mettre en œuvre les coopérations nécessaires, assurés que nous étions que nous partagions une vision commune des enjeux et qu’elles maîtrisaient bien leur connaissance des marchés et leur complémentarité avec des instances publiques et privées de recherche. Tactiquement, nous avons alors entraîné quelques grands champions nationaux, acquis à l’idée d’Europe, pour les impliquer dans des premiers projets de coopération, avant même que le projet ne soit lancé. Matra et Jean-Luc Lagardère, Aérospatiale et Henri Martre, Thomson, Bull... pour la France, Siemens et MBB pour Allemagne, répondirent à l’appel. Nous avions donc le soutien des milieux économiques européens.

La négociation avec les partenaires européens a-t-elle été difficile ?

Je n’oublie pas la tonalité des premiers télégrammes diplomatiques : scepticisme et réticences. Certains remettaient en question l’ambition et la viabilité du projet. D’autres craignaient des rétorsions de la part des Américains.

Je crois que la partie s’est jouée dans la relation franco-allemande. Le Chancelier Kohl, son ministre Hans Dietrich Genscher, les services du ministère de la Recherche allemand - acquis à l’idée -, l’orientation pragmatique de notre projet (Action plutôt qu’Agence), l’idée de géométrie variable (deux entreprises de deux États membres suffisaient pour lancer un projet), l’idée de coopération devant aboutir à des objets techniques sous la forme de prototypes - donc très concrets - font petit à petit pencher la balance du côté d’EUREKA. Mais tout cela se fait timidement et prudemment au début...

En fin de compte, EUREKA avait besoin d’une forte garantie politique. C’est le Sommet européen de Milan, fin juin 1985 - qui est aussi celui du grand marché intérieur à l’horizon 1992 - qui va la lui apporter. Il nous a fallu, pour cela, convaincre la Commission des Communautés européennes que cette initiative qui se faisait en dehors d’elle, ne dénaturerait pas sa propre action. Pascal Lamy, chef de cabinet de Jacques Delors, préparera le terrain. Les Dix convinrent, lors de ce Sommet, de convoquer, dans la foulée, à Paris, les premières « Assises européennes de la Technologie ». Elles s’ouvrirent le 17 juillet 1985.

C’est lors de cette rencontre que François Mitterrand annonce que, pour sa part, le Gouvernement français dégagerait pour l’année suivante un milliard de francs pour le soutien aux projets EUREKA. Ceci força en quelque sorte la main des autres partenaires. Le projet EUREKA était lancé, avec le succès qu’on lui connaît.

[1EUREKA est un réseau intergouvernemental réunissant 33 États européens et l’Union Européenne. Son objectif est de mettre en rapport des entreprises - notamment des PME -, des centres de recherche et des universités, afin de rendre rapidement commercialisable des résultats dans le domaine de la recherche et du développement. Chaque projet de coopération pouvant alors disposer de moyens financiers. Depuis 1985, EUREKA a permis la naissance de plus de 1600 projets de cette nature.

[2Les autres membres étaient : Jacques Attali, Henri Atlan, Henri Laborit, André Leroi-Gourhan, Edgar Morin, René Passet, Michel Rocard, Michel Serres,.... A propos de ce groupe, on pourra lire l’ouvrage de Brigitte Chamak (Le Groupe des Dix ou les avatars des rapports entre science et politique, Éditions du Rocher, Monaco, 1997), regroupant les témoignages de la plupart de ses membres.

[3Les ministres sociaux-démocrates de la recherche et de la technologie redoutaient d’affronter leur propre camp politique pour qui la technologie renvoyait au chômage généré par la modernisation,à la pollution de l’environnement, à l’exacerbation de la logique consumériste, etc.

[4À ce propos, je n’ai pas évoqué deux noms : ceux de François Gros et de Jean-Daniel Lévi. C’est qu’en réalité, sur ce dossier, leur implication à l’un et à l’autre ne m’est pas apparue directement.

[5Ainsi, bien entendu, que des laboratoires associés, mais le projet EUREKA se concentrait en premier lieu sur les entreprises.


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