26 septembre 1981

Visite en Arabie Saoudite de François Mitterrand, premier voyage officiel à l'étranger depuis son arrivée à l'Elysée

La France face à l’initiative stratégique de R. Reagan - Avant-Propos


Politique internationale | par Hubert Védrine le 10 mai 2014

La disparition de l’URSS, en décembre 1991 (et non pas « la chute du mur » de novembre 1989, en fait l’ouverture, comme il est répété partout par illusion d’optique), a fait s’abîmer dans la mémoire collective la plupart des gigantesques événements de la Guerre froide. A l’Ouest, on sait qu’on a gagné et on pense que Ronald Reagan a donné le coup de grâce avec sa guerre des étoiles. En Russie, V. Poutine ne doit pas être le seul à penser que la fin de l’URSS a été « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », en tout cas en ce qui concerne la place de la Russie dans le monde. Seuls surnagent de ces 45 années quelques épisodes fameux ou dramatiques comme le blocus de Berlin, la crise de Cuba, les courses aux armements nucléaires, les grandes négociations SALT et START mais aussi justement, la « guerre des étoiles ». Mais comme un épisode historique daté, dans les années 80 appartenant à l’histoire.

Or le projet de guerre des étoiles de mars 83, la SDI, et la séduction d’une stratégie défensive antimissile, n’a pas disparu avec son ralentissement par G. H. Bush, puis son arrêt par B. Clinton. Il a resurgi sous une forme différente sous G. W. Bush et n’a pas été complètement abandonné par le président Obama qui a préconisé en 2010 une « nouvelle approche » moins globale. Cela peut paraître paradoxal puisque la justification initiale – la menace soviétique – a disparu en cours de route. D’où l’invocation à chaque relance, fût-elle limitée, de menaces nouvelles, mais différentes présentées comme globales (?) comme la Corée du Nord ou l’Iran, ou régionales (pour tel ou tel pays du Moyen-Orient).

Les arguments régulièrement mis en avant par les promoteurs du système défensif sont le risque de tir accidentel et le risque terroriste, si un réseau terroriste arrivait à mettre la main sur des armes nucléaires. Encore que le risque imaginé soit plutôt celui d’une valise nucléaire portée par des individus que celle d’une arme et d’un lanceur et qu’à ce moment-là on retombe dans le schéma d’une puissance hostile et non pas d’un acte « terroriste ».

D’autre part l’idée d’un monde débarrassé des armes nucléaires, présente dès le discours de R. Reagan en mars 1983, et relancé par le président Obama à Prague en 2009 garde sa force d’attraction, et explique que certains s’intéressent aux systèmes défensifs pour remplacer la dissuasion nucléaire (version radicale et utopiste), ou pour la compléter (version de compromis adoptée, à la demande notamment de la France, par l’OTAN). Les deux visions comportent des contradictions et appellent des interrogations. Est-il réaliste d’imaginer que les puissances nucléaires abandonnent un jour cette arme ? Contre quel système de sécurité ? Et dans ce cas, théorique, d’un monde dénucléarisé, pourquoi alors et contre qui avoir des systèmes défensifs ? Dans l’autre hypothèse, celle du complément, jusqu’à quel stade de développement des systèmes défensifs peut-on penser que ceux-ci complètent la dissuasion :
Le 1, le 2 ? (Selon la classification OTAN). Et à partir de quand cela remet-il en cause la dissuasion nucléaire proprement dite ? Au niveau 4 ? Dès le 3 ?

Enfin, ne négligeons pas le fait que, indépendamment des arguments invoqués plus ou moins convaincants, de très grands groupes industriels, pour l’essentiel américains, ont évidemment intérêt à ce que ces programmes, qui nécessitent des investissements colossaux, et entraînent des avancées technologiques majeures, soient poursuivis. Aucune puissance ne peut s’en désintéresser.

Résultat : l’intérêt pour les systèmes défensifs antimissiles a sa propre dynamique, presque indépendante des menaces invoquées plus ou moins crédibles, et des arguments changeants, et le dilemme dissuasion/défense reste d’une totale actualité pour les États-Unis, l’OTAN dont le prochain sommet en septembre 2014 devra s’en saisir, la France, etc.

D’où le très grand intérêt et l’actualité du travail de Paul Chaput, qui a étudié très en détail, et de façon très claire comment la France des années quatre-vingt a réagi, à son niveau comme au niveau européen, au défi conceptuel, doctrinal, technique et stratégique représenté par l’Initiative de Défense Stratégique de Ronald Reagan. Il y a certainement des leçons à en tirer pour aujourd’hui et pour demain.


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