9 avril 1991

François Mitterrand reçoit Lech Walesa en visite officielle

25 avril 1974 : la « révolution des œillets »


Point de vue | par Aurélie Lebelle le 7 juillet 2006

“Comment allier le rêve et l’action ? L’action sans le rêve et même sans l’utopie ce n’est rien. mais l’utopie sans la capacité d’action, ce n’est pas grand-chose non plus”

Après avoir appuyé de tous ses moyens le mouvement vers la démocratie au Portugal, François Mitterrand est alors à Lisbonne, en 1976, au congrès du Parti socialiste portugais. C’est en ces termes qu’il salue et encourage Mario Soares et les socialistes portugais qui viennent d’accéder à des responsabilités gouvernementales après les turbulences qui ont suivi la révolution des œillets.

La « révolution des œillets », déclenchée le soir du 24 avril 1974, mit fin à la dictature de Salazar et de son successeur Marcelo Caetano. Pourtant, loin de mener le Portugal à la stabilité et à la démocratie, elle fut à l’origine d’une période politique instable.
_ « Grandola, vila morena
Terra da fraternidade
O povo e quem mais ordena
Dentro de ti, o Cidade. »

Ce refrain, sur les ondes de Radio Renaissance, fut l’hymne de la « révolution des œillets » lancée par le commandant de l’artillerie Otelo Saraiva de Carvalho. Il fut, pour les officiers du Mouvements des Forces Armées, le signal du coup d’état. Très rapidement, dans la nuit du 24 avril 1974, certains officiers s’emparèrent des armureries et des munitions dans les casernes, là où d’autres prirent possession des studios de la Radio-Télévision portugaise.

Au petit matin, les Forces Armées sortent des casernes

À 7h30 du matin, le 25 avril, le premier communiqué des militaires annonce : « les Forces Armées ont déclenché dans la matinée d’aujourd’hui une série d’actions destinées à libérer notre Pays du régime qui le domine depuis si longtemps. (...). » Dès 11h30, le succès est assuré et les chars du capitaine Salgueiro Maia entourent la gendarmerie où s’est réfugié Caetano. Après plusieurs heures de négociations, le dictateur accepte de céder le pouvoir au général Antonio Ribeiro Spinola.

Ce dernier, surnommé « l’homme au monocle », vient de publier un ouvrage polémique, Le Portugal et son avenir, dans lequel il critique ouvertement les guerres coloniales. Au cœur du conflit, le général s’impose comme un homme d’expérience. Il est choisi par Caetano pour que le pouvoir ne « tombe pas dans la rue ».

Le coup d’état s’effectue sans violence. Seule l’attaque du siège de la PIDE, la police politique, se conclut par quelques morts et de nombreux blessés. Néanmoins, la révolution des œillets, comme son nom l’indique, se déroule sans incident grave. Symbolisé par l’œillet qu’une serveuse piqua dans le canon du fusil d’un soldat, le coup d’état permit d’offrir l’espoir de la démocratie au Portugal.

De la pétition d’Evora à la Révolution

Dans un pays où la dictature s’imposait depuis plusieurs décennies, où les guerres coloniales dilapidaient l’argent, la révolution était latente. Les cadres de l’armée, en première ligne lors des combats d’outre-mer, se sont rapidement rassemblés pour s’opposer au salazarisme.

Déjà en septembre 1973, à Evora, le Mouvement des Capitaines se réunissait pour organiser une pétition contre le régime de Caetano et les avancements établis dans l’armée. La pétition eut un effet boule de neige et, moins d’un mois après, quatre réunions d’officiers se tenaient au même moment à Lisbonne : l’objectif tendait petit à petit à conquérir le pouvoir.

En novembre 1973, le mot « révolution » fut lancé à Sao Pedro do Estoril, lors d’un rassemblement officieux : « dès à présent, nous devons imposer la Révolution Armée, quel qu’en soit le prix, qu’elles qu’en soient pour nous les conséquences. » La force semblait s’imposer comme l’unique espoir de victoire. Cinq mois plus tard, la « révolution des œillets » mettait fin au régime dictatorial.

Les leaders de l’opposition sortent de la clandestinité

Pourtant, la stabilité était loin d’être totale : le Portugal s’enfonçait dans un chaos qui allait durer presque deux ans.

En effet, suite au 24 avril 1974, aucune élite n’était capable de gérer le pays : Salazar avait minutieusement écarté ou isolé les opposants au régime. Les rares campagnes électorales étaient l’unique possibilité de se faire connaître : Mario Soares participe à quelques élections en tant que membre du Parti Communiste. En 1951, il quitte ce parti et se fait connaître dans le monde entier en défendant la candidature à la Présidence de la République du général Delgado, qui menace pour la première fois le régime. Soares se rend alors à New-York en 1970, puis au Conseil de l’Europe pour dénoncer le salazarisme.

En l’exilant, Salazar et Caetano lui permettent de nouer des liens avec les chefs politiques socialistes européens. Début 1974, Soares et Cunhal, le chef de file du Parti Communiste portugais, s’allient et mettent au point une déclaration conjointe mais aucun programme commun n’est élaboré. Les deux hommes comprennent bien que quelque chose se prépare au Portugal.

« Salut national » contre « unité populaire »

Deux jours après le déclenchement de la révolution, Mario Soares rentre d’Allemagne où il tentait de convaincre les membres du SPD du coup d’état à venir. Cunhal et Soares manifestent publiquement leur entente lors de la cérémonie unitaire du 1ermai.

Cela ne dure pas. Très vite, Mario Soares cherche à installer un gouvernement de « salut national » tandis qu’Alavaro Cunhal réclame un gouvernement « d’unité populaire ». La scission devient officielle.

Mario Soares est chargé, par Spinola, de s’envoler pour l’étranger afin de faire reconnaître diplomatiquement la révolution. Le parti socialiste est alors divisé : son leader, modéré, s’est imprégné des démocraties libérales européennes là où les membres rejoignent davantage l’idéologie du PC ou du MFA. La situation intérieure se dégrade rapidement. D’avril à septembre, Spinola s’est organisé pour contrôler le pouvoir : il a choisi les hommes du gouvernement provisoire, a limité les pouvoirs de la junte. Fin septembre, Spinola tente un coup de force, contré par les communistes. Il démissionne de la Présidence, Costa Gomes le remplace et Vasco Gonçalves est nommé premier ministre.

Commence alors une traversée du désert pour l’homme au monocle. Il revient néanmoins sur le devant de la scène en mars 1975 en tentant un coup d’état, plus apparent que réel, avant de quitter définitivement la politique.

Le parti socialiste, très opposé à Vasco Gonçalves, hésite à quitter le gouvernement. Il décide finalement de rester et mène une campagne électorale d’envergure qui lui assure 37 % des voix, trois fois plus que le PC. Le 25 avril 1975, le pays se tourne lentement vers la voie du socialisme.

Néanmoins, la tension ne s’est guère apaisée.

Pendant la manifestation du 1ermai 1975, Cunhal, Costa Gomes et Vasco Gonçalves s’installent aux places d’honneur et en empêchent l’accès à Mario Soares.

La crise du Republica

Le journal Republica est probablement le symbole de cette lutte acharnée entre les deux partis. Le directeur Raul Rego fut l’emblème de la résistance à la dictature salazariste et possédait une très grande reconnaissance publique. Dans ce climat de tension, le PC décide de s’emparer du journal afin d’empêcher sa publication. Le PS organise immédiatement de nombreuses manifestations de soutien : près de cent mille personnes sont présentes.

En mai 1975, la situation s’envenime pendant que l’armée refuse d’intervenir. Brusquement, la tension s’apaise : les socialistes ont gagné. Ils organisent la manifestation de Fonte Luminosa qui annonce le départ de Vasco Gonçalves. Les vives manifestations qui s’ensuivent, aboutissent finalement à la destitution du premier ministre, accusé de livrer le Portugal aux communistes.

Les communistes font une tentative de renversement, le putsch des parachutistes, qui sera déjouée le 25 novembre. Plus d’un an après la “révolution des œillets”, le pays est encore au bord de la crise. Quelques jours plus tard, la tension retombe. Le nouveau gouvernement de Pinheiro de Azevedo, sixième gouvernement provisoire, fait alors une large place aux socialistes. En avril, la constitution de la IIème République est enfin promulguée et le 27 juin 1976, Eanes en est élu Président. Le 16 juillet, ce dernier chosit Mario Soares comme premier ministre.


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