11 avril 1991

François Mitterrand visite l’École supérieure de Guerre à l'occasion du forum intitulé "Quelle sécurité en Europe à l’aube du XXIe siècle ?"

La diplomatie française face à la « chute du mur »


Point de vue | par Georges Saunier le 6 décembre 2009

À l’occasion des récentes commémorations de la « chute du mur », il a été une nouvelle fois question de l’attitude de la France, et en particulier de François Mitterrand, lors de ces événements historiques. Les vieilles polémiques ont ressurgis, comme souvent, cette fois-ci alimentée par un ministre du gouvernement.

Il a même été question d’ouverture et de publication d’archives inédites. Bref, vingt ans plus tard, « on allait enfin savoir ». Les objectifs et résultats politiques de tout ceci restent peu clairs. Ce qui est certain, c’est que l’on a cherché à passer sous silence un fait important : cela fait bien longtemps que les historiens travaillent sur ces questions, leurs conclusions étant loin des caricatures. Dans cet article, nous souhaitons rappeler quelques documents et conclusions solidement établies.

Les raisons d’une polémique

Dès le début de l’année 1990, la droite française – suivant en cela les médias ouest-allemands – a commencé à critiquer la diplomatie mitterrandienne à l’égard de l’unification. Les raisons en sont multiples, avant tout partisanes. C’est dans le courant des années quatre-vingt-dix que les spécialistes de sciences humaines se penchent sur la question. Ces premières publications reprennent les critiques passées en s’appuyant notamment sur une lecture souvent univoque du troisième tome de Verbatim de Jacques Attali. Il faut reconnaître qu’à l’époque, il s’agissait de la seule source disponible.

Ce n’est véritablement qu’à partir des années 2000 que les travaux basés sur un travail rigoureux en archives apparaissent. Trois publications se distinguent :
– le livre de l’Allemand Tilo Schabert, qui renouvelle le regard porté sur l’unification allemande à partir d’une interrogation sur le processus de décision élyséen ;
– le livre de Frédéric Bozo, un peu plus tard, dont le grand mérite est de croiser l’historiographie anglo-saxonne avec les archives françaises – celles de la présidence de la République et celles du Quai d’Orsay – et d’offrir une lecture très fine des événements, replaçant chaque décision dans son contexte ;
– enfin, la thèse de Marion Gaillard, soutenue en 2006, celle-ci montrant bien que les hésitations et inquiétudes françaises sont loin d’être isolées et, en réalité, partagées par toutes les chancelleries occidentales, voire par les Allemands eux-mêmes. [1]

Si tous ne font pas un récit identique – les points de vue adoptés et centres d’intérêts ne sont pas identiques –, ces études font toutefois le constat suivant : François Mitterrand n’a pas cherché à empêcher l’unification allemand mais à la contrôler : un contrôle qui passait par l’énonciation de garanties pour que les retrouvailles allemandes se passent pour le mieux.

C’est là, précisément, que réside l’ambivalence – et non l’ambigüité – de la politique française. Une politique que l’on peut résumer d’une phrase : oui à l’unification, mais pas n’importe comment. D’où la confusion qui a longtemps existé sur les demandes de garanties françaises. Elles ne visaient pas à interdire l’unification mais à définir un cadre acceptable pour que celle-ci puisse intervenir.

Ne pas oublier le contexte

Comme cela était prévisible, les récentes commémorations ont largement gommé la part d’incertitude qui prévalait à l’époque où ces événements se sont déroulés. Cet oubli, compréhensible en 2009 puisque l’on connaît la fin de l’histoire, interdit cependant de se pencher sur l’histoire de cette période. Car seule la restitution de cette incertitude permet de comprendre les problèmes que la communauté internationale a dû gérer au moment des événements en Europe de l’Est et plus particulièrement entre ce qu’on appelait à l’époque les deux Allemagne. À cet égard, le choix de la date du 9 novembre est illustratif. Cette date correspond en effet aux images télévisées de Berlinois de l’Est passant plus ou moins librement à l’Ouest, mais ne correspond pas à l’unification en elle-même. Il faudra en effet attendre à peu près un an pour que celle-ci devienne une réalité politique, à l’issue d’une âpre négociation diplomatique dont les tenants et les aboutissants étaient loin d’être connus d’avance. Et encore ! Au lendemain du 9 novembre, personne – ni à Paris, ni à Londres, ni à Moscou, ni à Washington, ni à Bonn – ne faisait le pari d’un processus aussi soudain. Certes, tous les décideurs – et François Mitterrand parmi eux –, comprenaient que « la situation [était] en évolution rapide » [2], mais les problèmes internationaux à régler paraissaient de longue haleine.

Deux caricatures – mais nous pourrions en trouver d’autres – sont intéressantes de ce point de vue et illustrent notre propos. [3] Elles permettent de rappeler ce qu’était l’air du temps dans le courant de l’hiver 1989-1990. La première, publiée dans le journal « Libération » en décembre 1989, présente l’ombre d’un aigle dont la tête est une Mercedes, symbole inquiétant de la puissance économique allemande. La seconde, publiée début décembre dans le journal « Le Monde », illustre un article traitant du Conseil européen de Strasbourg. ON y voit un François Mitterrand agacé qui, demande à Kohl de venir travailler à la construction de l’Europe, mais celui-ci préfère à ce moment-là s’occuper de la destruction du mur de Berlin. On le voit, la lecture des événements n’était pas sans appréhension.

S’il est indéniable, en effet, que les événements d’Europe et d’Allemagne de l’Est ont été reçus avec enthousiasme par l’opinion publique française – enthousiasme, notamment, à l’égard de la liberté retrouvée, de la fin de la guerre froide et, corollaire, de l’éloignement du spectre de l’holocauste nucléaire –, il est tout aussi vrai de rappeler qu’ils ont aussi nourri de multiples questionnements sinon des inquiétudes. [4] Ainsi, une lecture attentive (des analyses proposées par la presse des mois de novembre et décembre [5], aussi bien que des déclarations des experts et décideurs politiques, donne une idée des nombreuses questions qui se sont posées, en France, quant à l’évolution des événements allemands :
– quelles seront désormais les priorités de Bonn L’Allemagne fera-t-elle le choix de se tourner plus résolument voire plus exclusivement vers l’Est Sera-t-elle tentée par un éventuel neutralisme Quid alors de ses engagements à l’ouest, avec l’OTAN ou la Communauté européenne, ou encore à l’égard de la France
– quelle forme pourrait prendre, au final, l’unification Celle d’un État unique D’une confédération De « structures fédératives », pour reprendre les termes d’Helmut Kohl Le processus interviendrait-il dans le court ou dans le moyen terme
– quel serait le jeu des Américains, des Européens, des autorités françaises, mais aussi et surtout, des Soviétiques
Encore une fois, il faut rappeler que ces questionnements n’étaient pas propres à l’opinion publique française. Enthousiasme et appréhension sont des sentiments largement partagés dans les opinions publiques occidentales. [6]

Du côté français, à lire les commentaires, ce dilemme peut se résumer en quelques phrases : que va devenir l’Allemagne, cet ennemi d’avant mais qui a changé, avec lequel les habitudes de travail sont profondément ancrées et bien rodées Quel sera l’impact de ces événements sur la trajectoire de ce partenaire essentiel et, finalement, sur l’avenir d’une Europe en pleine évolution

Réactions à Paris… et Copenhague

Comme l’ont fait la plupart des commentateurs au moment des commémorations, concentrons-nous dans cet article sur les réactions françaises qui ont suivi les événements du 9 novembre 1989.

Dans la matinée, il est déjà question dans les médias de ce qui remue l’Allemagne de l’Est. La question de l’unification est même évoquée dans certains articles. [7] Mais ceux qui prennent la plume sont encore loin d’imaginer ce qui va se passer dans la nuit. Car si, depuis l’été, les journalistes ont pris l’habitude de scruter plus attentivement les mouvements en œuvre en Europe de l’Est, où les choses semblent bouger, notamment en Allemagne, personne ne fait le pari des bouleversements qui vont avoir lieu.

En réalité, dans cette journée du 9, l’actualité reste prioritairement franco-française. L’activité politique intérieure est assez banale, sans surprises, ni sursauts. Quant à la diplomatie, le Quai d’Orsay et l’Élysée regardent vers l’Est mais sont avant tout mobilisés par les questions communautaires puisque la France exerce alors la présidence de la CEE. Ce dernier point aura d’ailleurs son importance puisque c’est non seulement au nom de la France mais aussi au nom de l’ensemble des Douze que s’exprimera, au moment décisif, le Président français.

Ce n’est donc pas dans la journée du 9 mais bien dans la soirée que les Français apprennent la « chute du mur ». Les journaux télévisés de vingt heures relatent en effet la nouvelle. Mais les commentaires restent très prudents, et pour cause : la conférence de presse où le porte parole du gouvernement est-allemand annonce une modeste libéralisation des passages à l’ouest vient juste de se terminer. À 20h, les mouvements de foules que cette annonce suscitera n’ont donc pas encore eu lieu. Ils ne commenceront que quelques heures plus tard et n’atteindront leur paroxysme que dans la nuit. C’est ainsi qu’au tout début du “vingt heures”, Philippe Rochot, envoyé spécial à Berlin-est, explique en direct « [ne pas penser] que dès demain matin les Berlinois ou les Est-allemands vont se précipiter pour passer le mur […] mais il faut s’attendre à tout » [8], prend-il la précaution d’ajouter.

Dès le départ, les événements en Allemagne de l’est sont donc fluides et insaisissables pour les observateurs. Comme la plupart des Français, c’est donc en fin début de soirée que les autorités françaises sont alertées des événements. Le Quai d’Orsay publie d’ailleurs un bref communiqué pour se réjouir de la nouvelle.

Comment, à partir de là, la mécanique institutionnelle se mobilise-t-elle Il est difficile de le savoir avec précision. D’une part, parce que les témoignages divergent, certains confondant en particulier les journées du 9 et du 10 ; d’autre part, parce qu’une partie de la coordination entre les différentes autorités va se faire par téléphone, l’historien manque donc de traces et ne peut que s’appuyer sur des témoignages.
Cette restriction faite, il est par contre certain que le travail de réflexion – au-delà des seules réactions – commence dans la journée du 10. Parallèlement, d’ailleurs, à l’emballement médiatique. Car, du point de vue télévisuel, c’est bien le 10 novembre que le mur tombe en France.

Dans cette matinée du 10, les conseillers du Président s’entretiennent avec leurs homologues des autres pays qu’ils parviennent à joindre [9]. Toujours dans la matinée, les télégrammes diplomatiques commencent à arriver.

François Mitterrand, lui, assiste à une cérémonie militaire puis se rend à l’aéroport de Villacoublay. Un avion officiel l’attend qui doit l’emmener à Copenhague où il doit y rencontrer le Premier ministre danois. C’est au dessus de l’Europe qu’il retrouve ses principaux conseillers et Roland Dumas qui l’accompagnent. C’est sans doute là qu’il tient une première réunion de travail et peut faire le point sur les événements. Et c’est finalement au Danemark, vers 16 heures, que le Président donne une conférence de presse où il indique la position française. Certes, dans la journée, Michel Rocard, Premier ministre, et différentes personnalités du gouvernement font elles aussi connaître leurs impressions, mais c’est l’intervention du Président de la République qui est attendue et qui sera principalement reprise dans les médias.

Ajoutons que, dans l’après midi, une réunion de coordination a lieu à l’Élysée sous la présidence de Jean-Louis Bianco, secrétaire général de la Présidence, demeuré à Paris.

Arrêtons-nous sur cette conférence de presse de François Mitterrand. Que dit le Président [10]
Il insiste d’abord sur l’objet principal de sa visite à Copenhague : la préparation du Conseil européen de Strasbourg qui doit se tenir en décembre. Façon pour lui de rappeler la priorité française de l’époque, à savoir les progrès de la construction communautaire. Bien évidement, il évoque ensuite les événements à l’est ; d’ailleurs, les questions des journalistes portent principalement sur l’actualité berlinoise.

Le Président français qualifie d’abord ces événements « d’heureux ». Il y voit une nouvelle manifestation du mouvement de démocratisation à l’Est, commencé en Pologne et en Hongrie. Il dit considérer que ce mouvement – qu’il qualifie d’historique – ne peut que s’amplifier. Partant de ce constat, il indique qu’à ses yeux l’ordre qui prévalait pendant la guerre froide est désormais terminé. En conséquence, un nouvel ordre européen est à construire, ce qui l’amène à recommander la prudence : « nous sortons d’un ordre établi et nous ne pouvons pas encore dessiner le nouvel équilibre. Nous allons même sans doute vivre un temps sans équilibre, ce qui veut dire que ce sera bien mieux mais que ce sera plus difficile. On s’était habitué à l’ordre des choses même si on le regrettait. Il faut maintenant inventer une autre phase de l’histoire de l’Europe. » Le Président rappelle aussi à cette occasion l’importance, dans cette séquence de l’histoire, de la réaction soviétique. Ce qui n’est effectivement pas le moindre des problèmes qui se profilent.

Quoi qu’il en soit, pour construire ce nouvel ordre européen, François Mitterrand insiste sur ce qui doit être la priorité : approfondir la construction de l’Europe de l’ouest, seul môle de stabilité à ses yeux. Il rappelle l’objectif sur lequel il s’est engagé et qu’il estime plus nécessaire que jamais : l’ouverture d’une Conférence intergouvernementale sur l’Union économique et monétaire – c’est-à-dire sur l’Euro – dès la fin de l’année 1990.

Que dit-il à propos de l’unification Il rappelle en premier lieu ses propos antérieurs. Il est vrai que le Président s’est déjà exprimé sur cette question à plusieurs reprises dans le courant de l’année et encore quelques jours plus tôt, à Bonn. Il avait alors insisté sur le fait que l’unification était légitime si le peuple allemand la voulait. Toutefois, considérant que cette unification aurait des conséquences en Europe, il a fixé très tôt le cadre dans lequel, selon lui, celle-ci doit avoir lieu : il la veut démocratique, pacifique et européenne.

Finalement, dans cette après-midi du 10 novembre, le Président ne fait que répéter sa position antérieure : l’unification « exprime la volonté du peuple allemand », la « France n’a pas de réserve à exprimer à ce sujet », toutefois, il estime qu’un tel processus rencontrera des obstacles et qu’il faudra encore « un certain nombre d’actes et de délais » avant qu’elle n’intervienne.

Cette prudence de François Mitterrand n’a rien d’incompréhensible. En privé, on sait qu’il émettra d’ailleurs des réserves, non pas sur le caractère légitime de l’unification, mais sur la façon dont les autorités allemandes gèrent la situation. Car le Président a une obsession : éviter que la situation ne dérape.

L’unification est « inévitable »

On le comprend au travers des propos du Président, l’unification ne peut pas être un problème d’actualité immédiate. Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, le dit d’ailleurs en ces termes, le 15 novembre, lorsque l’Assemblée nationale discute de l’évolution de la situation en Europe de l’Est. Il ne faudrait pourtant pas se tromper : il ne s’agit pas, pour Paris, d’ignorer ce problème. C’est même le contraire, comme on va le voir. Mais, dans les jours qui suivent immédiatement le 10 novembre, on estime à Paris que les conditions historiques ne sont pas réunies pour que le peuple allemand retrouve son unité. Cette analyse est d’ailleurs confirmée par les faits puisqu’il faudra attendre le résultat d’une négociation internationale pour y parvenir…

Quelle est exactement la position française – d’ailleurs partagée, à l’époque, par la quasi-totalité des chancelleries occidentales Il faut pour cela regarder un peu en arrière.

Depuis 1988, la diplomatie française prend très au sérieux les changements qui interviennent à l’Est. On estime dès lors à Paris que l’ordre né de la guerre froide est en train de prendre fin. [11] Ceci conduit au moins à trois évolutions diplomatiques :
– un net rapprochement avec l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev dont on cherche à appuyer les réformes. La stabilité du leader soviétique étant l’une des clés des changements à l’Est ;
– la mise en œuvre d’une politique en direction des pays d’Europe de l’Est. D’où les voyages que François Mitterrand effectue dans ces pays. D’où son voyage à Berlin-est, en décembre 89, préparé et annoncé bien avant la chute du mur [12] ;
– enfin, la volonté d’accélérer l’intégration européenne – notamment dans le domaine monétaire – dans la mesure où ce sont ces institutions qui devront être les pivots de la future organisation de l’Europe.
Or, ces bouleversements à l’Est et ces trois orientations de la diplomatie française, amènent la diplomatie française à réactualiser les paramètres de ce qu’on appelle encore alors la « question allemande. » En effet, dès le début de l’année 89 mais davantage encore à partir de l’été – du fait de l’accélération des événements en Pologne et en Hongrie –, on réfléchit à Paris sur les conditions d’une éventuelle unification. [13]

Cette réflexion est importante pour comprendre la réaction française aux événements dans la mesure où elle servira de trame aux analyses développées après le 9 novembre.

Une note interne d’Hubert Védrine – porte parole de l’Élysée et chargé des questions stratégiques – résume parfaitement l’état des réflexions de l’époque. Adressée au Président, elle est datée du 18 octobre 1989 et s’intitule « réflexions sur la question allemande ». [14]

Quelle en est la teneur

Premièrement, le conseiller du Président juge que la légitimité de la réunification allemande est « incontestable. » Il ajoute que la population française ne s’en inquiète pas. Il note aussi que « le mouvement de rapprochement entre les deux Allemagnes paraît inévitable » mais que l’on ignore encore la forme finale qu’il prendra. Partant de ce constat, il ajoute : « puisqu’il serait incohérent de contester cette aspiration, qu’il est impossible de s’opposer au mouvement de rapprochement, il faut accompagner ce mouvement vers l’unité si ce n’est vers la réunification »

Aussi, conclue-t-il, la France doit préparer une politique d’accompagnement dont il énonce les principaux axes :
– faire avancer la construction européenne aussi vite que la réunification afin d’ancrer « la RFA dans les Douze » ;
– faire aboutir l’Union économique et monétaire
– unifier l’Allemagne en même temps que l’Europe de l’est et de l’ouest ;
– maintenir, un certain temps, les Alliances qui sont des « facteurs de stabilité » ;
– avoir une politique dynamique de toute l’Europe à l’égard de l’Union soviétique « afin que l’URSS ne se sente pas gravement menacée » par les changements en Europe.
Ce dernier point, qui conclut la réflexion, est évidemment essentiel.

Roland Dumas se souvient parfaitement que dès les toutes premières discussions avec François Mitterrand, immédiatement après la chute du mur, celui-ci s’était inquiété de la réaction des Soviétiques. D’eux dépendaient, en grande partie, l’évolution de la situation. Rappelons que 400 000 soldats soviétiques occupaient alors l’Allemagne de l’est.

D’ailleurs, dans la soirée du 10 novembre, alors que François Mitterrand revient de Copenhague, Gorbatchev adresse un message oral au Président français ; message simultanément adressé à Londres et à Washington. [15]

Le Premier secrétaire soviétique, sur un ton assez dur, y rappelle l’existence des deux États allemands – en d’autres termes, il écarte l’idée de l’unification – et qualifie la situation sur le terrain d’imprévisible et d’extrême. Il insiste en outre sur le risque d’une déstabilisation qui pourrait saper le processus de démocratisation en cours à l’Est.

L’idée qu’il convient prioritairement d’éviter que la situation allemande échappe à tout contrôle politique et ne dégénère vers la violence est donc une idée qui taraude tous les esprits à l’époque : de Washington à Bonn, les leaders occidentaux réclament la prudence.

À ces réflexions s’ajoute un point que la note d’Hubert Védrine n’aborde pas directement : la question des frontières européennes, des futures frontières allemandes et notamment de la frontière germano-polonaise. C’est un point sur lequel les services diplomatiques seront très mobilisés à partir de novembre 1989 et sur lequel François Mitterrand lui-même – mais l’ensemble de la classe politique française avec lui – se montrera très offensif. [16]

À l’égard de ce problème de la frontière germano-polonaise, le Président français appuie son raisonnement, d’une part, sur des considérations historiques où pèse la mémoire des conflits franco-allemands passés, et, d’autre part, sur une analyse très précise du statut de la ligne Oder-Neisse et des positions – ou non position ! – des autorités ouest-allemandes sur la question. Précisément, la diplomatie française va, sur ce sujet, demander très fermement des garanties au Chancelier allemand. Tout montre que sur ce sujet, pendant quelques semaines, existe une tension entre François Mitterrand et Helmut Kohl.

Cette question de frontière n’est d’ailleurs pas uniquement liée au “problème” allemand. Aussi heureux qu’ils puissent être – parce qu’ils signifient un retour des libertés –, les bouleversements à l’Est sont aussi considérés à Paris comme un réveil des nations. Et donc, potentiellement, des nationalismes. [17] Ne pas traiter la question de la frontière Oder-Neisse – c’est-à-dire ne pas clore définitivement ce chapitre – c’est prendre le risque de rouvrir la boîte de Pandore des revendications territoriales en Europe.

Lorsque François Mitterrand réclame que l’unification se fasse de façon pacifique, c’est à la question des frontières qu’il pense. C’est aussi aux réactions soviétiques. Et enfin au devenir des alliances militaires de la future Allemagne.

L’Europe avant l’unification allemande

Quoi qu’il en soit de ces réflexions, il est certain qu’avant même la chute du mur, la diplomatie française a prévu l’unification et qu’elle a un plan pour y répondre. Le contrôle de ce processus jugé inévitable doit être assuré par l’émergence d’un nouvel ordre européen, à partir duquel la menace soviétique n’en serait plus une, à partir duquel l’unification allemande interviendrait comme un des éléments d’une unification européenne plus large. Le tout, accompagné par un renforcement de l’intégration communautaire, la Communauté européenne étant le môle de stabilité dans tout le processus.

On comprend que, pour la diplomatie française, l’unification doit donc intervenir après un certain nombre de changements profonds en Europe et non l’inverse. De ce point de vue, la chute du mur de Berlin est appréciée, dans un premier temps, comme une péripétie positive sur le chemin d’une unification allemande qui doit se produire à l’issue d’autres changements en Europe, et non l’inverse.

Cette volonté politique – l’Europe avant l’unification – explique parfaitement les initiatives de la diplomatie française dans les semaines qui suivent. Et d’abord, à Paris, le 18 novembre, l’organisation d’une réunion des Douze chefs d’états et de gouvernements de la Communauté européenne afin d’encadrer les mouvements à l’Est par une réponse coordonnée de la Communauté européenne, et ceci sans mettre en avant la question allemande. Ce « dîner des Douze » devait par ailleurs permettre de dégager l’ordre du jour du Conseil européen de Strasbourg des problèmes d’Europe de l’Est afin que l’on s’y concentre sur le projet d’union économique et monétaire.

Cette volonté politique explique aussi la réaction des autorités françaises à l’égard du plan en dix points d’Helmut Kohl, le 28 novembre 1989. Sans revenir sur la forme et le fond de cette initiative, il convient de rappeler que Paris n’en est pas alors informé. Ce plan est interprété comme un coup d’accélérateur tenté par le Chancelier sur la voie de l’unification, précisément à un moment où Paris cherche au contraire à mettre en œuvre un préalable : l’approfondissement européen.

Lors de la rencontre entre François Mitterrand et Mikhaïl Gorbatchev, à Kiev, le 6 décembre 1989, François Mitterrand va justement saisir l’occasion de rappeler ses priorités. Dans cette rencontre décidée au lendemain de la chute du mur, François Mitterrand cherche d’abord, à Kiev, à rassurer le Premier secrétaire soviétique sur les intentions occidentales. Il veut aussi connaître son état d’esprit. À cette occasion, il lui rappelle, d’une part, la nécessité de tenir compte de la volonté du peuple allemand, mais insiste, d’autre part, sur le préalable européen. D’où l’accord français pour que l’on réfléchisse à la mise en place de structures pan-européennes – notamment dans le cadre de la CSCE –, ainsi que sur le renforcement de l’Europe de l’ouest et sur la coopération avec l’URSS.

Cette même volonté politique se manifeste lors de son voyage à Berlin-est, fin décembre 1989. [18] Que dit le Président français, en effet, dans ce pays qui allait disparaître quelques mois plus tard Il se prononce d’abord pour que le peuple allemand puisse faire jouer son droit à l’autodétermination. Ensuite, il déclare aux dirigeants de la RDA qu’ils ont un rôle important à jouer dans la période à venir, en particulier pour affermir les réformes démocratiques en cours – c’est en effet l’une des conditions posées, notamment par la France, à l’unification allemande. À ceci s’ajoute le fait qu’il rencontre, comme il l’a fait dans tous les autres pays de l’Est visités au cours de cette période, les leaders de l’opposition – qui peu après allaient codiriger le pays, au moins jusqu’aux élections de mars 1990 (à ce moment-là, elles sont prévues pour le mois de mai).

Enfin, il se déclare favorable à l’unification allemande en reprenant à son compte l’idée de confédération avancée par Hans Modrow – nouveau Premier ministre est-allemand – ou l’idée de structures fédératives avancées par le Chancelier Kohl. Bien qu’il évoque la possibilité d’une réunification rapide, il semble pencher plutôt pour une solution dans le moyen terme – au travers de formes fédérales – dans la mesure où cela donnerait le temps de régler les très nombreux problèmes posés dont la lourde question de la présence des troupes soviétiques.

Conclusion

À la fin du mois de décembre, la position française s’articule donc autour d’une dualité – et non ambigüité – qui prend en compte l’ensemble des paramètres allemands et internationaux à la fois. Pour Paris, l’unification est bien en route. Elle sera le résultat des transformations qui ne peuvent que se poursuivre en Europe de l’Est. Pour accompagner l’unification, il faut donc qu’émerge un cadre européen nouveau, dans lequel l’Allemagne aura donné toutes les garanties nécessaires.

D’ailleurs, lorsqu’Helmut Kohl retrouve François Mitterrand à Latche, sa résidence privée, le 4 janvier 1990, les deux hommes ont un tête à tête nourri sur la question. [19] Ce jour-là, le Chancelier insiste sur les structures fédératives à établir entre les deux Allemagne, c’est-à-dire qu’il inscrit l’unification dans un processus qui s’étalera sur les dix prochaines années. Ce scénario à moyen terme est donc encore des plus probables.

Mais, dans le courant de ce même mois de janvier 1990, l’histoire va s’accélérer un peu plus : la déliquescence de l’Allemagne de l’Est, d’une part, la pugnacité du Chancelier allemand, d’autre part, donnent un nouveau coup d’accélérateur à l’unification allemande. D’autant qu’à Moscou même, les esprits évoluent. Pour Paris, il n’est plus temps de créer un nouveau cadre européen avant qu’intervienne l’unification allemande, mais bien de faire pression sur les autorités outre-Rhin pour que les deux évolutions soient désormais parallèles. Et donc, obtenir le plus rapidement possible les garanties nécessaires quant à ses conséquences internationales, notamment au travers d’une nouvelle relance de l’intégration européenne, du processus CSCE et de la négociation 2+4.

Mais ceci est déjà une autre histoire. [20]

[1Cf. Schabert (Tilo), Wie Weltgeschichte gemacht wird. Frankreich und die deutsche Einheit, Stuttgart, Klett Cotta Verlag, 2002 [la traduction française : Mitterrand et la réunification allemande : une histoire secrète (1981-1995) , 2005 ; la traduction anglaise How world politics is made : France and the reunification of Germany, University of Missouri Press, 2009] ; Bozo (Frédéric), Mitterrand, la diplomatie française et la fin de la guerre froide, Odile Jacob, 2005 [une traduction anglaise est désormais disponible Mitterrand, the end of the cold war, and german unification, Berghahn Books, 2009] ; Gaillard (Marion), La politique allemande de François Mitterrand, 1981-1995, Thèse de doctorat de l’Institut d’Etude politique de Paris, dir. Pierre Milza, 2007. Nous renvoyons aussi le lecteur à nos propres travaux sur la question des relations franco-allemandes : Saunier (Georges), « A special relationship : franco-german relations at the time of François Mitterrand and Helmut Kohl », dans Germond (Carine), Türk (Henning), dir., A history of franco-german relations in Europe. From “hereditery enemis” to partners, Palgrave-McMillan, 2008, p. 235 et suivantes ; Saunier (Georges), « Le tandem François Mitterrand-Helmut Kohl. Une gouvernance franco-allemande », Loth (Wilfried), dir., La gouvernance supranationale dans la construction européenne, Bruylant, 2005, p. 239. La Lettre a publié un article consacré à cette question avec Jean Musitelli, Frédéric Bozo et Tilo Schabert, « 1989, le retour de la question allemande : vers la réunification », La Lettre de l’Institut François Mitterrand, n° 15, octobre 2005.

[2Archives IFM, Fonds service presse, Conférence de presse de Monsieur François Mitterrand, Président de la République, à l’issue de sa visite d’état en République démocratique allemande, Berlin, vendredi 22 décembre 1989.

[3Cf. Plantureux (Jean), Le Monde, 9 décembre 1989, p. 1 ; Willem Holtrop (Bernhard), caricature, Libération, 22 décembre 1989, p. 21.

[4Il y a sur ce sujet des sondages assez précis. Sur l’opinion publique française et l’unification allemande, voir l’étude bien connue de Marie-Noëlle Brand Crémieux. Cf. Brand Crémieux (Marie-Noëlle), Les Français face à la réunification allemande, automne 1989 - automne 1990, 2004. Cette étude, très précise et précieuse, ignore toutefois le média audiovisuel – ce qui est dommageable – et mériterait d’être réactualisée sur la question de l’approche diplomatique.

[55 - Nous avons relu systématiquement les éditions du journal Le Monde, Libération, Quotidien de Paris, Figaro, etc. et visionné les journaux télévisés consacrés aux interventions de François Mitterrand sur ces événements. À cela, nous avons ajouté les comptes rendus des débats parlementaires.

[6La littérature est abondante sur ce point. Sur les hésitations allemandes ou américaines, voir par exemple la récente étude de Mary Sarotte. On se reportera aussi à l’intervention de Valérie Aubourg dont la typologie des réactions des think-tanks américains à l’égard de l’unification allemande va exactement dans la même direction. Cf. Sarotte (Mary Elise), 1989 : the struggle to create post-cold war Europe, Princeton University Press, 2009 ; Aubourg (Valérie), « Les think tanks américains face à la chute du Mur », Le monde face à la chute du mur, colloque des 26-27 novembre 2009, université de Cergy-Pontoise (actes à paraître).

[7Voir par exemple les articles consacrés à la RDA dans le journal Libération. Cf. Adler (Alexandre) « “Le rôle dirigeant du parti” mais pour trouver un consensus », Libération, 9 novembre 1989, p. 4.

[8Archives INA, JT A2 20h, 9 novembre 1989

[9On sait qu’Helmut Kohl, par exemple, est alors en déplacement en Pologne. Ses principaux conseillers l’accompagnent et ne peuvent dans ces conditions accéder à des téléphones sécurisés.

[10Archives IFM, « Conférence de presse de Monsieur François Mitterrand, Président de la République, lors de sa visite à Copenhague », 10 novembre 1989, Fonds service de presse.

[11Sur ces changements de 1988, les nouvelles relations entre la France, l’Europe de l’est et l’URSS, et la priorité communautaire, voir : Bozo (Frédéric), op. cit., p. 55 et suivantes ; Rey (Marie-Pierre), « Europe is our Common Home, A Study of Gorbachev’s Diplomatic Concept », dans Cold War History Journal, vol. 4, n° 2, janvier 2004, p. 33 et suivantes ; Rey (Marie-Pierre), « La gauche française face à la perestroïka gorbatchévienne, 1985-1991 », dans Communisme, n° 76/77, 2003/2004. p. 141 et suivantes ; Saunier (Georges), « L’URSS dans la diplomatie mitterrandienne », intervention au colloque Trois cents ans de relations franco-russes, 7-9 octobre 2009 ; Dyson (Kenneth), Featherstone (Kevin) (dir.), The Road to Maastricht : Negotiating Economic and Monetary Union, Oxford, OUP, 1999 ; Bitsch (Marie-Thérèse), Histoire de la construction européenne de 1945 à nos jours, Ed. Complexe.

[12Voir par exemple l’interview donnée par François Mitterrand à Anne Sinclair, en février 1989. « Je veux que la France retrouve une politique traditionnelle à travers les siècles : c’est l’Europe. Bien entendu, l’Europe a été coupée en deux, avec des systèmes philosophiques, politiques, économiques, sociaux, différents, mais aujourd’hui, au moment où nous construisons la Communauté européenne des Douze, il faut qu’il y ait aussi des ponts, des passerelles qui soient lancés de l’autre côté de l’Europe, dans l’autre Europe, car c’est notre Europe à nous tous et j’y tiens. Je vais aller en Pologne bientôt, j’espère dans le premier semestre de cette année, et puis j’irai en Allemagne de l’Est. […] Je n’ai pas prétendu, par ces voyages, transformer la nature des régimes qui gouvernent les pays de l’Europe de l’Est. Monsieur Gorbatchev semble ne pas y être arrivé tout à fait. Je n’ai pas cette ambition. J’ai simplement l’ambition de faire des progrès dans cette direction. » Cf. Archives IFM, « Interview accordée par Monsieur François Mitterrand, Président de la République, à Madame Anne Sinclair. Émission 7/7, TF1 », Fonds Service de presse, 12 février 1989.

[1313 - Les documents d’archives témoignant de cette réflexion sont nombreux. Les plus importants sont disponibles aux archives du Quai d’Orsay mais aussi aux archives de la Présidence de la République. Cf. Archives des Affaires étrangères, série Europe, 6119-25, 6135, 6144-45, 6152-55 ; Archives nationales, fonds 5AG4, CD 177, EG 212-213, CDM 33-35.

[14Cf. Archives nationales, fonds 5AG4, CD 177.

[1515 - Les trois messages sont à peu près similaires. Un message différent est adressé à Bonn. Le ton est tout aussi dur. Ces messages oraux, bien connus, sont notamment consultables dans une version anglaise sur le site internet du Cold war international history project.

[16Sur les positions de François Mitterrand à l’égard de la frontière germano-polonaise, on se reportera au verbatim de ses discussions avec le Président Jaruzelski et le Premier ministre polonais Mazowiecki, le 14 mars 1990. Cf. Archives nationales, 5AG4, CDM 34.

[17Sur ce point, on lire avec intérêt : Archives Affaires étrangères, Blot (Jacques), Le réveil de l’histoire, 16 novembre 1989. Cette note diplomatique est aussi disponible aux archives nationales, 5AG4, 7708.

[18Sur le voyage de François Mitterrand en RDA, voir Archives nationales, 5AG4, CD 187.

[19« Gespräch des Bundeskanslers Kohl mit Staatpräsident Mitterrand, Latché, 4. Januar 1990 », dans Küsters (Hanns Jürgen), Hofmann (Daniel) (dir.), Deutsche einheit : sonderedition aus den akten des Bundeskanzleramtes 1989/90, Oldenbourg Wissenschaftsverlag, 1998, p. 682 et suivantes.

[20Sur la négociation 2+4 qui conduit à l’unification allemande, voir Dufourcq (Bertrand), « 2+4 ou la négociation atypique », Politique étrangère, Année 2000, vol. 65, n° 2, p. 467. Sur les débuts de la négociation de Maastricht, voir Bitsch (Marie-Thérèse, Op. cit., et Saunier (Georges), op. cit., et, bien entendu, Bozo (Frédéric), op. cit.


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