28 septembre 1984

François Mitterrand reçoit Coluche à l'Elysée.

L’éditorial


Editorial | par Hubert Védrine le 10 juin 2011

Le trentième anniversaire du 10 mai 1981 a suscité en France un intérêt sans précédent. Il est vrai que lors du dixième anniversaire en 1991, François Mitterrand était encore président, et qu’au moment du vingtième, en 2001, c’était le gouvernement Jospin. Il n’y avait pas alors de besoin de se retourner sur le passé. Sans aucun doute, cet intérêt traduit un manque : à la tête du PS, à gauche en général et même en France. D’où cette évidente « nostalgie », assumée comme telle mais aussi critiquée par quelques uns parce que « passéiste ». Toutefois, il y a parfois des nostalgies porteuses d’avenir.

Qu’ils aient ou non été mitterrandistes, les Socialistes ne peuvent que constater que François Mitterrand est jusqu’ici le seul homme de gauche à avoir gagné une présidentielle en France, et que la gauche a été battue en 1995, 2002 et 2007. Dès lors ils se demandent plus que jamais : comment a-t-il fait ? Ils scrutent donc, en cette année préélectorale, la séquence 1965-1971-1981. Beaucoup moins la réélection « France unie » de 1988.

La réussite remarquable de Lionel Jospin comme premier ministre, de 1997 à 2002 a été peu ré-évoquée en mai. Pourtant elle ne devrait pas être effacée par son échec au premier tour de l’élection de 2002, dû à la dispersion des voix de gauche. Ceci prouve seulement qu’en ce moment, la gauche pense présidentielle plus que législatives.

Comme je l’avais dit à Jarnac, le 9 janvier 2011, François Mitterrand est devenu une référence historique. Pour la gauche, certes, mais pas uniquement. Tous peuvent s’inspirer de tel ou tel aspect de sa demande, ou de sa personnalité. Mais personne n’en est le seul héritier, ni ne peut se l’approprier. Colloques, table-rondes, numéros hors-séries de journaux ou émissions ont beaucoup traité de sa stratégie politique, de sa campagne, de son élection, de la joie du 10 mai, du gouvernement Mauroy, etc. Quelques films, notamment celui – juste et sensible - de Jean-Michel Djian sur les dernières années, ont été plus centrés sur la personnalité fascinante de François Mitterrand, comme l’avait été, dans un genre très différent, « l’Adagio » d’Olivier Py à l’Odéon.

Sans surprise, ces manifestations ont fourni aux opposants habituels, qui n’ont rien appris ni rien oublié, l’occasion de se manifester sur Vichy, l’Allemagne, la Yougoslavie, le Rwanda, l’Algérie, la politique économique de la gauche de 1981 à 1983, etc., selon un répertoire bien établi. Mais leurs attaques perdent de la force avec le temps : les effets produits par des révélations qui n’en étaient pas, sorties du contexte, se sont émoussés ; le côté biaisé, voire mensongé ou inventé, de certaines attaques se voit trop ; les historiens ont travaillé, même si ces polémistes ignorent en général leurs conclusions. Et le peuple français, après avoir entendu tout et le contraire de tout sur François Mitterrand a conclu : il a été un grand président.

Le Figaro a été irrité par l’ampleur de cette vague du souvenir. Philippe Alexandre a voulu montrer qu’il mordait encore en dénonçant les 7 erreurs capitales de François Mitterrand. Etienne Mougeotte a trouvé que « Trop, c’est trop » et a condamné une nouvelle fois, en bloc, tout l’héritage – sauf, concède-t-il, une politique étrangère « convenable ». Mais la droite se trompe en stigmatisant une nouvelle « mitterrandolâtrie ». Le ton des débats était le plus souvent sérieux et objectif, plus « historique » que partisan. Les contributions de Lionel Jospin et Laurent Fabius, entre autres, ont été remarquables. De toute façon la droite n’a qu’à s’en prendre à elle-même si elle n’a pas produit depuis plus de quarante ans un personnage aussi fascinant. Il y a eu, bien avant, De Gaulle. Mais il n’était pas que de droite et, de toute façon, la droite l’a oublié.

Reste la question de « l’abandon », voire du « reniement » posée par certains, à gauche, qui ne peut pas être occultée. Symétriquement à la droite qui reproche toujours à la gauche d’avoir compromis la compétitivité française par ses mesures sociales de 1981/1983 (en oubliant que les nationalisations ont sauvé et remis sur pied une partie de l’industrie, et finalement de l’économie française, laissée à l’abandon dans les années soixante-dix !), une partie de la gauche continue d’évoquer douloureusement l’abandon des « promesses » ou des « espérances » socialistes, voire un « reniement » des idéaux, qu’elle date en général de mars 1983 – même si cette notion de « tournant » est aujourd’hui discutée par les historiens. Cette interpellation doit être prise au sérieux, historiquement, et dans la perspective de 2012, et elle appelle de vraies réponses.

On peut d’abord rappeler que, de 1981 à 1983, François Mitterrand et Pierre Mauroy avaient tenu l’essentiel de leurs promesses ; que nombre d’entres elles sont toujours en vigueur aujourd’hui ; que celles-ci étaient socialement justifiées ; que les économistes (et pas seulement ceux du PS français) annonçaient à l’époque une relance de l’économie mondiale, qui aurait justifié et conforté la politique économique de l’Union de la gauche. Ce qui ne fut pas le cas.

Il ne faut surtout pas oublier l’écart entre les économies, c’est-à-dire essentiellement entre les monnaies françaises et allemandes. Écart qui était l’héritage notamment de la politique économique du gouvernement de Raymond Barre. Les 14 % d’inflation, au moment où François Mitterrand entre à l’Élysée étaient déjà pénalisants. Ceci explique les trois dévaluations entre mai 1981 et mars 1983 mais aussi la volonté de François Mitterrand que la France ne se retrouve pas, quelques années plus tard, après une réunification allemande qu’il avait déjà à l’esprit du fait de l’affaiblissement continu de l’URSS (il en avait parlé à Helmut Schmidt dès octobre 1981), pieds et poings liés dans une zone mark. A cet égard, la décision mitterrandienne de mars 1983 de maintenir le franc dans le Système Monétaire Européen – c’est-à-dire de réitérer le choix fait dès le mois de mai 1981 de respecter les engagements européens de la France –, décision soigneusement pensée et pesée, ne fut pas un abandon, encore moins un reniement. Elle fut en réalité l’occasion d’un nouveau départ, le signe, face aux contraintes rencontrées par la gauche, de la volonté de se servir du levier européen pour les desserrer. Sans cette décision, pas d’accord possible à Fontainebleau avec Kohl en 1984, pas d’isolement de Margaret Thatcher, pas de nomination de Jacques Delors à la tête de la Commission européenne en 1985, pas de relance européenne et finalement pas de traité de Maastricht en 1992. D’où l’importance du second septennat – sur l’utilité duquel s’interrogent encore certains esprits légers – puisque c’est pendant ces années 1988-1992 que cette politique européenne a porté ses fruits. En se saisissant du levier européen, François Mitterrand a voulu donner à la gauche française un nouveau moyen d’action. Sans cela, notre pays se serait replié sur lui-même et n’aurait plus guère pesé – notamment sur son environnement économique déjà fortement dépendant du monde extérieur. La gauche aurait alors été rapidement balayée, laissant à une droite revancharde le soin de guider le pays à travers les formidables mutations que le monde a alors connu, mutations économiques, technologiques, sociales, diplomatiques, etc. C’est grâce à cette détermination que François Mitterrand a extirpé des esprits l’idée que la gauche ne parvenait au pouvoir que lors de brèves fractures, ou « d’expériences ». « Je ne leur ferai pas cadeau d’une seule minute. » répétait-il. Contre cette fatalité grâce à lui, plus personne n’assimile la gauche à brièveté, fragilité, fugacité.

Finalement, c’est peut-être cette réinsertion de la gauche dans la réalité – toute celle-ci s’est révélée brutale avec la dérégulation systématique – que regrettent encore certains qui ont la nostalgie de la pure indignation ? Dès lors ce n’est pas de « dérives » diverses, dont certains veulent l’accabler, dont François Mitterrand serait responsable, mais bien de ces retrouvailles avec le réel !

Ceux qui regrettent la pureté théorique et n’envisagent qu’une gauche d’opposition se trompent. Le plus grand service que François Mitterrand a rendu, à la gauche et finalement à la France, c’est bien celui-ci. Cela a changé notre pays, la France, y compris la gauche. Cela l’a refondée. En 2012, la gauche devra assumer les années Mitterrand – aussi bien que les années Jospin d’ailleurs – tout en se préparant à aller plus loin et à se projeter dans le futur. Dans un monde multipolaire exigeant et compétitif, très différent de celui de 1981 et même de celui de 1997 en proie aux interrogations économiques, sociales et écologiques, il faut reprendre le travail entamé, progressif et progressiste.


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