9 mai 1991

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Littérature et politique


Archives | le 21 janvier 2006

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Discours prononcé par François Mitterrand à Médan, le 10 octobre 1976 à l’occasion d’une célébration d’Émile Zola. (extraits)

Il m’est arrivé assez souvent de me trouver comme cela, aux commémorations, sur les lieux marqués par le souvenir d’un grand personnage oublié et ceux qui s’y rencontrent - j’en suis - ont parfois quelque chose de désolé : « Voilà, nous sommes les derniers à vous trouver ici. » Mesdames et Messieurs, vous n’êtes pas les premiers mais vous êtes loin d’être les derniers ; il y aura à travers les décennies qui viennent, à travers la fin de ce siècle, d’autres que vous qui célébreront Zola parce qu’il commence tout juste, si on me permet de le dire, à prendre la dimension qui lui revient. Je vous remercie donc vous, et tous les fidèles qui, penchés sur l’oeuvre et l’histoire de Zola, ont permis la transition entre l’époque où Zola était en fait rejeté par une certaine littérature et par l’histoire - du moins par une certaine histoire - et aujourd’hui, où il prend le rang qui est le sien et qui le situe, sans aucun doute, dans mon esprit, parmi les plus grands de nos temps modernes. Et me voilà à mon tour, bon lecteur de Zola, sans qu’on puisse ajouter quoi que ce soit à cette simple et modeste définition, affronté par nécessité avant de vous rencontrer, à une relecture, à un examen critique d’un certain nombre de textes, rafraîchissant en somme, dans ma propre connaissance des choses, ce personnage et ses écrits.

Mais comment séparer les choses ? La grandeur de Zola tient au fait que son oeuvre littéraire est une oeuvre politique, même quand il ne l’a pas voulu, et que son oeuvre politique est toujours restée littéraire. (...) Bien entendu chacun connaît « J’accuse », mais connaît-on bien le reste ? Et sait-on qu’après tout Zola, sur le plan simplement de la polémique politique, allait infiniment plus loin et, d’une plume infiniment plus critique (parce que grattant plus profondément, plus loin que le papier, l’esprit de ceux qui le lisaient), beaucoup plus loin que le Barrès de « Leurs figures », à mon avis, surfait ?

C’est donc d’abord l’image d’Émile Zola combattant de l’affaire Dreyfus qui m’a intéressé. Lequel d’entre nous, de mon âge, né quelques années après ces événements n’a pas été passionné par ce temps, qui a commandé la suite des choses ? Lequel n’a pas compris que cette querelle d’abord étouffée, autour d’un officier Juif, devait diviser chaque famille de France ou presque ? Une sorte de trait décisif, pour une cause ; il en est tant d’autres qui n’arrêtent pas même le passant et tant d’autres aussi importantes. Alors pourquoi celle-là ? Eh bien c’était celle-là, parce qu’elle réunissait pratiquement tous les signes, tous les symboles qui devaient animer, pour la suite des temps, jusqu’à nous tout au moins et sans doute encore un peu après, l’essentiel du combat politique. (...)

« J’avais une vieille idée dans un coin de ma cervelle qui était de dire un beau jour la vérité à tout le monde. » Il y avait déjà dix-huit ans qu’il avait écrit cela, quand paraîtra « J’accuse » le 13 janvier 1898. J’ai souvent réfléchi à l’état d’esprit de cet homme qui désormais coupe les ponts : il ne peut pas ignorer le sort qui l’attend dans le monde des lettres et aussi dans le monde où il aime vivre, après tout.

À travers l’affaire Dreyfus, j’ai essayé de me faire une idée de l’homme dont Blum disait : « Plus je réfléchis, plus je pèse et plus j’admire le Zola de l’Affaire. » J’ai cherché, comme vous tous sans doute, la signification de Zola, romancier ou justicier, dans sa totalité. « J’accuse », c’est un engagement militant, or Zola n’était pas un militant. L’engagement de Zola, c’est l’aboutissement naturel d’une évolution lente, de plus en plus nette à travers l’histoire, à travers l’oeuvre immense qu’il avait maçonnée ; mais cette oeuvre, il était bien difficile de penser qu’elle aboutirait en termes concrets d’un engagement politique aussi dur, dans une situation, elle-même, aussi tendue. Débats, controverses, problèmes, tribunaux, police, insultes, voilà que nous y sommes : le pas est franchi.

Cette hésitation de Zola m’a toujours étonné. Sur le plan littéraire, bâtisseur et théoricien, il aborde la littérature par le biais d’une certaine forme d’explication scientifique qui s’inspire des écrits de grands médecins, et notamment de Claude Bernard. Il essaie de rechercher un certain nombre de sentiers qui ne laissent pas de place à l’improvisation. Il ouvre à la littérature les portes de la vie sociale par une description qui dépasse et parfois néglige les caractères individuels. Il crée une vie puissante en mouvement comme la lave qui coule ou le torrent, a tout le temps d’examiner chacun des éléments qui la composent. (...) Sa création, c’était le fleuve, c’était la lave ; et, à travers cela, la révélation de tous les éléments de connaissance pour décrire la société dont les autres ne parlaient pas ou si peu. Une démarche donc aussi scientifique que celle de Littré, aussi romanesque que celle de Sue, éloignée déjà de l’analyse strictement pointilliste d’un Stendhal à travers quelques individus de certaines classes sociales, mais aussi différente, bien que l’on soit déjà plus proche de la façon d’écrire et de procéder d’un Balzac qui, s’il était allé au-delà du monde auquel il s’est intéressé, aurait sans doute construit une oeuvre qui eût dépassé, à mon sens, celle de Tolstoï.

Avec Zola, les masses populaires ont fait dans les lettres françaises une entrée fracassante. On dira que Zola n’aime décrire que les bas-fonds, qu’il n’est attiré que par ce qui est pourri, qu’il ne voit que « la poutre vermoulue » ou déjà véreuse, dans une maison qui cependant a une belle pierre. On dira aussi qu’il n’aime que la disgrâce d’un visage, qu’il ne recherche que le vice derrière la beauté d’un couple, la laideur de sentiments ou l’impossibilité qu’il y avait pour les travailleurs, ceux de la mine ou ceux de la campagne, les cheminots de cette époque, d’être autre chose que les brutes de leur machine ! Sans doute, et j’entends fort bien la distinction établie entre les réalistes et les naturalistes. Mais, à travers l’oeuvre de Zola, que de pages enchanteresses, que de lumière, que de beauté, que de douceur, que de personnages, soit allégés parce qu’ils sont portés par une âme légère, soit significatifs du malheur et opposant à ce malheur le sourire de l’adolescence. Que d’amours éprouvées simplement parce que deux doigts s’étreignent en marchant le long d’un chemin ! Est-il nécessaire de retrouver Zola pour reconnaître en lui, parfois, un romantique attardé ? (...)

Je salue cet ouvrier de vérité, ce croyant des hommes et de la nature. Il accompagne notre certitude d’une ronde immense d’hommes et de femmes qui seront joyeux, « quand même », joyeux, parce qu’il y a, en perspective, pour un temps dont on ne connaît pas le calendrier, l’épanouissement et la libération. L’Homme dans son éternité, l’Homme dans l’éternité de ses besoins profonds, le besoin de la connaissance, le besoin du repos en soi-même, dans la paix retrouvée, et le besoin du coeur.


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