26 septembre 1981

Visite en Arabie Saoudite de François Mitterrand, premier voyage officiel à l'étranger depuis son arrivée à l'Elysée

Editorial


Editorial | par Hubert Védrine le 23 avril 2013

François Mitterrand et la communication ? A priori ces termes sont antinomiques ! Pourtant nous y consacrons cette Lettre.

François Mitterrand est né en 1916. Il a vingt ans en 1936, 29 ans à la Libération. Sa formation est le reflet de son époque : le silence, la lecture, l’écriture, la conversation, la décantation réfléchie, la concentration intellectuelle, la maîtrise de la langue et de la parole, le choix rigoureux du terme exact. N’est-on pas là à l’exact opposé du cirque politico-médiatique actuel, de la bataille de formules réduites et réductrices, du concert cacophonique des petites phrases, des réactions instantanées, de l’exacerbation des sentiments exhibés ? Sans doute. Mais il se trouve que, dans sa longue carrière politique, en plus de son immense talent oratoire pour les meetings, François Mitterrand, grand lecteur de la presse écrite, a dû s’habituer à la radio – facilement – puis à la télévision – laborieusement d’abord, brillamment ensuite. Quatre fois candidat à l’élection présidentielle, il s’est trouvé confronté et a dû apprendre les formes “modernes” des campagnes électorales « à l’américaine ». Élu et réélu, il en a été de même pour la communication présidentielle.

Enfant du premier XXe siècle, il n’ignorait rien des débuts de la « réclame », ancêtre de la publicité – il a d’ailleurs bien connu François Dalle, créateur de l’Oréal, à la Libération. Il n’ignorait rien non plus des slogans et de la propagande dans cet âge des totalitarismes. Mais, dans les années 1960, 1970, 1980, 1990, il s’est agi d’autre chose… Et son parcours à cet égard est étonnant.

On connaît les étapes de la conversion de ce François Mitterrand du début – à la belle éloquence d’avocat – à la maîtrise de la parole présidentielle télévisée, acquise d’ailleurs dès avant l’élection, déjà évidente lors du « Carte sur Table » de mars 1981. Et cela reste vrai jusqu’à la fin : en témoigne la poignante émission avec Jean-Pierre Elkabbach en 1994.

Il y a eu des étapes : avant 1965, à partir du PS en 1971, avant ou après 1974, avant 1981. Les améliorations ont été ensuite constantes dans son expression présidentielle : par exemple à partir de fin 1982 par la maîtrise technique, le cadrage, etc. Beaucoup de professionnels lui ont apporté leur concours, de Roger Louis à Jacques Pilhan, en passant par Maurice Séveno, Claude Estier et Jacques Séguéla. Jacques Pilhan reste à mon sens la référence principale, car le plus conceptuel, le plus stratège, le seul qui ait théorisé son approche. À côté de Jacques Pilhan, il y eu aussi l’intervention décisive de Gérard Colé qui a accepté de nous livrer son témoignage dans cette Lettre. Les moments clés de cette communication politique sont connus : l’émission choc avec Yves Mourousi en est un bon exemple.

À partir de la première cohabitation, l’Élysée mitterrandien a eu de plus en plus recours aux sondages, aux études quantitatives, aux panels de Jean-Marc Lech.

À partir des années 1980, les “communicants” ont prétendu, non plus seulement aider un homme politique à s’exprimer mieux, ou à faire meilleure figure à la télévision (on moquait autrefois Jean Lecanuet pour son sourire trop éclatant), à porter une chemise bleue, etc., mais à désormais concevoir une « stratégie » – quel grand mot ! –, voire même, étape et prétention suivante, à la concevoir à sa place, et pour lui. Il ne s’agit alors même plus de savoir qui a trouvé la formule du genre « le socialisme, une idée qui fait son chemin », ou « la France unie », mais qui conçoit la stratégie d’ensemble. Par exemple : omniprésence présidentielle ou rareté, proximité ou hauteur, jupitérien ou débonnaire, etc. Au bout du compte : qui définit la politique ? Cette surenchère dans la prétention porte en elle un conflit de légitimité.

Toutefois, avec François Mitterrand, nous n’en sommes pas encore là. Car, il faut le souligner, seul François Mitterrand décidait in fine de ce qu’il retenait ou non. Il n’avait pas besoin de spin doctor, ce que Jacques Pilhan lui-même ne prétendait pas être, car il n’était pas prisonnier de son image, continuant de se laisser guider par son expérience, son intuition, sa boussole politique...

Mais réfléchir à cet oxymore, François Mitterrand et la communication, amène à s’interroger sur le sort des dirigeants d’aujourd’hui dans les sociétés démocratiques occidentales, médiatisées, individualistes, consommatrices, connectées, zappeuses, dévorées et rythmées par des technologies cannibales de communication instantanée. Pourront-ils redevenir maîtres de leur propre communication, et donc de leur communicants (Obama ?) au service de leur politique, de leur stratégie, ou sont-ils voués à rester les créatures, ou pire, le produit de leurs communicants scénaristes ou narrateurs, au nom du story telling, vieux comme la Bible mais réinventé... ?

Cette question (démocratique) reste ouverte...


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