4 décembre 1990

Colloque "Pour en finir avec les grands ensembles" à Bron dasn le cadre de "Banlieue 89".

La force d’une nécessité intérieure


Témoignage | par Michel Macary le 14 avril 2006

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Associé à I.M. Pei depuis le début des études du Grand Louvre, jusqu’à sa réalisation et à l’ouverture au public de la pyramide, de l’aile Richelieu et de la galerie Carrousel du Louvre, j’ai eu la chance et le plaisir de rencontrer à de nombreuses reprises le président Mitterrand de 1983 à 1993. J’ai toujours été impressionné, quelles que soient les turbulences des événements de l’époque, par l’attention soutenue et la concentration totale qu’il témoignait durant les présentations des études architecturales que nous menions avec I.M. Pei, sous l’autorité d’Émile Biasini qu’il avait choisi pour être le maître d’ouvrage du Grand Louvre.

I.M. Pei était fasciné par la personnalité du Président Mitterrand. Il admirait, comme moi-même, sa capacité d’écoute des architectes, sa volonté évidente de comprendre les raisons de nos propositions et toutes les explications, même les plus techniques. Je pense qu’il était très curieux de saisir la spécificité de notre métier, qui relève d’une dialectique permanente avec le site, son histoire et sa géographie, avec le programme et sa fonctionnalité exigeante, avec la technique dans ses découvertes les plus récentes, permettant ainsi de développer l’esthétique propre à chaque architecte. Je me souviens avoir présenté au Président, à l’Élysée, le projet d’aménagement de l’aile Richelieu, qui était à l’époque encore utilisée par les fonctionnaires du ministère de l’Économie et des Finances. Il écouta mes explications avec beaucoup d’attention. J’avais fait préparer une maquette du projet d’aménagement des cours Marly et Puget. Pour bien voir l’intérieur des cours, il fallait regarder d’abord d’en haut la vision d’ensemble puis ensuite se baisser pour avoir la vision d’en bas, telle que les futurs visiteurs l’auraient depuis le passage Richelieu.

Le sens de la beauté architecturale

Avec une certaine appréhension, je lui demandai respectueusement de bien vouloir se baisser. Devant mon insistance, non sans un certain agacement, il se baissa pour regarder l’intérieur de la maquette.

Son commentaire spontané, « Ah ! Oui... Bien », fut pour moi le plus beau des compliments, car il n’était pas disert dans ses commentaires : il avait imaginé l’état futur à travers la représentation schématique de la maquette. Quand les travaux furent commencés par les entreprises, il devint très friand de visites de chantier auxquelles il consacrait toujours plus de temps que ne l’avait prévu le protocole, avec un évident plaisir de voir comment concrètement se réalisait le projet. Avec le casque de chantier et les bottes qu’on lui apportait et qu’il mettait pour se plier à la discipline collective du chantier, il allait partout, serrant les mains des ouvriers qui souvent se regroupaient pour le voir et l’applaudir.

La présentation des échantillons de matériaux : béton, verre, pierre ; les fouilles et démolitions, toute cette énorme entreprise, ce chantier immense, le remplissait de bonheur, à l’évidence. Passer de dessins d’architecte, de petites maquettes, modèles réduits, à l’immensité du chantier ; de la boue au béton blanc et beau comme du marbre, de l’assemblage de la structure arachnéenne de la pyramide à la pose des plaques de verre, là était pour lui la magie de l’architecture. Les goûts personnels de François Mitterrand ont eu indiscutablement un impact sur notre conception, même s’il ne les a jamais exprimés comme un programme à l’usage de ses architectes, ses réactions et ses commentaires suffisaient. Ses goûts nous étaient clairs et par chance, correspondaient à notre conception de l’architecture.

La recherche de la simplicité apparente qui met en valeur la force de l’expression architecturale et le sens de la beauté du langage architectural, jusque dans les détails, émanaient de ses réactions spontanées. La liberté d’expression architecturale que nous a donnée, le Président, et qu’Émile Biasini a jalousement préservée, était une marque de confiance, constamment renouvelée, dont Pei et moi-même lui avons toujours été reconnaissants car l’enjeu était d’envergure et les compromis, suggérés parfois par son entourage, le plus dangereux des pièges.

Au cœur du palais du Louvre, patrimoine emblématique s’il en est, pouvait-on construire dans un style contemporain ? La modernité du XXe siècle devait-elle apparaître pleine et entière, défiant par son architecture d’avant-garde le poids du passé historique du palais au cœur de Paris ? Les façades Renaissance de la cour Carrée, celles du classicisme triomphant, puis celles du XIXe siècle de Percier-Fontaine et Visconti-Lefuel, n’étaient-elles pas modernes à leur époque ? La rupture des styles fait partie de l’histoire de l’architecture.

Voilà l’enjeu qu’il accepta car il eût suffi qu’il refusât que la question soit posée en ces termes pour qu’un projet totalement souterrain, sans pyramide, soit inéluctable, réduisant de ce fait l’expression architecturale de notre époque dans les sous-sols. La grandeur de Mitterrand fut de laisser poser le débat par les architectes, laisser les critiques s’exprimer, écouter les avis, consulter en privé les amis en qui il avait confiance dans ce domaine, prendre le temps de gérer la crise, et finalement donner son accord et laisser se développer le projet jusqu’à sa réalisation complète dans son authenticité.

Pour nous architectes, la signification de cette décision, sa conséquence dans le débat architectural, était la réconciliation de la modernité avec l’histoire patrimoniale et la légitimité des styles de chaque époque, ceux qui se sont succédé dans le temps et dans l’espace depuis le Moyen Âge, jusqu’à nos jours. Cette grande aventure de l’affirmation de la modernité du XXe siècle en plein cœur de Paris a atteint, à mon sens, son point culminant avec la pyramide du Louvre et le projet du Grand Louvre. Le musée du Louvre d’aujourd’hui est une remarquable réussite due à François Mitterrand, à sa vision prémonitoire, son courage politique et sa sensibilité culturelle.

Aujourd’hui, quinze ans plus tard, les visiteurs du musée sont trois fois plus nombreux, le béton blanc est toujours aussi beau, les cours de l’aile Richelieu aussi somptueuses, la pyramide est devenue l’emblème du Louvre comme la tour Eiffel l’est de Paris, et le musée développe encore en son sein de nouveaux et beaux projets d’aménagement. L’histoire continue dans sa sérénité retrouvée.

Né à Paris en 1936, Michel Macary occupe différentes fonctions, notamment urbaniste en chef de la ville nouvelle de, Marne-la-Vallée de 1970 à 1980. Il s’associe avec I.M. Pei pour la réalisation du Grand Louvre.


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