26 juin 1981

Depuis 1946, François Mitterrand rend hommage aux fusillés de Dun-les-Places, haut lieu de la résistance surnommé l'Oradour Nivernais.

Pourquoi il faut (re)lire 55 faubourg Saint-Honoré


Hommage | par Philippe Foussier le 24 juillet 2020

Thématiques

Adversaire de la langue de bois, y compris dans ses fonctions ministérielles, Michel Charasse ne déroge pas à ce principe dans cet ouvrage en forme d’entretien avec le journaliste Robert Schneider. Le livre parut en août 1996, quelques mois après la mort de François Mitterrand. Une lecture indispensable pour se (re)plonger dans l’univers conceptuel et sémantique de Michel Charasse, tant sa truculence et son esprit transpirent à chaque page.

55 faubourg Saint-Honoré
Michel Charasse, Grasset, 1996

Pour ceux qui l’ont connu ou même seulement entendu, il n’est pas difficile d’imaginer comment il aurait prononcé un certain nombre de ces phrases assassines qu’il aimait distiller à l’égard de quelques personnes ou de corporations tenues par lui en piètre estime…

Proche collaborateur de Gaston Defferre, maire de Puy-Guillaume, conseiller général, sénateur, ministre du Budget, conseiller du président Mitterrand : aucune des facettes du personnage n’échappe à ce retour sur l’histoire -notamment les 14 ans passés à l’Elysée- aux allures d’autoportrait. Michel Charasse raconte ainsi comment, fonctionnaire au ministère des Finances dans les années 1960, il assurait également le secrétariat de cinq députés une fois ses journées terminées et comment il reproduisit le tour de force en gagnant l’Elysée le soir après sa journée à Bercy de 1988 à 1992. « Avec François Mitterrand, c’est l’homme qui m’a le plus marqué » : évoquant Gaston Defferre, longtemps président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Michel Charasse donne une illustration de cette double fidélité lorsqu’en 1981 il est à la fois pressenti par le nouveau locataire de la place Beauvau pour diriger son cabinet et par François Mitterrand pour le rejoindre à l’Elysée, alors qu’il fait parallèlement son entrée au Sénat comme suppléant de Roger Quilliot nommé au gouvernement… Mais à la question de Robert Schneider lui demandant les grandes figures de l’Histoire de France qu’il admire le plus, Michel Charasse répond : « En dehors de François Mitterrand, Georges Clemenceau ! ».

La loi républicaine

Maire depuis 1977, il explique comment il lui arrive de dresser lui-même des procès-verbaux pour stationnement gênant dans sa commune et narre l’époque des rencontres régulières d’une poignée d’élus du Puy-de-Dôme peu soucieux de l’étiquette, l’équipe du Lac Chauvet, à laquelle François Mitterrand se joint à l’occasion. Elu local très attaché à ses mandats -il déclinera le Conseil constitutionnel proposé par le président Mitterrand pour pouvoir les conserver-, il s’investit pleinement dans le problématiques soulevées par les nouvelles lois de décentralisation. Au sujet des financements croisés destinés à payer les équipements publics, qui se multiplient dès les années 80, il raille ainsi : « On assiste à des spectacles lamentables dans les inaugurations : le président du conseil général, qui a payé les portes, marche sur le ventre du préfet, qui a payé les fenêtres, lequel piétine le président du conseil régional qui a offert les lavabos ». Autre anecdote qu’on pourra relier à une actualité désormais quotidienne en France : « Quand je vois que la police ne peut pas pénétrer dans tel ou tel quartier, je trouve ça ahurissant ! Si j’avais été ministre de l’Intérieur, la police aurait fini par aller partout, non pour sévir mais pour apaiser et exercer sa fonction naturelle, c’est-à-dire garantir la liberté qui n’existe jamais dans le désordre ou la peur. Si j’avais un quartier difficile à Puy-Guillaume, j’aurais fait ce qu’il fallait pour que la loi républicaine soit respectée ».

L’ancien conseiller du président revient aussi au fil des pages sur les nombreuses et discrètes missions confiées par François Mitterrand, dans le domaine diplomatique comme s’agissant des relations avec la droite. Michel Charasse est également chargé des nominations et des gratifications : « Quand il y avait dix candidats pour un poste, celui qui était retenu remerciait le président et les neuf autres me tombaient dessus ». Les pages consacrées à Pierre Bérégovoy, auprès duquel il travailla longtemps, sont bien entendu plus graves, et Michel Charasse dénonce vigoureusement les campagnes orchestrées contre l’ancien Premier ministre. L’un des premiers à intervenir devant la presse le 1er mai 1993, il cingle au micro de France Inter : « Si j’étais juge ou journaliste, ce soir je dormirais mal ! ». Ces deux corporations sont, on le sait, celles qu’il avait le plus en exécration, et qui d’ailleurs le lui rendaient bien. Ainsi à propos du choix du candidat socialiste à la présidentielle de 1995 : « Henri Emmanuelli n’appartient pas à la deuxième gauche qui soutient Lionel Jospin. Cela a pesé dans le choix des médias, qui adorent le centre gauche un peu chrétien. Les journalistes pensaient que François Mitterrand préférait Henri Emmanuelli. Ils étaient donc heureux de contrer le Président une fois encore ». Le Monde figure parmi ses cibles favorites : « Souvenez-vous du prétendu financement du PS par un trafic médical à Panama. Les regrets du journal étaient tellement sophistiqués qu’il a presque réussi à passer pour la victime de ses propres turpitudes ». Michel Charasse décoche de nombreuses flèches en direction de la deuxième gauche et du PSU en particulier : « C’était un groupuscule un peu irresponsable. Qui a nourri la gauche d’idées fausses et naïves comme en mai 1968 ; des idées de sape de l’autorité publique et de l’Etat. Beaucoup de militants du PSU étaient des chrétiens mal dans leur peau. Dans mon département, ce parti présentait systématiquement des candidats là où ils pouvaient faire battre les nôtres. Insupportable ! ».

Contre les « combinards »

Le fort attachement de Michel Charasse à la laïcité est connu. Mais loin des caricatures qui abondèrent, ces pages attestent du fait qu’il établit une claire distinction entre des convictions anticléricales, qui étaient les siennes, et une posture antireligieuse, à laquelle il ne souscrit jamais. Après un hommage appuyé aux radicaux de la IIIe République, il donne aussi une longue définition de son appartenance au courant socialiste dont on ne retiendra qu’un extrait : « Je suis socialiste parce que je déteste les combinards, les profiteurs et les exploiteurs ! ». La vie publique de Michel Charasse se poursuivit 24 ans après la rédaction de ce livre et, bien sûr, les épisodes suivants auraient mérité une chronique supplémentaire, ces années où il fut questeur du Sénat, trésorier de l’Association des maires de France, sénateur membre du groupe radical après avoir été écarté par le PS en 2008. Ses fonctions au Conseil constitutionnel à partir de 2010 lui imposèrent un devoir de réserve public dont il s’affranchissait avec sa verve coutumière en privé. On sait ainsi combien il fut sévère avec le Parti socialiste qui, on peut le reconnaitre aisément, s’est en effet bien mal comporté avec lui.

Au gré d’innombrables anecdotes, Michel Charasse livre donc ici un témoignage souvent drôle sur l’histoire contemporaine de la gauche et aussi sur quelques principes républicains en général qui pourrait utilement inspirer nombre de responsables publics.

Michel Charasse, 55 faubourg Saint-Honoré, Grasset, 1996, 334 p., 22,40 €

Philippe Foussier,
Trésorier de l’AIFM
rédacteur en chef de Communes de France (1995-2017),
ancien Grand Maître du Grand Orient de France


IFM — 33 rue du Faubourg Saint-Antoine 75011 Paris — Tél. +33 1 44 54 53 93 — Fax. +33 1 44 54 53 99 — ifm@mitterrand.org — © 2005-2020 — Mentions légales